Les intégrales de l’été, 1ère partie : les incontournables de Dupuis

22 juillet 2016 3 commentaires
  • Leader en la matière, Dupuis développe une nouvelle fois son savoir-faire en regroupant des albums issus d’un large panel de son histoire. On retrouve cette année des récits issus des années 1940, 1970, 1980, 1990, 2000 et 2010. De quoi satisfaire plusieurs générations de lecteurs…

Comme chaque année, nous vous proposons un florilège des intégrales qui sont généralement publiées pendant l’été, une période estivale propice à (re-)découvrir des séries plus en profondeur.

A tout seigneur, tout honneur : commençons ce petit tour d’horizon avec Dupuis, qui domine globalement le genre… et qui assure une nouvelle fois sa suprématie cet été.

Les intégrales de l'été, 1ère partie : les incontournables de DupuisDébutons ce retour en arrière par le recueil qui rassemble les albums les plus récents : il s’agit de la quatrième intégrale en petit format des aventures de Jérôme K. Jérôme Bloche avec les tomes 19 à 24 des enquêtes de notre détective en imperméable et en Solex. Il faudra d’ailleurs attendre quelques années avant un cinquième tome car cette publication en intégrale a « rattrapé » l’édition courante, le tome 25 étant sorti ce printemps.

Dupuis a trouvé le format idéal pour partir en vacances : la réduction des planches ne nuit en rien à la magnifique lisibilité du graphisme de Dodier et la compilation de six tomes assure une réelle évasion sans risque de lassitude. Cette publication en noir et blanc est surtout un bel hommage rendu à un vrai artiste : l’occasion est donnée de s’arrêter sur chaque case et de profiter du talent d’un des maîtres du genre. Déjà un classique !

Les Tuniques bleues façon puzzle

On le sait, Willy Lambil est un farouche adversaire des intégrales… enfin, surtout en ce qui concerne sa série ! Selon lui : « j’estime qu’une série publiée en intégrale est une série morte. Je continue à travailler, je suis toujours sur le marché : je ne veux donc pas d’intégrales. »

Il ne s’agit donc pas d’intégrales que Dupuis propose pour mettre en avant l’une des séries plus pléthoriques et plébiscitées par des générations de lecteurs, mais bien une sélection d’aventures réunies autour différentes thématiques. Publiés respectivement en février et juin dernier, deux recueils viennent s’ajouter aux précédents et qui composeront in fine un ensemble de 10 tomes présentant une belle frise à son dos.

Dédiés aux Indiens et à la photographie, ces deux albums reprennent chacun deux aventures du célèbre duo, sans souci chronologique, et profitent d’un petit dossier signé par Philippe Tomblaine. Ce dernier s’est chaque fois orienté sur l’aspect historique des récits, et présente régulièrement des documents d’époque sur lesquels les auteurs se sont basés. Il évoque également les conditions de travail de Cauvin & Lambil (aucun récit de Salvérius ne devrait figurer dans cette compilation), ainsi que les orientations artistiques et thématiques.

En dépit d’une pagination assez réduite, Tomblaine parvient à trouver un parfait équilibre entre les documents authentiques, les extraits de planches, les documents inédits et les divers croquis. Les amateurs d’Histoire apprécieront les encarts intitulés « La Guerre de Sécession, aux sources… » qui font habilement le lien entre les faits et les récits de Blutch & Chesterfield. Le dossier sur la photographie est particulièrement intéressant, surtout lorsqu’il évoque, épreuve à l’appui pourrait-on dire, les photos truquées qui ont fait l’Histoire.

Une belle façon de redécouvrir la série des Tuniques bleues, surtout pour des parents qui voudraient la présenter à leurs enfants, et qui pourront profiter du dossier pour contextualiser les aventures de ce duo très attachant.

