"Les Voyages d’Ulysse" remporte le Grand Prix de la Critique ACBD 2017

29 novembre 2016 4 commentaires
  • C'est finalement le très beau récit d'Emmanuel Lepage et Sophie Michel qui succède à "Zaï Zaï Zaï" au palmarès du Grand Prix ACBD. Des qualités graphiques indéniables pour une aventure en guise de transfiction du mythe d'Homère: une forme de classicisme, à tous égards, qui se voit ainsi distinguée.

Présent dans la dernière sélection face à Monsieur Désire ?, Peirera prétend, Shagri-La et Stupor Mundi, c’est donc finalement Les Voyages d’Ulysse qui se voit décerner le Grand Prix de la Critique ACBD 2017 (communiqué en pièce jointe de l’article). Ce prix vient couronner une carrière entamée par Emmanuel Lepage il y a 25 ans, marquée par de beaux succès dans un registre à la croisée du documentaire, de l’intimiste et du poétique.

"Les Voyages d'Ulysse" remporte le Grand Prix de la Critique ACBD 2017
Le peintre paie son voyage en dessinant
Les Voyages d’Ulysse © DM

Nous retrouvons tout cela dans ce nouvel ouvrage, publié chez Daniel Maghen, auquel s’ajoutent un souffle épique emprunté à Homère et des passions tissées à travers divers récits enchâssés. Les quêtes personnelles des héros se trouvent redoublées par des quêtes esthétiques, conférant ainsi au récit une portée réflexive qui court tout au long de la lecture.

Jules, jeune peintre errant sur les rives méditerranéennes suite à une rupture amoureuse, croise la route de Salomé, jeune capitaine de l’Odysseus à la recherche d’un artiste disparu, Ammôn Kasacz. Tous deux s’embarquent dans un périple faisant écho, directement et indirectement, à L’Odyssée d’Homère, pour retrouver cet homme dont le travail hante notre héroïne.

Le récit enchâssé de l’enfance de Salomé, centrée autour de la lecture de l’Odyssée par sa mère
Les Voyages d’Ulysse © DM

Splendide par son graphisme qui fait de chaque planche une sorte de tableau - certaines illustrations furent d’ailleurs exposées à la galerie Maghen du 12 au 16 novembre 2016 - et savant par le montage narratif sur lequel repose son récit, écrit par Sophie Michel avec qui Emmanuel Lepage avait déjà cosigné Oh, les filles, on comprend pourquoi Les Voyages d’Ulysse a su rallier les suffrages des membres de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

Notons en outre que pour renforcer la dimension spéculaire de son œuvre, Emmanuel Lepage a demandé à René Follet, un de ses maîtres, de fournir les planches représentant le travail d’Ammôn Kasacz, ce peintre que Jules, le héros lui-même dessinateur, fréquenta, et qui partagea sa passion pour la littérature antique avec Salomé, l’héroïne. Comme si un trio d’auteurs devait venir refléter le trio des personnages principaux.

Une peinture d’Ammôn Kasacz, alias René Follet. Prélevée dans Les Grecs, 1971
Les Voyages d’Ulysse © DM

La rupture de ce Grand Prix avec le précédent, Zaï Zaï Zaï de Fabcaro, ne peut que frapper l’esprit. Elle signale la diversité de la bande dessinée et l’éclectisme du palmarès de l’ACBD. Après une œuvre jouant de codes et discours narratifs contemporains et usés, et ménageant une large place à l’humour, retour à une production nettement plus sérieuse et même lyrique, soutenue par un jeu référentiel classique et un travail graphique de haute volée.

Le Voyage aux Îles de la Désolation avant suscité deux avis contrastés parmi les chroniqueur d’ActuaBD : celle de Nicolas Anspach et celle de David Taugis. D’une exigence au moins aussi forte, Les Voyages d’Ulysse pourrait bien laisser en rade certains lecteurs moins sensibles, précisément, à ces registres visuels et littéraires.

