Le roman-photo, pas si désuet !

2 août 2017 2 commentaires
  • Le roman-photo n'a pas connu le succès qu'il méritait. C'est du moins le postulat de Grégory Jarry, ardent défenseur de cet art narratif et chef de file des éditions Flblb, qui en ont publié une dizaine depuis le début des années 2000. Autrefois inondé d'eau de rose, figé et raillé, le roman-photo se voit offrir là une nouvelle jeunesse. Avant une vie cette fois plus créative ?

Une demoiselle qui minaude, un jeune premier qui roule des mécaniques, une vamp tentatrice et manipulatrice, un mauvais garçon mieux gominé que rasé : ce sont quelques-uns des personnages que nous nous attendons à voir dans un roman-photo. Notre imaginaire collectif est en effet marqué par les romances de Nous Deux, équivalent visuel des publications Harlequin.

Ces personnages stéréotypés, vivotant dans des histoires où la grosseur des ficelles n’avait d’équivalent que la mièvrerie des dialogues, sont pourtant absents des romans-photos des éditions Flblb et de Grégory Jarry. Partant d’un constat difficilement contestable, ce dernier s’est lancé dans un combat quasiment don quichottesque visant sinon à réhabiliter totalement le roman-photo, du moins à en faire un moyen d’expression artistique louable et moins décrié.

Le roman-photo, pas si désuet !
© Grégory Jarry / Flblb 2015

"Alors qu’a priori rien ne le prédisposait à une telle malédiction, le roman-photo se trouve aujourd’hui (et depuis de nombreuses années) dans une impasse..." : ainsi débute le livret-manifeste de Grégory Jarry, intitulé Debout le roman-photo ! et disponible gratuitement sur le site de la maison d’édition qu’il a contribué à fonder. Dans ce texte aux nombreuses références, à l’ironie mordante et à l’enthousiasme non feint, l’auteur engage les lecteurs comme les artistes à revoir leur manière de considérer le roman-photo.

En refusant les clichés et en appelant à dépasser les préjugés issus d’une histoire peu glorieuse, Grégory Jarry nous encourage à nous emparer du roman-photo comme de n’importe quel autre vecteur d’expression. Riche de potentialités créatrices, il faut en oublier les molles reproductions et l’employer au mieux de ses possibilités. Avec érudition mais non sans humour, l’auteur prêche - dans le désert ? - pour une approche décomplexée du roman-photo.

"Debout les auteurs ! Sortez du bois ! Venez nombreux ! Cessez de vous casser les dents sur des moyens d’expression qui ne vous permettent pas d’aller au bout de vos projets ! N’essayez plus de convaincre les cons, laissez-les plantés dans leurs bureaux et faites des romans-photos ! Auteurs de BD, arrêtez de dessiner d’après Google, prenez vous-mêmes les photos ! Graphistes, mettez vos super idées au service du roman-photo plutôt que d’user inutilement votre talent à faire vendre des merdes ! Cinéastes, un roman-photo se fait en quelques mois sans avoir à lécher le cul des chaînes de télévision !" Pourquoi pas ?

Grégory Jarry convient malgré tout que le roman-photo, né en Italie en 1947 et arrivé en France en 1949, a été l’objet de quelques productions intéressantes, parfois inabouties ou sans lendemain, mais qui ont le mérite d’avoir cherché à exploiter ce moyen d’expression rarement mis à l’honneur. Il y eut bien sûr les œuvres de Gébé et du professeur Choron dans les années 1960 et 1970 (au sein de l’incontournable Hara Kiri), puis de Gotlib et Léandri (Fluide Glacial).

Marcel Gotlib, Bruno Léandri et le roman photo en BD - 11 septembre 1979 (© ina.fr) :

D’autres encore s’essayèrent à l’exercice, sur un mode moins humoristique. Marie-Françoise Plissart et Benoît Peeters ont ainsi expérimenté le récit photographique, notamment avec Fugues (1983), Droits de regards (1985) et Le Mauvais Œil (1986), publiés à l’origine par les Éditions de Minuit, signe que le questionnement sur le roman-photo n’est pas nouveau. Ce type d’expérience existe encore aujourd’hui, comme dans Tous trois de Renaud Cousin. Dans un style totalement différent, surréaliste et décalé, et où le roman-photo fusionne avec le photomontage, Jean Lecointre et Pierre La Police inventèrent La Balançoire de Plasma (Jean-Pierre Faur éditeur, 1996 ; réédition chez Cornélius, 2005). La technique fut reprise par Dimitri Planchon pour Jésus et les copains (Fluide Glacial, 2005) et Blaise (Glénat, 2009-2012).