Scout toujours…

Remontons encore dans le temps avec la septième et avant-dernière intégrale de La Patrouille des Castors. Depuis le début de la publication de ces recueils, nous avons déjà eu l’occasion de nous répandre en compliments à son propos. Ce nouveau volume ne fait pas exception, avec un épais dossier de 65 pages qui revient en détails sur l’élaboration des tomes 26 à 28 de la série, ainsi que sur le court-récit L’Empreinte publié dans le tome 25. Fidèle à sa tradition, Dupuis continue de publier l’intégralité de la série dans son ordre de réalisation.

Le dossier, toujours réalisé par Gilles Ratier, pose avant-tout le contexte de l’époque : Philippe Vandooren est alors aux commandes du Journal de Spirou. Cet ancien scout regrette l’absence de La Patrouille des Castors car MiTacq peaufine son nouveau récit de L’île du Crabe. Vandooren imagine avec Thierri Martens, alors éditeur chez Dupuis, un vingt-cinquième tome anniversaire qui rassemble tous les courtes aventures publiées précédemment. C’est surtout l’occasion de modifier la maquette et de passer à de beaux albums cartonnés qui remplacent les fragiles brochés.

Dessin pour "L’Île du Crabe"
Michel Tacq
Photo : DR

Mais tout ceci ne règle pas le différend toujours présent entre MiTacq et Jean-Michel Charlier, ainsi que les droits que le scénariste attend de Dupuis. Une fois de plus, Ratier revient habilement sur les éléments de cette affaire, en citant les auteurs eux-mêmes, et l’ensemble prend encore une autre tournure lors de la vente de Dupuis au consortium Hachette et Groupe Bruxelles-Lambert (Albert Frère). Ce bouleversement entraîne la nomination d’un nouveau directeur des éditions, un certain Jean Van Hamme. Ce dernier tente de remettre bon ordre dans cet imbroglio…

Ratier ne se contente pas d’étudier les coulisses juridiques de la série, mais analyse aussi en profondeur les ressorts scénaristiques et humains du diptyque composé de L’Île du Crabe et de Blocus. On apprend ainsi de quel précédent récit est issu le dictateur et personnage central de ces épisodes, sans oublier un bref passage de Stany Derval, le héros de la série éponyme que MiTacq avait précédemment réalisée avec Jacques Stoquard.

Ratier évoque également quelques détails qui ont toute leur saveur, comme ces dessins non retenus lorsque les scouts escaladent la poitrine d’une statue aux formes généreuses, un short qui se transforme en pantalon ou le remontage d’une planche pour la publication en album.

La teneur des propos de l’historien-journaliste trouve un parfait pendant avec les très nombreux documents reproduits dans le dossier : superbes esquisses et crayonnés qui témoignent du soin apporté par MiTacq, des études et photos du train qui traverse l’île durant le diptyque, des manuscrits des scénarios, ainsi que de superbes aquarelles reproduites en pleine page et qui furent utilisées pour des couvertures du Journal de Spirou.

Un extrait du court-récit paru dans TéléMoustique en mars 1986

Ces documents permettent également d’évoquer le court passage de l’auteur au magazine TéléMoustique, pour lequel il réalisa entre autres de très belles couvertures, des gags animés par Tapir, mais surtout un exceptionnel récit de quatre pages intitulés Délivrance qui servira par la suite de préambule à l’épisode Torrents sur Mesin, scénarisé par Marc Wasterlain.

En effet, le dossier revient également sur cette dernière grande étape dans l’histoire de La Patrouille des Castors, lorsque l’ancien collaborateur du studio Peyo en reprit le scénario. Wasterlain, qui a entretemps réalisé des scénarios pour Natacha et Jess Long, est un fan des premières aventures de la Patrouille. Il met de côté l’exotisme précédemment développé par Charlier pour revenir selon lui aux fondamentaux : un camp, des lieux proches des jeunes, et l’identité scoute.

Une planche où l’on retrouve les deux auteurs, et les filles de MiTacq avec Poulain

Cette idée toute simple donne une nouvelle impulsion à la série. Wasterlain fait coup double en faisant intervenir l’élément féminin ! MiTacq prit d’ailleurs modèle sur ses deux filles pour créer ces nouveaux personnages qui déstabilisent quelque peu l’unité de la Patrouille, et le nouveau tandem scénariste-dessinateur semble si à l’aise qu’ils prennent corps également dans le récit, à travers deux ingénieurs d’eaux et forêts.

