"Le Rédempteur", le milliardaire en miroir de Largo Winch

27 mai 2015 6 commentaires
  • La nouveauté Dargaud de la semaine présente un des hommes les plus riches de la planète se constituant en héros vengeur des enfants exploités ou assassinés par des financiers au-dessus des lois. Si la série s’apparente d’un certain côté à Largo Winch, c’est que ses auteurs Desberg & Lalor en sont des fans absolus... mais pas seulement ! Attention, ça déménage !

Une petite étiquette adorne la nouveauté de Dargaud de la semaine : « Par le scénariste d’IR$ et le dessinateur du Dernier Templier ». Bien entendu, la carrière de Stephen Desberg doit aussi à ses anciens et récents succès comme Le Scorpion, Black Op, Sherman, etc. Mais cette association avec Miguel Lalor est inédite. Le scénariste prolifique nous explique comment s’est réalisée cette rencontre : « De passage dans les bureaux de Dargaud France, j’ai expliqué à mes éditeurs que j’appréciais beaucoup le travail du dessinateur du "Dernier Templier", même si je n’avais pas encore vraiment fait connaissance avec ce Brésilien venu en Europe pour concrétiser son rêve : réaliser de la bande dessinée ! Miguel Lalor et moi, nous nous sommes donc rencontrés alors qu’il finissait sa précédente série. Nous avons immédiatement sympathisé et avons travaillé sur le projet qu’il avait en tête : un polar dans les rues de Rio. Il voulait se placer dans l’ambiance de son pays, même si cette mégapole n’est pas sa ville natale. De fil en aiguille, nous nous sommes rendus compte que ce projet devenu commun ne tenait pas toutes ses promettes, mais le temps que nous avons passé ensemble nous avait permis de nous retrouver sur d’autres terrains communs qui nous passionnaient : l’évolution de l’économie mondiale, avec les travers que cela peut engendrer ; la difficulté du monde occidental à s’adapter à ces changements, alors que les pays émergents du BRIC [1] sont en phase de leur damer le pion. Le Rédempteur était sur les rails ! »

"Le Rédempteur", le milliardaire en miroir de Largo Winch
La première planche de la série

Un héros milliardaire... et armé !

La série présente Jean Ravelle, un Français installé au Brésil, et qui a fait fortune dans les affaires. Plutôt que profiter d’une existence aisée et insouciante, il mène une double vie, car c’est un homme en colère. Son obsession : combattre tous ceux qui s’en prennent aux enfants et qui les exploitent. Devenu une sorte de justicier milliardaire, il n’hésite pas à employer lui-même des méthodes radicales. Son passé explique d’ailleurs ses actes : hanté par des souvenirs, Jean Ravelle est celui qui « entend les prières des enfants morts ».

Le héros décompte dans un carnet les enfants qu’il a "vengés"

Avec un tel pitch, on pouvait craindre un ersatz de Largo Winch, une caricature... Mais en dépit de quelques grosses ficelles habituelles pour ce type de divertissement, Le Rédempteur est plus subtil qu’il ne le semble à première vue. Stephen Desberg a suffisamment d’expérience de scénariste dans le milieu financier (IR$ entre autres) pour y faire évoluer un héros crédible, même s’il ne se dévoile qu’à moitié, afin de laisser quelques interrogations dans la seconde partie de ce diptyque introductif.

« Pour travailler la thématique de cette économie mondiale, nous explique Desberg, Nous avons créé un personnage issu de la vieille Europe : il est français et a été éduqué selon le « business model » américain. Il s’est allié avec la Chine par un mariage de raison (avant de devenir d’amour) et travaille au Brésil. Il est donc parti de très bas (nous y reviendrons plus tard), s’est embarqué tête baissée dans le monde des affaires et y a fait fortune. Mais un événement l’a terriblement secoué : avec ce réel électrochoc, il s’est rendu compte que ce monde financier n’était finalement pas très moral. Ce qui l’a fait changer de vie… »

Le milliardaire doit faire croire à sa mort pour échapper à ses poursuivants : sa belle-famille !

Après quelques pages introductives et pleines d’action, ce milliardaire coupe les ponts avec sa femme et sa société. En effet, son beau-père le trouve trop remuant et a décidé de le supprimer. Jeté sur les routes, non sans avoir détourné la moitié de sa fortune, Jean Ravelle est donc le fugitif le plus riche du monde, toujours en quête de réponses. Il n’est pas seul dans cette croisade : aidé par plusieurs complices au style bien forgé.

