Les incroyables « Fables paniques » d’Alejandro Jodorowsky

7 novembre 2017 0 commentaire
  • C’est un précieux incunable que ces « Fables paniques » publiées par L’An 2/Actes Sud ces jours-ci. Elles ont été écrites et dessinées par Alejandro Jodorowsky. « Dessinées ? », Jodorowsky dessine ? Oui, da. Et même plutôt bien. Publiées entre 1967 et 1973 dans le supplément illustré du quotidien « Heraldo de México », ces 288 planches font l’objet d’une compilation magnifique. Une perle patrimoniale.

Cela fait plusieurs semaines que je dois écrire cette chronique. Mais que voulez-vous, les événements et les piles de bouquins se bousculant…Thierry Groensteen, son éditeur, m’écrit : « - Rien sur Actuabd au sujet des « Fables paniques » de Jodorowsky, finalement ? Il y avait pourtant un sujet… » Il a raison de s’offusquer de notre silence : car c’est là un des plus importants et des plus beaux livres qu’il ait publiés.

Fables paniques, c’est le produit en bande dessinée d’un courant artistique créé par Jodorowsky, Arrabal et Topor en 1962, « le mouvement panique ». « Panique » en référence au dieu Pan, dans le sens d’ « éphémère », de happening, un courant dans la droite ligne de la radicalité « actionniste ». Et en effet, ces planches de bande dessinée ont tout de la performance, du haïku visuel. Elles sont allusives, référencées, symboliques et infiniment spirituelles, dans le sens de la drôlerie –humour et bizarrerie- et de l’esprit.

Les incroyables « Fables paniques » d'Alejandro Jodorowsky

Tout Jodorowsky est là : sa candeur et sa roublardise, sa poétique et sa fantaisie, son avidité de connaître mais aussi de dominer, s’il est possible, l’être incontrôlable qui est en lui. Lui qui naquit d’un père communiste, juif d’origine ukrainienne et d’une mère profondément religieuse née à dans une colonie de Gauchos Judios de Moïseville en Argentine, a roulé sa bosse dans tous les continents et entre toutes les spiritualités : « J’ai commencé ma vie comme poète au Chili, nous raconte-t-il, puis j’ai monté un théâtre de marionnettes, puis un théâtre de mime qui a été très connu au Chili. Un acteur qui peut s’exprimer sans un texte est un véritable artiste ! De là, j’ai fait de la danse expressionniste avec Kurt Jooss qui était le maître de Pina Bausch. Il avait quitté l’Allemagne parce qu’Hitler voulait qu’il se sépare de ses danseurs juifs et avait emmené toute sa compagnie notamment au Chili. Venu en France, j’ai appelé André Breton, il était trois heures du matin à Paris, et je lui disais qu’il n’était pas surréaliste et que moi, j’allais sauver le surréalisme ! J’ai connu bien des poètes, j’étais multiartiste, j’avais fait de la pantomime avant même de parler avec le Mime Marceau. »

Le mime, c’est la base de son travail, il a influencé sa façon de raconter : « Dans le mime, il y a la notion de l’espace, l’importance du physique des personnes... J’ai conçu pour Marceau Le Fabricant de masques, La Cage, le Mangeur de cœur, Les Magiciens… Quand il venait me voir –il avait déjà 70 ans !- Il montait par les escaliers et il me disait : « On va les enterrer tous ! »

Alejandro Jodorowsky chez lui à Paris
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Il y a forcément de la nostalgie qui ressort de ces pages surannées et magnifiquement mises en page par Christian Mattiucci, un goût de Pop Art, des influences de Milton Glaser et du Flower Power de San Francisco, la spontanéité d’un dessin foutraque où l’auteur se représente lui-même en fils (de son père ?), puis en disciple, puis en maître, débitant ses aphorismes. On le reconnaît bien.

Évidemment, ces dessins n’ont pas la virtuosité de Moebius mais il y a la force de ces pulps comme on en rencontre dans les kiosques à chaque coin de rue à Mexico City. On en comprend pas tout, tout n’est pas lisible, mais les références spirituelles sont là : Gurdjeff, le Baal Shem Tov, Jésus-Christ, le Bouddhisme…

D’aphorisme en aphorisme, nous nous promenons dans le rêve éveillé, forcément surréaliste, de Jodorowsky, une espèce de pierre philosophale qui transforme tous les thèmes en obsessions et qu’une thèse de troisième cycle mettra un jour en parallèle avec les autres œuvres de l’insaisissable Jodo : ses poésies, ses commentaires de la Bible, du Nouveau Testament et du Talmud, son livre de tarot et ses bandes dessinées. Un must !

Personne ne comprendrait que ce travail de grande qualité ne figure pas dans la sélection « patrimoine » des prochains prix d’Angoulême.

"Fables paniques" d’Alejandro Jodorowsky (cliquer pour agrandir)
© Actes Sud / L’an 2

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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"Fables paniques" par Alejandro Jodorowsky - Traduction Benoit Mitaine - Ed. L’An2 / Actes Sud.

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