Que cela soit au travers des habitudes de la vie de camp, des jeux ou des décors souvent évoqués dans Jacques le Gall, MiTacq donne le meilleur de lui-même dans cette aventure. On appréciera en particulier la technique utilisée pour le flashback.

Un extrait du flashback du "Calvaire du Mont Pendu"

Et Ratier de conclure son passionnant dossier par une citation de MiTacq : « J’ai bien aimé travailler avec Wasterlain. Et ce qui est piquant, c’est qu’il m’a conseillé de revenir à un scoutisme plus pur et traditionnel, alors qu’il n’a pas été scout ! »

Valhardi l’incontournable

Dupuis avait également publié en début d’année le dense quatrième recueil de l’intégrale de Sophie : 350 pages d’aventures et d’humour que nous avions déjà largement commentée. L’intérêt de cette intégrale se double d’une publication chronologique, un bienfait pour une des séries qui a le plus souffert d’une édition anarchique de ses récits. Dans un petit et très sympathique dossier, Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault reviennent sur les éléments marquants de cette période, et reproduisent surtout de magnifiques documents et illustrations parus dans le Journal de Spirou, mais souvent inédits en album.

C’est au même couple d’historiens-journalistes qu’on doit le dossier de l’exceptionnel second tome de l’intégrale de Valhardi. Au même titre que Spirou, Tif et Tondu, Valhardi fut un des premiers grands héros du Journal de Spirou et continua de l’animer pendant des dizaines d’années avant de tomber peu à peu dans l’oubli des nouvelles générations. Pourtant, ses aventures n’avaient rien à envier aux autres héros. Dépassant même Spirou pendant un temps, il fut un réel modèle pour les lecteurs du Journal dans les années 1940, évoquant en particulier l’esprit des Amis de Spirou.

Voilà ce que développent les Pissavy-Yvernault dans le remarquable dossier d’une soixantaine de pages qui introduit ce second recueil. Seul bémol : on ne comprend moins bien pourquoi ils sont revenus en détails sur le rôle et le caractère de Jean Doisy, le scénariste de la série et homme fort du Journal de Spirou alors que peu d’éléments diffèrent du premier recueil...

Qu’importe, il fallait certainement rappeler au lecteur le caractère fondamental du scénariste, résistant pendant la guerre et investi de valeurs fortes, pour mieux comprendre l’idéal que représentait Valhardi pour les jeunes des années 1940. L’éloquence des Pissavy-Yvernault permet de revivre en détails les événements de l’époque et les diverses utilisations du héros. Car Valhardi ne fut pas seulement un héros de bande dessinée, mais également au cœur de nouvelles, ou de plus courtes rubriques. Aurait-on presque pu parler à un moment du Journal de Valhardi ?

Mais tout cela n’aurait pu se prolonger sans l’arrivée d’Eddy Paape. Le dossier retrace les débuts de l’un des plus grands dessinateurs de l’âge d’or (et des années qui suivent) et qui demeure malheureusement l’un des plus méconnus en comparaison avec ses collègues. Passées les années d’enfance où l’on comprend que Paape aurait pu être un grand peintre s’il n’avait dû travailler pour la bande dessinée par nécessité, on apprend comme le Liégeois gagna sa vie pendant le début de la guerre, passant de village en village, et monnayant son talent contre des repas.

Par la suite, Paape travailla pour le fameux studio de dessins animés CBA : « J’ai alors engagé des jeunes pour venir travailler avec nous, expliqua-t-il, On a reçu plusieurs candidatures, parmi lesquelles j’ai finalement sélectionné trois dossiers : Franquin, Morris et Peyo. Il y en avait d’autres, mais eux étaient les meilleurs ! »

Eddy Paape, illustrateur et peintre, va s’improviser dessinateur de bande dessinée

Et le dossier continue à dévoiler les incroyables éléments qui donnèrent naissance à l’une des plus grands courants de la bande dessinée : Paape l’aîné qui profite de l’ambiance générée par les trois jeunes, la fin du studio, les vaches maigres et l’obligation d’aller frapper à la porte de Dupuis, délaissant la magie du dessin animé pour la « BD ».

