"Les Songes" de William Henne : l’extraordinaire banalité de l’intime

3 janvier 2017 2 commentaires
  • La cinquième couche publie à la fin du mois une nouvelle édition des "Songes" de William Henne. Selon un procédé éprouvé issu de la psychanalyse, il a noté puis mis en images certains de ses rêves. Et nous donne ainsi à lire une variation sur l’intime, où l’expérience graphique vient habilement prolonger le travail narratif.
"Les Songes" de William Henne : l'extraordinaire banalité de l'intime
Les Songes : couverture de la 1ère édition © William Henne - La 5è couche 2009

William Henne est un auteur sinon prolifique, du moins régulier. Avec pas loin d’une publication par an depuis le début des années 2000, il construit pas à pas une œuvre cohérente, fondée sur la recherche narrative et graphique, mais accessible. Cette cohérence se retrouve d’ailleurs dans ses autres activités. Tout à tour dessinateur, éditeur, réalisateur ou producteur, il œuvre de manière indépendante pour poursuivre son questionnement à la fois personnel et sociétal.

William Henne a débuté avec l’auto-édition pour son premier livre, L’épuisement, paru en 1994. Il rejoint ensuite La cinquième couche, où il a depuis publié douze livres. Il a parallèlement participé à la réalisation de presque vingt court-métrages avec L’Atelier Collectif. Les Songes [Reliefs] paraît en 2009, accompagnés de textes de Xavier Löwenthal.

La cinquième couche sort à la fin du mois de janvier une réédition de cet ouvrage, agrémenté d’une nouvelle jaquette. C’est l’occasion de revenir sur cette expérience. Le terme est ici particulièrement approprié. En effet, Les Songes rapporte dix rêves de William Henne, rêves qu’il a eus entre 1998 et 2009 et qu’il a consciencieusement notés, puis mis en images. Or l’écriture des rêves relève de l’expérience psychanalytique par excellence.

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Les Songes : extrait de "La Grande Famille" [Rêve récurrent du 8 mars, 2 septembre et 30 octobre] © William Henne - La 5è couche 2017

L’interprétation des rêves – ou onirocritique – est fort ancienne et pouvait servir aux augures dans les sociétés antiques, mais c’est avec Sigmund Freud et Carl Gustav Jung qu’elle a connu une nouvelle approche. Si William Henne a fait l’effort de noter certains de ses rêves, ce n’est cependant pas pour nous en fournir une interprétation oiseuse. Il nous en livre au contraire une version où le graphisme est aussi original que la narration est clinique.

L’expérience est donc aussi graphique. Le dessinateur a choisi un style différent pour chacun des dix rêves représentés. Dessin vectoriel pour "L’Ascension" ou aquarelle pour "La Défécation" : le contraste est saisissant. Fusain, crayon, plume, peinture acrylique… Noir et blanc, bichromie, couleurs… Chaque rêve a son esthétique propre. Si bien sûr cela nous permet de jauger l’aisance du dessinateur, ce choix a surtout pour vertu de rendre à chaque rêve son atmosphère, en quelques sorte son identité.

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Les Songes : extraits de "L’Ascension" [Rêve du 5 avril] © William Henne - La 5è couche 2017

La majorité de ces "épisodes" – le terme est impropre car s’ils ont pour point commun d’avoir le même narrateur, ils ne forment pas un récit continu – a été rêvée entre 2007 et 2009. Chacun d’entre eux est titré d’un mot ou d’une expression courte – "La Grande Famille", "La Honte", "La Mauvaise Impression", "La Pièce"… – et a connu sauf exception une première publication, en fanzine ou sur le site Grandpapier.

William Henne s’y livre "brutalement", dans le sens strict et fort du mot. Sans détour, sans artifice narratif, sans explication non plus. Qu’a-t-il vécu auparavant ? Quelle est sa situation sentimentale et familiale au moment du rêve ? Il ne contextualise jamais et raconte simplement ses rêves. Les textes de Xavier Löwenthal permettent d’en comprendre le déroulement et les images transmettent les émotions et les sentiments. Le clin d’œil final au Little Nemo de Winsor McCay vient quand même nous le rappeler : tout cela se termine toujours par le réveil.

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Les Songes : extrait de "L’Attraction" [Rêve du 17 mai] © William Henne - La 5è couche 2017

Parfois intrigant, parfois drôle ou angoissant, souvent troublant ou même poignant, chaque rêve apporte sa part d’humanité à la personnalité de l’auteur. Son intimité s’en trouve alors révélée, mais sans exhibitionnisme, tant le procédé narratif évite le pathos et le démonstratif. Ce mélange complexe d’intimité dévoilée, de froideur narrative et d’originalité graphique fait de la lecture de ce livre une expérience, à son tour, pour le lecteur.

Documents
Les Songes : extrait de "La Transplantation" [Rêve du 18 mars] © William (...) Les Songes : extrait de "La Pièce" [Rêve du 11 juillet] © William Henne - La (...) Les Songes : couverture de la nouvelle édition © William Henne - La 5è couche (...)

(par Frédéric HOJLO)

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