« La force du personnage passe par le regard que les autres posent sur lui, complète le scénariste. J’ai donc voulu lui adjoindre une équipe qui n’est pas du tout homogène, mais qui ont chacun un rapport à lui. C’est une possibilité de rassembler des compétences qui complètent les siennes. En effet, notre héros est devenu un clandestin traqué par une des plus grandes puissances mondiales. Il doit pouvoir apparaitre et disparaitre à volonté. »

Un clin d’oeil à "La Grande Evasion", un film apprécié par Desberg & Lalor

« L’anti-Largo Winch »

Impossible de lire une bande dessinée d’action traitant d’un milliardaire sans penser à la référence qu’est Largo Winch. Le style de Miguel Lalor et les couleurs de certaines planches se rapprochent d’ailleurs de Philippe Francq. Pourtant, la comparaison s’arrête là : le style de Desberg est plus porté sur l’action que sur la finance, et ayant eu l’occasion de s’entraîner comme un professionnel, Jean Ravelle peut attaquer un bateau armé de narcotrafiquants, ou conduire une moto dans les rues de Rio à plus de cent kilomètres tout en tirant sur une voiture blindée ! La faille de cet héros intrépide se cache dans ces enfants décédés, une faute dont il veut certainement se racheter…

« Je suis un grand fan de Largo Winch, nous confie Desberg, Et j’ai un très grand respect pour Jean Van Hamme : sur bien des sujets, il a révolutionné la bande dessinée. Son idée du diptyque est d’ailleurs très moderne, car elle permet de développer une intrigue construite avec des personnages forts, sans que le lecteur attende dix tomes pour terminer un cycle (ainsi que nous avons pu le faire avec Le Scorpion) ! Outre le plaisir que j’avais ressenti en lisant les premières aventures de Largo Winch, je m’étais demandé comment se positionnait éthiquement ce héros. Certes, il reçoit cette fortune en héritage, mais il doit finalement composer avec ce que réalisent ses sociétés. Jean Van Hamme a abordé cette thématique par la suite (NDLR : « La Couleur de l’argent » entre autres) mais ce n’était pas le réel ADN de la série. Cette question a continué à trotter dans ma tête, et c’est sans doute pour l’aborder que j’ai imaginé « Le Rédempteur » : un personnage qui a construit sa réussite, avant de vouloir s’en démarquer en se rendant compte qu’il l’avait construite au détriment de centaines de personnes. Mon personnage est donc un anti-Largo Winch ! »

Un graphisme de haute volée

Miguel Lalor n’est pas étranger à la réussite du premier tome. Même si on peut effectivement faire un parallèle avec Largo dans son tableau de la haute finance, on sent toute la force et la minutie qu’il a placées dans les séquences brésiliennes. D’entrée de jeu, sa première case est tout simplement grandiose : il pose le décor des ruelles de Rio, avec le Christ rédempteur en arrière-plan, tel un objectif que Jean Ravelle désire atteindre, aidé par son amie et complice qui l’accompagne.

Si la suite de l’album demeure d’un très bon niveau, quelques détails doivent être peaufinés : lors de certains cadrages plus acrobatiques, certains personnages « flottent » sur le sol, tandis des postures en pleine action sont parfois peu vraisemblables. Mais ces accrocs ne constituent que des exceptions, et cet auteur qui n’a pas encore totalisé dix albums sous la bannière franco-belge fait preuve d’une maîtrise graphique qui doit faire des envieux. On remarquera également l’influence d’Hermann dans le dessin des personnages en pleine action.

« On peut sans doute retrouver des références graphiques à Largo Winch dans ce premier tome du Rédempteur, prolonge Desberg, Car Miguel [Lalor] est un grand admirateur de Philippe Francq. Les personnages qu’ils dessinent ne sont pas de la même veine, mais il y a des codes qu’on ne renie pas. Ne s’arrêtant pas au dessin ou à la mise-en-scène, Miguel est partie prenante dans la série : il apporte une réelle réflexion sur le récit. Et puis, toute l’iconographie des références financières sont importantes ! »

Quant aux couleurs réalisées par Thorn, si les scènes de jour mettent le dessin de Lalor en valeur, les intérieurs et les scènes de pénombre contrastent avec la précédente réussite. Pas de quoi faire perdre le rythme de lecture, car ce premier tome du Rédempteur est mené tambour battant du début jusqu’à la fin, par un tandem Lalor-Desberg étourdissant. La densité de ces quarante-six premières pages explique certains éléments caricaturaux : par exemple, la capacité du héros, ou d’un de ses lieutenants, à pouvoir ainsi affronter et triompher de criminels endurcis. Mais on suppose que ces éléments seront dévoilés par la suite.

