"Le Flip de Paris" de Jeff Goarnisson, retour aux sources

3 août 2017 0 commentaire
  • L'été est un bon moment pour se ressourcer... ou faire de belles découvertes. Les éditions Ab irato ont justement publié, l'an passé, un livre étonnant de Stéphane Goarnisson. Celui-ci sème dans "Le Flip de Paris", livre datant à l'origine de la fin des années 1980, des graines devenues aujourd'hui de vastes champs de la bande dessinée, associant autobiographie et humour décalé. Mais dans un langage unique.

Les expériences à l’origine de la bande dessinée alternative telle qu’elle s’est développée dans les années 1990 sous l’impulsion d’éditeurs comme L’Association ou feu Ego comme X sont multiples et parfois méconnues du grand public. Parmi ces tentatives éphémères mais aux échos encore perceptibles peut être rangée la revue Dorénavant. Celle-ci, qui connut huit numéros entre 1986 et 1989, fut fondée par Balthazar Kaplan et Barthélémy Schwartz, accompagnés ensuite par Romuald Hibert, Yves Dymen et Stéphane Goarnisson.

Se présentant essentiellement comme une revue de critique de bande dessinée ainsi que de recherche sur le langage propre à cet art, Dorénavant prenait la forme d’un bulletin de quelques feuillets auto-publiés rassemblant aussi bien des articles polémiques que des pages proches de ce que l’on qualifierait aujourd’hui d’essai graphique. Dorénavant s’est construite en opposition à "l’idéologie bédé" - le concept est de Barthélémy Schwartz - qui dominait alors très largement, sinon totalement, la production de bande dessinée.

Le même Barthélémy Schwartz situait à l’époque la bande dessinée au "point de rencontre d’une part, de la mise en rapport d’images séparées juxtaposées, quels que soient les moyens techniques employés, et d’autre part, de la mise en relation du texte et de l’image, c’est-à-dire à leur nœud de tension". Une définition permettant d’accepter nombre de moyens d’expression, comme certaines peintures ou le roman-photo, mais qui passait pour extraordinaire et qui entrait dans le domaine de ce que Jean-Christophe Menu nomma a posteriori, dans le deuxième numéro de l’Éprouvette, d’"Ultracritique" (janvier 2006).

Stéphane Goarnisson a rejoint l’équipe de Dorénavant pour son ultime numéro (n° 7/8 de janvier 1989). Inventeur de la "bande dessinée sans dé", que nous pouvons trouver dans l’Éprouvette n° 2, et pour cette raison qualifié de "plagiaire par anticipation" de l’OuBaPo, il y livra quelques pages d’un début d’autobiographie, se choisissant pour l’occasion le prénom de Jeff. Stéphane Goarnisson participa ensuite, avec une partie des auteurs de Dorénavant, à la création du collectif Ab irato et à la revue la Comète d’Ab irato (1992-1996). C’est la maison d’édition héritière de ce collectif qui publia en 2016 Le Flip de Paris, reprise et prolongement des pages parues en 1989 et partiellement republiées dans la revue L’Échaudée (n° 4, printemps-été 2014).

"Le Flip de Paris" de Jeff Goarnisson, retour aux sources
Le Flip de Paris © Stéphane Goarnisson / Ab irato éditions 2016
Le Flip de Paris © Stéphane Goarnisson / Ab irato éditions 2016
Le Flip de Paris © Stéphane Goarnisson / Ab irato éditions 2016

Dans Le Flip de Paris, Stéphane Goarnisson entreprend de se raconter. Plus précisément, il met en scène ses ambitions artistiques dans ce qu’il appelle une "automégalobiohypergraphie". Il y présente donc son arrivée à Paris, ses réflexions, ses impressions, ses envies et ses déambulations. Son récit autobiographique est direct et plein de dérision, empli de références graphiques, artistiques et littéraires, optimiste et joyeux. Œuvre de jeunesse, Le Flip de Paris apporte pourtant la preuve d’un indéniable talent de construction narrative et de composition rythmique.

Stéphane Goarnisson pose donc les bases de l’autobiographie dessinée, dont nous savons quel succès elle connut quelques années plus tard. Mais il expérimente également un langage, dont beaucoup aujourd’hui sont les héritiers, sans peut-être toujours s’en douter. Associant écriture, dessin, collage et montage, il crée une tension permanente entre le discours et l’image, entre le littéraire et le pictural, entre le récit et son propre commentaire.

