"Leem" : la course muette et poétique de Stéphane Noël

17 octobre 2016 0 commentaire
  • Stéphane Noël, cofondateur de la maison d’édition l’Employé du Moi, pour qui il continue d’éditer et de dessiner, revient avec un récit métaphorique émouvant. Fruit d’une longue réflexion et d’une remise en cause profonde, cet ouvrage marque par son apparente simplicité et sa sensibilité.

Leem est un personnage des plus énigmatiques. Sorte de bibendum haut comme trois hommes, avec une énorme tête ronde et cyclopéenne, des membres épais mais sans mains ni pieds. Sa silhouette est simple mais impressionnante. Son unique œil contraste avec sa bouche minuscule, ce qui ne le rend pas moins expressif.

Parce qu’il est endurant, nous le pensons endurci. Mais il se révèle fragile et sensible. Nous le croyons solitaire, ce qui est loin d’être le cas. Il passe l’essentiel de sa vie à courir, mais il sait aussi s’arrêter, au fond d’un océan, d’une grotte ou d’une vallée. Et il court de nouveau. Il – ou elle…

"Leem" : la course muette et poétique de Stéphane Noël
Planche 1 © Stéphane Noël - L’employé du Moi 2016
Planche 2 © Stéphane Noël - L’employé du Moi 2016
Planche 3 © Stéphane Noël - L’employé du Moi 2016

Pourquoi cette course effrénée ? Est-ce une fuite ? A-t-il un but ? S’agit-il d’un mode de vie ou d’une façon de survivre ? Leem doit sans cesse faire face à des obstacles, naturels ou humains. Intempéries, montagnes ou déserts, zones industrielles et rivières polluées, chasseurs et loups : les dangers sont innombrables. Il résiste, à tel point que nous le croyons immortel, ou du moins invincible – ce qui n’est pas le cas.

Leem court. Contre le temps ? Cela ne l’empêche pas de vieillir, de s’affaiblir. Mais aussi d’aimer. S’il ne parle pas, il exprime pourtant des sentiments. Il est rare de se sentir aussi proche d’un personnage à l’apparence si peu humaine.

Cette force est due au talent de Stéphane Noël. Son récit est muet – ou presque, puisqu’un mot est employé dans la première planche. Chacune des pages est numérotée, non pas comme dans une pagination classique, mais comme si elle formait un chapitre en soi. Chaque page forme donc une unité, soulignée par le graphisme et la composition, participant d’un ensemble cohérent.

Ce récit peut être lu au premier degré, comme une tranche de la vie de ce mystérieux bibendum. Mais il semble également métaphorique. Nous pouvons y voir une analogie du cycle de la vie, qu’elle soit individuelle ou collective. Les obstacles auxquels Leem doit faire face pendant sa course, ce sont ceux que nous devons surmonter au cours de notre propre existence. Ses chagrins sont les nôtres. Ses moments de joie aussi.

Planche 7 © Stéphane Noël - L’employé du Moi 2016
Planche 8 © Stéphane Noël - L’employé du Moi 2016
Planche 9 © Stéphane Noël - L’employé du Moi 2016

Cet ouvrage est peut-être, enfin, une métaphore de la vie, ou au moins de la carrière, de son auteur. En effet, Stéphane Noël a débuté Leem il y a déjà quelques années [1], à un moment où il se demandait s’il était encore auteur de bande dessinée. Pour tenter de répondre à cette question, il s’est lancé dans ce récit, avançant son travail coûte que coûte, l’abandonnant, le reprenant – comme son personnage dans sa course.

Dessinant pour « exprimer [son] empathie pour tout ce qui vit et lutte pour ça », Stéphane Noël nous offre un livre subtil et fascinant, où la poésie graphique délivre un message à la fois simple et universel : il faut vivre.

Documents
Planche 4 © Stéphane Noël - L'employé du Moi 2016 Planche 5 © Stéphane Noël - L'employé du Moi 2016 Planche 6 © Stéphane Noël - L'employé du Moi 2016

(par Frédéric HOJLO)

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[1Une première version de Leem (datant de 2008 !) est visible sur le site grandpapier.org. Si nous y retrouvons la trame narrative de la version finale, elle en diffère beaucoup graphiquement, gagnant notamment en lisibilité.

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