"Les Contes noirs du chien de la casse" de Remedium : la banlieue vue en noir & blanc

21 septembre 2017 0 commentaire
  • Les bandes dessinées questionnant la situation des "cités" en France ne sont pas si nombreuses. Celle de Remedium paraissant chez Des ronds dans l'O apporte un regard nourri d'expérience, pour une version à la fois empathique et distanciée du "malaise des banlieues".

Remedium (i.e. Christophe Tardieux) connaît son sujet. Il a en effet grandi en Seine-Saint-Denis et y habite toujours. Il y enseigne depuis une dizaine d’années et y dessine depuis plus longtemps encore. À la lecture de son nouveau livre, Les Contes noirs du chien de la casse, nous lui devinons un certain talent d’observateur. Il ne fait pas étalages de considérations politiques ou sociologiques sur les "cités", mais cherche simplement à en montrer les acteurs, leurs relations, leurs engagements et leurs sentiments.

Les Contes noirs du chien de la casse, version moderne et désenchantée des Contes rouges du chat perché de Marcel Aymé, nous donnent à suivre quelques trajectoires de ces fameux "jeunes des banlieues" dont on ne parle souvent que pour s’en effrayer ou s’en lamenter. Remedium choisit de dresser le portraits d’une poignée de filles et de garçons vivant au Blanc-Mesnil - c’est du moins là que nous les imaginons, car c’est là qu’il a lui-même grandi.

Il dessine ainsi sept histoires, indépendantes mais reliées entre elles par une partie de leurs protagonistes ou un événement clé de leur parcours. La cité demeure le fil conducteur de ces histoires : elle est à la fois le cadre et le déterminant de ces destins aussi variés que les caractères des personnages. La plupart de ces destins sont sombres, n’offrant que peu d’espoir en l’avenir. Quelques lueurs viennent malgré tout illuminer la grisaille du béton. Mais le salut n’est jamais collectif, et ne vient que de la force de l’un ou de l’autre.

"Les Contes noirs du chien de la casse" de Remedium : la banlieue vue en noir & blanc
Les Contes noirs du chien de la casse © Remedium / Des ronds dans l’O 2017
Les Contes noirs du chien de la casse © Remedium / Des ronds dans l’O 2017

Ces sept histoires sont, nous dit-on, fondées sur des faits réels. Nous voulons bien le croire. Elles sont parfois étonnantes, souvent désespérantes, rarement motivantes, mais toujours crédibles car appuyées sur le quotidien de la cité. La banalité n’empêche cependant pas le tableau social, et au contraire le sert. La violence, la drogue, la religion, la politique, les relations entre la police et la population du quartier font partie des thèmes abordés frontalement et plutôt subtilement.

Si Remedium se place aux cœur de la cité, et nous avec lui, il sait aussi prendre de la distance avec ses personnages. Sans manichéisme et encore moins d’idéalisme à la petite semaine, il accorde autant de place aux responsabilités individuelles qu’au poids du contexte social. Il ne nie pas la difficulté de s’émanciper des conventions, notamment religieuses, mais semble préférer ses personnages les plus déterminés à s’en défaire. Et s’il montre qu’une fois embarqué dans un "système" délictueux il est toujours compliqué d’en sortir, il veut aussi affirmer que la délinquance n’est pas une fatalité.

Cette position à la fois engagée, réfléchie et se voulant réaliste se retrouve dans le graphisme de Remedium. Son utilisation du noir et blanc et son trait épais collent évidemment bien à l’ambiance du quartier qu’il décrit. Mais son découpage - un "gaufrier" de six cases la plupart du temps - et sa narration restent sages. Presque trop d’ailleurs : si ce choix convient à une description apaisée, quelques pages au graphisme plus risqué auraient pu davantage faire ressortir la violence latente du récit.

Les Contes noirs du chien de la casse © Remedium / Des ronds dans l’O 2017
Les Contes noirs du chien de la casse © Remedium / Des ronds dans l’O 2017

Il serait tentant de comparer Les Contes noirs du chien de la casse au film de Mathieu Kassovitz, La Haine (1995). Même sujet, même choix du noir et blanc. Mais outre qu’il est bien souvent abusif de comparer le cinéma et la bande dessinée, le traitement de la banlieue diffère nettement d’une œuvre à l’autre. Peut-être parce que la situation de ces quartiers ne s’est pas radicalement transformée malgré les secousses périodiques qui les agitent, le livre de Remedium est beaucoup moins rageur que le film de Kassovitz. Sans illusion mais sans condamnation, il respire la tristesse plus que la hargne.

Peut-être faut-il plutôt se tourner vers la musique, avec par exemple le rappeur Rocé, si nous voulons tenter une comparaison. Nous trouvons en effet chez les deux artistes la même volonté d’assumer des goûts et une écriture littéraire, le refus de banaliser la misère sociale et la vacuité politique et le sentiment de coupure voire de solitude par rapport à ceux avec qui ils ont grandi. Ainsi le morceau "Amitié et amertume", issu de l’album Identité en crescendo (2006) de Rocé, puise-t-il aux mêmes sources que certaines pages des Contes noirs du chien de la casse.

Son parti pris est en fait affiché par le dessinateur dès la couverture de son livre. Nous y voyons une arme et un livre, L’Exil et le Royaume d’Albert Camus (1957). Le choix est signifiant : comme les personnages de Camus, ceux de Remedium cherchent un "royaume" qu’ils n’atteignent pas. Seuls ceux qui parviennent à oublier leur solitude finissent par trouver une forme d’accomplissement.

Les Contes noirs du chien de la casse © Remedium / Des ronds dans l’O 2017

Enfin, le livre bénéficie également d’une "bande originale" inédite, intitulée "Néoplasmes" et interprétée par le rappeur Utopie.

(par Frédéric HOJLO)

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