Laurent Valière (« La French Touch ». Ed. de la Martinière) : « Nos films osent graphiquement des choses qui seraient considérées aux USA comme des prototypes »

1er juin 2017 0 commentaire
  • Alors que, depuis dix ans, le dessin animé français engrange les succès, au point que l’on parle légitimement de « French Touch », nous avons réussi à capter son auteur juste avant son départ pour Annecy, le « Cannes du dessin animé » afin qu’il nous explique en quelques mots l’aventure d’un genre cinématographique où les auteurs de bande dessinée ont joué un rôle majeur.
Laurent Valière (« La French Touch ». Ed. de la Martinière) : « Nos films osent graphiquement des choses qui seraient considérées aux USA comme des prototypes »
Cinéma d’animation - La French Touch - Par Laurent Valière - Ed. de la Martinière / Arte éd.

Pourquoi avoir fait ce livre ?

J’ai produit des émissions sur l’animation sur France Inter ("Tous les Mickey du monde") et sur France Culture et j’ai eu la chance de suivre pour des documentaires vidéo la fabrication de dessins animés comme Azur et Asmar de Michel Ocelot, L’illusionniste de Sylvain Chomet, ou Mia et le Migou de Jacques Remi Girerd. Il m’a semblé naturel de raconter cette histoire de l’animation en France dont on ne connaît souvent que des bribes, et j’ai voulu la raconter dans son spectre le plus large, en incluant les séries d’animation pour la TV, souvent méjugées, et l’incroyable histoire des images de synthèse. Il me paraissait aussi important de ponctuer le livre de zooms plus pratiques et techniques sur les nombreux métiers de l’animation en mettant en lumière le travail d’un storyboarder, d’un character designer ou d’un décorateur.

Quelles sont les grandes étapes de l’histoire du dessin animé français ?

Tout commence en France en 1892 avec Émile Reynaud qui, trois ans avant l’invention du cinéma, a l’idée de projeter sur les grands boulevards, avec un système de roue de bicyclette, une longue bande émaillée de dessins qu’il a réalisés en couleurs et à la main. Le premier dessin animé, né avant le cinéma, est donc en couleurs. Ensuite, Émile Cohl, dans la lignée de Georges Meliès, explore toutes les techniques possibles du cinéma et crée notamment le premier héros de dessin animé, Fantoche.

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Laurent Valière
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Avant la Première Guerre mondiale et entre les deux guerres, le cinéma d’animation est essentiellement publicitaire. Paul Grimault, juste avant la guerre, non seulement réalise des publicités mais aussi des courts métrages. Son long-métrage avorté La Bergère et le ramoneur qu’il mettra trente ans à achever à sa guise marque une étape importante : le film a la souplesse de l’animation d’un Walt Disney , mais son propos est plus politique. Ce n’est pas pour rien qu’on appelait Paul Grimault le « Walt Disney de gauche. » Paul Grimault va ouvrir aussi grand son atelier à des réalisateurs qui peuvent y apprendre leur métier : Jean-François Laguionie ou René Laloux.

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"La Planète sauvage" de René Laloux, dessiné par Roland Topor © René Laloux

Dans les années 1950 et 1960, l’animation est surtout publicitaire encore une fois, mais bientôt des pépites arrivent à toucher un plus large public, comme La Planète sauvage et Les Shadoks : autant de films d’animation destinés davantage aux adultes, alors que la bande dessinée se tourne aussi vers un public mature à la même époque. Enfin, les années 1970 marquent la naissance de séries d’animation comme Ulysse 31 ou Oum le dauphin imaginées en France et fabriquées à l’étranger.

Les années 1980 et un effort des pouvoirs publics pour empêcher l’invasion de la « japanimation » des clubs Dorothée à la télévision favorise la production de nouvelles séries. Ce seront Les Mondes engloutis, Rahan, Titeuf ou Oggy et les cafards. À la suite de ces réussites, une nouvelle fenêtre s’ouvre : le succès-surprise de Kirikou, réalisé par un vétéran de l’animation, Michel Ocelot, prouve aux producteurs de cinéma que l’animation peut connaitre un succès au cinéma. Depuis Kirikou, on a produit plus de 100 films d’animation dans l’hexagone, soit trois fois plus qu’au cours du premier siècle de cinéma d’animation en France !

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Kirikou de Michel Ocelot © Les Armateurs

Il semble que les créateurs de bande dessinée ont joué leur petit rôle dans cette histoire ? Astérix a-t-il été une sorte de "potion magique" pour le dessin animé français ?