D’autres initiatives ont vu le jour ici et là. Jean Teulé avait utilisé la photographie dans Gens de France (Casterman, 1988) et Gens d’ailleurs (Casterman, 1990), diptyque réuni dans Gens de France et d’ailleurs par Ego comme X en 2005. L’alliance du récit et de la photographie a été reprise par d’autres dans le cadre du reportage. Ce fut le cas récemment de Valérie Igounet et Vincent Jarousseau dans L’Illusion nationale : deux ans d’enquête dans les villes FN (Les Arènes, 2017) et de Guillermo Abril et Carlos Spotorno dans La Fissure (Gallimard, 2017). Mais l’œuvre la plus marquante demeure sans doute Le Photographe (Dupuis, 2003-2006) de Didier Lefèvre (scénario et photographies), Emmanuel Guibert (scénario, dessin, couleur) et Frédéric Lemercier (mise en page et couleur). S’il ne s’agit pas à proprement parlé de roman-photo, le récit intègre cependant les photographies à part entière, ne les cantonnant pas à un rôle illustratif.

Ces initiatives sont cependant restées relativement isolées et n’ont pas suffi à redorer le blason du roman-photo. Sauf chez Flblb, qui en quinze ans a édité une dizaine d’ouvrages lui faisant la part belle. Dès 2002, un numéro de Flblb fut entièrement dédié au roman-photo. Au sommaire était rassemblée une quinzaine d’auteurs, dont Gébé, Jean Lecointre, Rémi Lucas et Otto T.

© Benoît Vidal / Flblb 2015

Parmi les ouvrages les plus intéressants de la maison d’édition se trouve Pauline à Paris, de Benoît Vidal (2015). L’auteur y met en image le récit que lui a transmis sa grand-mère sur son amie Pauline, jeune domestique vivant dans le Paris des années 1900. Croisant les techniques de la bande dessinée et du roman-photo, ajoutant des reproductions de peintures et de photographies de l’époque, il fait œuvre d’historien, prouvant ainsi que le roman-photo peut s’émanciper aussi bien des gentilles bluettes que des détournements potaches.

Un des derniers livres édités par Flblb est justement un roman-photo de Grégory Jarry. Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal, récit loufoque d’une apocalypse plus pathétique qu’effrayante, reprend les codes à la fois de la bande dessinée et du roman-photo. Composition des planches, phylactères et onomatopées rappellent évidemment la bande dessinée. Mais chaque case est faite d’une photographie, soit prise dans le but de réaliser cet ouvrage, soit extrait d’une émission télévisée.

Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal © Grégory Jarry / Flblb 2017
Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal © Grégory Jarry / Flblb 2017
© Grégory Jarry / Flblb 2017

Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal : c’est la menace qu’un trio de terroristes fait peser sur la planète. Ils exigent rien de moins que le pouvoir planétaire leur soit confié et imposent à tous les dirigeants du monde de démissionner - leur lettre de démission devant être postée sur Facebook avant minuit. Dans le cas contraire, ils provoqueront un tsunami électronique via un mystérieux bouton rouge relié à leur smartphone, lui-même connecté à l’Internet mondial. Le président français décide alors de faire intervenir un duo de choc : Marianne la Médiatrice de la République et Luc le Nettoyeur.

Sur ce point de départ à la fois très actuel et incongru, Grégory Jarry développe une histoire chaotique, drôle et référencée. Il ne prend jamais ses personnages au sérieux et dédramatise des sujets que peu osent aborder de front : le terrorisme, la responsabilité des dirigeants, la vacuité de certaines décisions, la vanité des uns et des autres. L’autodérision n’est pas non plus absente, une partie des personnages étant "jouée" par des membres de l’équipe de Flblb. Nicole Augereau incarne Marianne la Médiatrice et Grégory Jarry lui-même figure son époux. Quant à Luc le Nettoyeur, c’est Morvandiau qui lui donne vie, si l’on peut dire.

Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal ne révolutionne pas le roman-photo, mais telle n’est pas son ambition : il s’agit plutôt de montrer qu’il peut être un bon moyen de raconter des histoires. Grégory Jarry, en ce sens, parvient à son objectif. Son récit, sans marquer durablement le lecteur, est agréable à suivre. La composition des planches, très variée, les changements de rythme et la valorisation des personnages sont très inspirées de la bande dessinée. Il évite ainsi l’aspect figé des romans-photos traditionnels et réussit de cette manière à rendre dynamique son travail. Il est d’ailleurs lui-même l’auteur de la plupart des photographies de son ouvrage.

Le roman-photo refait donc surface et Grégory Jarry nous exhorte à le prendre à bras-le-corps. Il choisit d’ailleurs de donner l’exemple, tant comme auteur que comme éditeur. Cela suffira-t-il à tirer ce moyen d’expression de sa torpeur ? Rien n’est moins sûr, mais il faut admettre que le travail fourni par Flblb suscite la réflexion et ouvre des perspectives. Reste à d’autres, maintenant, de tenter l’expérience...

Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal © Grégory Jarry / Flblb 2017
Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal © Grégory Jarry / Flblb 2017
Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal © Grégory Jarry / Flblb 2017

(par Frédéric HOJLO)

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