Son procédé - qui n’est pas au service de l’ouvrage mais qui est l’œuvre elle-même - contribue à apporter une constante distanciation entre l’auteur et son histoire d’une part, mais aussi entre le lecteur et l’objet-livre d’autre part. L’auteur est pleinement conscient de sa démarche et connaît les pièges de l’autobiographie : il souhaite que son lecteur ne soit pas dupe, créant ainsi une connivence qui finalement augmente le plaisir de lecture en formant comme une intimité, une communion intellectuelle.

Stéphane Goarnisson livre d’ailleurs une des clés de ce procédé. Le Flip de Paris est en effet sous-titré "automégalobiohypergraphie"... Si ce mot-valise est bien sûr un néologisme de sa composition, il n’en recouvre pas moins plusieurs notions. Celle d’autobiographie est évidente, avec ce qu’elle comporte de mégalomanie. Mais l’hypergraphie n’est pas à négliger pour autant.

A la fois manie de l’écriture qui peut confiner à la maladie psychique se traduisant par une irrépressible envie d’écrire et mode d’expression issu du lettrisme, l’hypergraphie puise ses racines dans la poésie (Apollinaire), la peinture (cubisme, dadaïsme, futurisme) et bien sûr l’art en général (Isidore Isou, Gabriel Pomerand, Maurice Lemaître...). En ajoutant la bande dessinée à ces diverses références, Stéphane Goarnisson donne un nouveau souffle au roman hypergraphique... Quelques années avant que le roman graphique devienne à la mode.

Le Flip de Paris © Stéphane Goarnisson / Ab irato éditions 2016
Le Flip de Paris © Stéphane Goarnisson / Ab irato éditions 2016
Le Flip de Paris © Stéphane Goarnisson / Ab irato éditions 2016

Le Flip de Paris témoigne, comme l’auteur l’expliquait lui-même [1], de ses lectures de l’époque, qu’il s’agisse de comics (Jack Kirby par exemple) ou de philosophie (Cioran). Lecteur tardif mais attentif de bande dessinée, Stéphane Goarnisson a cherché à s’en emparer de façon à la fois personnelle, dans un rapport presque amoureux, et critique, faisant de son travail un quasi-manifeste. Il s’en est d’ailleurs simplement justifié : "C’est donc en réaction à une bédé routinière, cantonnée dans l’exploitation de recettes éprouvées, qu’avec mes faibles moyens, j’ai conçu le projet d’une « bédé d’auteur » comme il y a le « cinéma d’auteur ». Cette bédé je l’ai voulue littéraire."

En ajoutant à cette volonté de s’éloigner des codes alors traditionnels de la bande dessinée une écriture très poétique - presque scandée - et un jeu permanent sur la concordance et la discrépance entre le texte et l’image, Stéphane Goarnisson parvient à créer une œuvre que nous pouvons sans doute qualifier d’avant-gardiste. Par son sujet autobiographique et son utilisation de l’hypergraphie, Le Flip de Paris inaugure des démarches depuis totalement intégrées au champ de la bande dessinée, non seulement par les éditeurs dits alternatifs, mais aussi, certes dans une moindre mesure, par ceux qui à l’époque aurait refusé de le publier.

"Je ne suis plus le jeune homme qui composait « Le Flip de Paris ». Comme toute entreprise artistique, il comporte une part de roublardise. J’espère que quelque chose de mon désir d’art et de ma disposition poétique d’alors y passent malgré tout." Au lecteur de vérifier ! Pour nous, tout cela "passe" indéniablement dans ce travail de Stéphane Goarnisson, qu’il qualifie lui-même, avec ironie mais non sans fondement, de "phénoménologie amusante".

Le Flip de Paris © Stéphane Goarnisson / Ab irato éditions 2016

(par Frédéric HOJLO)

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Consulter sur du9.org un abondant dossier à propos de la revue Dorénavant et en particulier l’entretien auquel a participé Stéphane Goarnisson.

Consulter quelques exemples du travail de Stéphane Goarnisson notamment pour Doc(k)s & d’autres revues : "Abrégé de la Culture".

[1En 2016 sur le site du9.org, d’où sont extraites toutes les citations suivantes.

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