Le Perroquet : l’autofiction poignante d’un enfant de bipolaire

14 juillet 2017 2 commentaires
  • C'est l'un des albums les plus marquants de ce premier semestre. Une autofiction poignante, tendre et pleine de pudeur sur la jeunesse du fils d’une mère bipolaire et schizophrénique.

La bande dessinée, par la force de l’ellipse et du dessin, est-elle mieux armée pour retracer ses drames familiaux, pour les exprimer avec pudeur, que les autres médias ? Vaste question.

Mais force est de constater la multiplication d’œuvres réussies dans ce registre. À Mal de mère, sur l’alcoolisme de sa mère, à Ce n’est pas toi que j’attendais, sur la naissance d’un enfant trisomique, bien sûr à L’Ascension du Haut Mal, sur les crises d’épilepsie du frère de David B, et à tant d’autres albums récents, il faut désormais ajouter Le Perroquet.

Le Perroquet : l'autofiction poignante d'un enfant de bipolaire

Ce récit, raconté à hauteur d’enfant, nous fait suivre le quotidien de la mère du petit Bastien, 8 ans. Elle souffre de troubles bipolaires à tendance schizophrénique, selon les médecins. Le gamin ne comprend pas la situation, ni les termes utilisés pour la décrire « sophrologie », « phytothérapie », « psychothérapie », « anxiolytiques », « antidépresseurs », « normothymique », « anticonvulsivants », « Xanax », « Tranxène », « Zoloft », « Atanax », autant de mots exotiques et terrifiants à la fois.

Ayant du mal à saisir la réalité de la situation, Bastien culpabilise, car les crises ont commencé suite à une dépression après la grossesse, et il se demande s’il n’est pas la cause de tout cela. Dans les phases où sa mère sort la tête de l’eau, son fils fait donc tout pour être transparent, pour ne pas gripper la machine en la perturbant, par un mot, un regard, pour éviter que tout bascule. Mais à chaque fois, elle replonge et le petit est surtout élevé par ses grands-parents, puisqu’elle passe le plus clair de son temps internée.

Bastien grandit et son père a de plus en plus de mal à lui cacher la violence des crises, les visites sont infernales : il y voit sa mère en camisole de force, tenue par des infirmiers qui l’empêchent de se débattre. Durant ses séjours à la maison, s’il est seul avec elle, il doit cacher les médicaments car sa mère veut abréger ses souffrances.

Bref, le sujet est lourd, mais le point de vue enfantin adopté est très réussi et permet quelques scènes presque amusantes. Grand lecteur de comics, Bastien se réjouit que sa mère soit traitée avec des séances d’électrochoc, car il a l’impression que c’est une technique de super-héros.

L’album est découpé en différents chapitres qui sont autant de scènes indépendantes, ce qui permet au lecteur de reprendre son souffle entre chacune. Les trouvailles graphiques pour rendre visible cette maladie invisible sont inventives et nombreuses, là encore nourries par l’imaginaire et les lectures du petit Bastien. La bichromie aboutit à des codes couleurs très simples en fonction des tensions et met en lumière sans fioriture les émotions.

Espé, était jusque-là principalement connu pour son travail sur le best-seller sur le vignoble bordelais, Châteaux Bordeaux, ainsi que par un récent one-shot, L’Île des Justes. Avec cet album plus personnel, il franchit clairement un cap. On est là non pas dans l’autobiographie, mais plutôt dans le registre de l’autofiction : le fond de l’histoire est celle d’Espé, qui s’est néanmoins permis quelques arrangements narratifs pour aller à l’essentiel.

L’auteur a tourné autour du sujet pendant des années, à la recherche de la bonne attaque, du bon angle pour aborder ce sujet complexe. Il essaya d’abord le récit adulte, avec un dessin réaliste et un propos didactique, mais la noirceur du résultat ne le convainquit pas. La naïveté et la poésie permises par le regard enfantin se sont finalement imposées à lui, comme le meilleur moyen de susciter l’empathie, sans pour autant tomber dans le pathos.

Espé a surtout voulu sensibiliser le grand public à ce sujet honteux et caché, à ces bombes nucléaires familiales que l’on essaye d’étouffer. Avec deux millions de patients en 2016, la prise en charge des malades psychiatriques a évolué ces dernières années, certes trop lentement. Mais ce que cet album souligne, c’est l’absence totale d’aide apportée aux proches. Cette bande dessinée va désormais permettre de libérer la parole et de souligner la nécessaire considération pour les parents des malades psychiatriques. Un album aussi beau qu’important.

(par Tristan MARTINE)

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