« Le second tome, qui conclut le diptyque introductif, nous entraînera en Inde et en France, en plus du Brésil, conclut Desberg. Je suis surtout impatient de voir la version finalisée de la longue scène parisienne, une ville qui n’est finalement pas si souvent dessinée en bande dessinée : Miguel s’est surpassé ! Déjà bien entamée, cette suite sera prête pour la publication en mai 2016. Miguel est un dessinateur très minutieux qui peaufine chaque planche jusque dans les détails. Quant à la suite de la série, c’est bien entendu au lecteur à en décider, mais Miguel et moi sommes impatients de développer tout le potentiel du projet ! »

La séquence finale du premier tome du Rédempteur progresse à un rythme haletant, grâce à une série de rebondissements très bien amenés. Tous les ingrédients sont présents pour proposer au lecteur un divertissement d’une excellente facture, mêlant passion et complots internationaux de haute finance, à hauteur d’homme. Pour le grand public ado-adulte, c’est la nouveauté du mois, sans aucun doute !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1Brésil, Russie, Inde et Chine.

 
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6 Messages :
  • "Le Rédempteur", le milliardaire en miroir de Largo Winch
    27 mai 2015 09:44, par Richard (Teljem)

    Le recours systématique à la photo et aux logiciels de dessins 3D pour faire le dessin tue la dynamique qui devrait être essentielle dans le dessin d’une bande dessinée. Là ça ressemble plus à un roman-photo avec des images arrêtées, les photogrammes d’un film juxtaposés, c’est aussi en ça que ça ressemble à du Philippe Frank, et vu les ventes de Largo Winch, c’est une esthétique qui plait.

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    • Répondu par Jean B le 27 mai 2015 à  11:16 :

      Oui, cadrages similaires,...mais aussi graphisme des onomatopées, couleurs, etc... Je préfère quand même l’original, plus créatif.

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  • Mon problème avec Desberg c’est la quantité de morts par albums. Les larbins ne sont que des pions qu’on dégomme, les méchants finiront tués, et les explications se jouent beaucoup par les armes.
    J’avais vite arrêté IRS et surtout Empire USA à cause de cette facheuse tendance au mauvais film de fusillades inutiles.

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  • Eh Actuabd, je crois que vous vous êtes gourés. Pour illustrer votre article, vous avez mis de vraies pages de Largo Winch.

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    • Répondu par Sébastien le 27 mai 2015 à  17:58 :

      Desberg est à mon avis le scénariste le moins original de sa génération. Sous forme d’hommages ou de clins d’œil, il pompe en fait sans vergogne sur les autres scénaristes, bd TV, ou cinéma d’ailleurs. IRS, série qui surfe sur le succès de Largo Winch (avec celle-ci, ça fait donc 2, à croire que même en pompant il peine à se renouveler !!). Avec Empire USA, il disait avoir inventé un concept, les séries à multi dessinateurs... Il semblait oublier le Décalogue et le Triangle Secret, 10 ans plus tôt... Toujours Empire USA, qui sent fort 24 heures chrono... Le dernier livre de la jungle, tout est dans le titre... Je ne vais pas citer toutes ses séries, mais je pense qu’en fouillant un peu, on s’apercevrait vite qu’il recycle presque systématiquement des idées ou univers d’autres auteurs... En plus, je trouve que souvent ses séries démarrent très bien, mais s’essoufflent très vite pour finir... parce qu’il faut finir, un peu en queue de poisson. Dernière grosse déception en date pour moi concernant une de ses séries : Golden Dogs. Pourquoi cette fin ratée qui n’en n’est pas une, alors qu’il aurait fallu peu de choses pour que cette série reste intéressante jusqu’au bout ? Son IRS Team était à mon avis raté, ainsi que son second cycle de Empire USA... Là, le sous Largo Winch bis... Je trouve que ça ne fait pas du tout envie. Voilà à mon avis typiquement le genre de série qui n’apporte rien de neuf, et qui pourrait ne pas exister afin de soulager un peu la surproduction dont on parle tant !

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      • Répondu par Lablanqui le 28 mai 2015 à  11:59 :

        typiquement le genre de série qui n’apporte rien de neuf, et qui pourrait ne pas exister afin de soulager un peu la surproduction dont on parle tant !

        Sauf que ça se vend bien, c’est une bonne raison d’exister pour les éditeurs.

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