Et lorsque Jijé voulut se consacrer à Emmanuel et à la refonte de Don Bosco, il désira céder le dessin de Spirou et Valhardi à ses jeunes disciples. Morris étant déjà occupé avec un cow-boy nommé Lucky Luke, Spirou échut à Franquin, qui pensa à renvoyer l’ascenseur à Paape lorsqu’il fallut trouver un repreneur de Valhardi. Paape hésite entre ce dernier et la reprise de Tif et Tondu, également en souffrance. Le style réaliste l’emporta et comme on le sait, l’autre série sera repris par Will. Ce sont toutes les premières années d’or de Spirou qui se dessinent dans cette redistribution de cartes !

"Valhardi détective", par Eddy Paape
L’avertissement en début de publication contextualise la qualité des planches, la Belgique subissant encore les pénuries du rationnement, et comme les planches originales ne purent être toutes retrouvées, il a fallu travailler à partir des journaux de l’époque.

S’installant à deux pas de l’imprimerie Dupuis à Marcinelle, Paape devient vite incontournable, réalisant les pages de Valhardi, mais aussi des couvertures pour Moustique, des illustrations, etc. Et lorsque Jean Doisy abandonne la destinée de son héros, Eddy Paape reprend le flambeau, avant d’aller chercher des idées auprès de Georges Troisfontaines, le patron de la World Prese, et du jeune Yvan Delporte !

La "Rétrospective" orchestrée en 1975 par Michel Deligne

Nous n’allons pas résumer tout le dossier, mais vous l’aurez compris : quelle que soit votre connaissance de la bande dessinée, sa lecture s’avère passionnante, tant il relie entre eux différents éléments inédits, tout en se consacrant à un personnage majeur repris par un peintre débutant en bande dessinée !

Outre la teneur de ce passionnant dossier, la seconde qualité de cette intégrale qui la rend incontournable réside dans le fait qu’il s’agit de la première vraie édition en album des récits de ces années 1940 signés par Eddy Paape, si on fait exception des Rétrospectives en noir et blanc publiées en 1975 à mille exemplaires par Michel Deligne. On profite de l’évolution du personnage, qui passe de la carrure d’un Superman, emblème des Amis de Spirou, à un détective dont les récits dévoilent l’irrévérence d’Yvan Delporte.

"A la poursuite de Max Clair", Par Eddy Paape et Yvan Delporte

Redécouvrir ces récits après près de 70 années propulse le lecteur au cœur de l’Histoire de la bande dessinée. Certes, le trait du « jeune » Eddy Paape est parfois hésitant, mais le plaisir est au rendez-vous.

Avec un patrimoine qu’ils ne cessent de revisiter avec talent, Dupuis reste bien le champion de l’intégrale.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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3 Messages :
  • A propos de l’omniprésence de Jean Doisy dans les intégrales Valhardi, il faut rappeler que, à la lecture de son blog, on sait que Christelle est tombée "amoureuse" de ce célèbre inconnu, très présent bien sûr dans le premier tome de l’histoire du journal Spirou.
    Par contre, si comme vous j’ai apprécié le dossier et la fabrication de ce Valhardi tome 2, je suis très déçu par les scénarii sans queue ni tête de Paape et Delporte. Cette découverte ne fait pas d’ombre à ce qu’ils, l’un comme l’autre, allaient devenir.

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    • Répondu par jojo74 le 22 juillet 2016 à  20:34 :

      Attention Jérôme k est en solex et non scooter !

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      • Répondu par Charles-Louis Detournay le 23 juillet 2016 à  05:12 :

        Bien entendu !!

        Merci d’avoir relevé ce lapsus, c’est corrigé.

        Cordialement

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