Il se trouve qu’Astérix a été longtemps le fer de lance de l’animation en France. Dès 1968, lorsque Georges Dargaud, en secret, dans le dos de René Goscinny et Albert Uderzo, autorise la production de films basés sur Astérix, l’idée est déjà, chez le producteur belge Belvision, de créer un grand studio d’animation. René Goscinny, furieux de ne pas avoir été informé, reprend le bébé et lance, avec son co-auteur Albert Uderzo et l’éditeur Georges Dargaud, un studio Idéfix à Paris pour lequel on crée, en partie aux Gobelins, toute une section d’animation.

Goscinny voulait vraiment faire de ce studio un « Disney français ». Malheureusement, l’aventure s’arrête à la disparition inopinée du scénariste. Ensuite, Gaumont crée à son tour un studio pour adapter d’autres albums dont La Surprise de César. Tous ces films ont connu un succès considérable, aussi bien en France qu’à l’étranger, aussi bien au cinéma que sur les télévisions du monde entier, en particulier en Allemagne. Mais à chaque fois, l’aventure avorte en bout de course. Et voilà que trente ans plus tard, Astérix et le domaine des dieux, l’un des plus grands succès de l’animation des dix dernières années, réalisé avec talent par Louis Clichy et Alexandre Astier, relance la machine… Un second film est en préparation.

Parallèlement, l’animation en France a bénéficié des récits, de la force et de la richesse graphique de la bande dessinée belge et francophone.

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"Persépolis" de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, Grand Prix à Cannes en 2007. © Marjane Satrapi

Comment expliquez-vous l’explosion de la créativité française ces dernières années ?

Le succès de Kirikou a donné des idées aux producteurs de films. Les écoles d’animation françaises sont réputées et de grands professionnels y enseignent, tout en travaillant sur des films. Enfin, le contexte économique importe : les pouvoirs publics soutiennent la production d’animation en obligeant notamment les chaines de télévision à investir un pourcentage de leur chiffre d’affaire dans la production et la diffusion de dessins animé. Cela compte pour amorcer la pompe et permettre à de nouveaux talents d’émerger.

C’est quoi, concrètement, la "French Touch" ?

C’est Benjamin Renner qui en parle le mieux : il explique que si au Japon ou aux États-Unis, l’animation suit des critères et des styles précis, l’animation en France est au croisement de ces styles et du style graphique de la bande dessinée. Nos films osent graphiquement des choses qui seraient considérées aux USA comme des prototypes. « La French Touch n’existe pas », dit Michel Ocelot très justement dans sa préface : on est aux confluences de divers styles et on ne s’interdit rien.

Quels sont, selon vous, les grands créateurs de dessins animés français qui marqueront l’histoire ?

Forcément Paul Grimault et son style souple et poétique, Jean François Laguionie et Michel Ocelot dans un style totalement à l’opposé du cartoon américain, un style qui refuse les outrages, les exagérations, très naturaliste. On ne peut oublier René Laloux, rare réalisateur qui ne dessinait pas et se plaisait à mettre en scène les dessins des autres en leur rendant hommage, faisant acte de vrai auteur de cinéma. Dans un autre style, Pierre Coffin a acquis avec Les Minions et auparavant la série Pat et Stan un sens de l’animation juste et drôle en images de synthèse. Enfin, même s’il est difficile de proposer une liste si courte, je suis très sensible au trait et à la sensibilité d’un auteur comme Jeremy Clapin qui propose des courts métrages fantastiques très justes et sensibles.

C’est une industrie importante, en termes économiques ?

L’industrie de l’animation en France compte 5000 emplois. Il s’agit du premier genre télévisuel français exporté, devant les séries françaises et les documentaires. Quant aux longs métrages, il s’agit du genre qui trouve le plus facilement acquéreur sur les marchés étrangers. Maintenant, l’industrie a besoin aussi des financements du CNC, car la production d’animations est bien plus coûteuse et longue qu’une série ou un film en prise de vue réelle avec des acteurs. Le sous-financement des films reste un problème important : quand un film Pixar coûte plus de 100 millions de dollars, un film français d’animation coûte généralement 10 fois moins. Il faut donc réduire la voilure à l’écran, ce qui est compliqué. Depuis quelques mois, un nouveau système de crédit d’impôt qui incite les producteurs à relocaliser en France tout le travail de production tend à permettre la création de studios en France et il semble que le secteur connaisse aujourd’hui le plein emploi.

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"Ma Vie de courgette" de réalisé par Claude Barras © RITA, Blue Spirit Productions et Gébéka Films

Vous qui êtes un habitué des festivals d’Annecy et de Cannes, quel est le dessin animé qui vous a le plus particulièrement séduit récemment ?

À Cannes, Zombillenium était le seul film français présenté. Le film est très fidèle à la série de Arthur de Pins et très réussie, tant du point de vue de la narration, que du scénario que la réalisation qui conserve le mordant de l’auteur. C’est une très belle surprise. On découvrira à Annecy les nouveaux films de Benjamin Renner et de Pierre Coffin.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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