Mais voilà qui, d’une certaine manière, correspond assez précisément au mot d’ordre du Grand Prix de la Critique ACBD : "soutenir et mettre en valeur, dans un esprit de découverte, un livre de bande dessinée, publié en langue française, à forte exigence narrative et graphique, marquant par sa puissance, son originalité, la nouveauté de son propos ou des moyens que l’auteur y déploie".

Un véritable périple en mer
Les Voyages d’Ulysse © DM

(par Aurélien Pigeat)

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Les Voyages d’Ulysse. Par Emmanuel Lepage (dessin) et Sophie Michel (scénario). Illustrations supplémentaires René Follet. Daniel Maghen. Sortie le 03 octobre 2016. 222 pages. 29 euros.

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Concernant les précédents albums d’Emmanuel Lepage, lires nos articles et interviews :
- La Lune est blanche
- L’aventure esthétique et humaine d’Emmanuel et François Lepage
- Un Printemps à Tchernobyl
- « Envisager le fait de ne plus pouvoir dessiner m’était insupportable ! » (Décembre 2011)
- Deux chroniques contrastées de Voyage aux Îles de la Désolation : celle de Nicolas Anspach et celle de David Taugis.
- Oh, les filles ! T1 et T2
- Muchacho T1 et T2 ;
- « Oh, les Filles ! traite de la construction de l’identité » (avec Sophie Michel, février 2008)
- « Mes personnages sont en quête d’eux-mêmes » (Novembre 2006)

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4 Messages :
  • Bonjour,
    il y a trois auteurs, Mr Follet n’est cité que plus tard dans votre article, c’est une honte.

    Cordialement

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    • Répondu par Aurélien Pigeat le 29 novembre 2016 à  23:37 :

      Pire : l’éditeur lui-même sur son site ne distingue qu’un seul auteur ! C’est une honte

      (et le cordialement est antiphrastique, non, au vu de la tournure du message ?)

      Sinon, si l’on veut être honnête et rigoureux, et un peu de bonne foi, on peut aussi reconnaître qu’il s’agit bien là d’un récit d’Emmanuel Lepage et Sophie Michel, ce qui est dit dans le chapeau, René Follet n’ayant pas participé à l’écriture du scénario. D’autant qu’est précisé ensuite le statut/rôle de René Follet dans le projet, et plusieurs fois : dans le texte, dans le post-it final et dans la légende d’une illustration. Je n’ai quand même pas l’impression d’avoir versé dans le plus complet et irrespectueux oubli, mais bon...

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  • "Les Voyages d’Ulysse" remporte le Grand Prix de la Critique ACBD 2017
    1er décembre 2016 21:38, par La plume occulte

    De belles choses à voir dans cet album dont certaines qui laissent regretter que René Follet ne se soit pas mis à la BD en couleur directe plus tôt, dans les années 70. Mais comment un talent pareil n’est-il pas plus reconnu ?
    Il se considère avant tout comme un illustrateur, mais la qualité de sa narration BD vaut largement celle d’auteurs biens plus renommés.Globalement sa virtuosité le place au niveau des meilleurs du 9 eme art,mais la qualité de sa patte ,dès qu’il manie la couleur, le place encore un cran au dessus.

    Sacré René Follet.

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    • Répondu par Zot ! le 8 décembre 2016 à  22:18 :

      Oui, la vie est parfois cruelle, quand on a du talent sans être carriériste !
      La carrière de Follet parle pour lui ; prés de soixante ans à ma connaissance, de nombreuse publications dans les hebdos Tintin, Spirou et Mickey. Il a travaillé avec Delporte, Henri Vernes (nombreuses illustrations pour les Bob Morane) et repris Jean Valhardi.
      Trop éparpillé et trop beau pour les éditeurs et leur public. Ses albums grand public (Dupuis, Glénat) ont souvent été relégués chez les soldeurs, ses derniers albums récents sont tirés à mille exemplaires chez de micro-éditeurs belges (Loup, Hibou, et cie).
      Un succès tout de même : sa BD en couleurs directes au Lombard sur la Terreur (scénario Duchateau, de mémoire). C’est triste....

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