Les intégrales de l’été : Dargaud, du patrimonial au contemporain

18 août 2018 0 commentaire
  • Double approche de la part de Dargaud concernant les intégrales : sobre et efficace pour les séries récentes, approfondies et patrimoniales pour les piliers de leur catalogue. Analyse en détail…
Les intégrales de l'été : Dargaud, du patrimonial au contemporain
Une illustration inédite pour l’intégrale de "Namibia"

Comme chaque été, Dargaud revisite son catalogue, afin de proposer aux lecteurs différents types d’intégrales en fonction de l’âge des séries. Avec des succès récents tels qu’O’Boys [1], Ghost Money ou encore Namibia, l’éditeur ne fait que regrouper les albums parus précédemment.

Pas d’introduction, pas de dossiers, pas de présentations ou de documents inédits. L’objectif est aussi simple qu’efficace : proposer au lecteur un récit construit et complet de bout en bout, s’il n’avait pas pu le suivre lors de la publication en albums. Il va sans dire que ce sont trois séries que nous conseillons ardemment, et nous vous renvoyons vers les articles des albums pour vous en convaincre.

Mac Coy : une approche hybride

Suite de l’intégrale Mac Coy. Cette série, commencée en 1974 dans le mensuel Lucky Luke, s’est imposée comme un classique du western avec pas moins de 21 albums dont certaines pages au graphisme éblouissant. Le tome 2 de l’intégrale de Mac Coy paru en novembre dernier compilait les tomes 6 à 10 de la série, complétés une fois de plus par une (trop) courte d’introduction.

Intermède madrilène
Gourmelen - Palacios - Dargaud

Heureusement, le troisième tome de cette intégrale se rattrape avec une préface un peu plus complète. Et ce recueil est surtout agrémenté de deux histoires inédites en album : Intermède madrilène (3 pages) et Le Pire Noël de Mac Coy (6 pages). Ces deux courts récits réalisés pour le magazine Pilote & Charlie jouent sur l’humour parodique, ce qui tranche nettement avec le ton des cinq aventures qui suivent (des tomes 11 à 15 inclus).

La compilation de ces deux récits alliée au style tranché et violent des aventures au long cours se révèlent être donc une excellente introduction pour tous ceux qui ne connaîtraient pas encore ce qui reste comme une belle réussite du genre. Pour les amateurs du western à la Sam Peckinpah !

Le pire Noël de Mac Coy
Gourmelen - Palacios - Dargaud

Les péripéties de Barbe-Rouge

Ce onzième recueil de la série créée par Charlier & Hubinon dans le premier numéro du Journal Pilote regroupe à nouveau trois aventures : À nous la tortue, L’Or et la Gloire et La Guerre des pirates. Il s’agit du second et dernier tome consacré au dessinateur Christian Gaty, ici uniquement épaulé par le prolifique scénariste Ollivier après le décès de Jean-Michel Charlier.

Le dossier est signé par Brieg Haslé-Le-Gall, et il s’avère une fois de plus excellent. Nous ne mentionnerons plus la maquette décevante de cette intégrale qui a le mérite de persévérer dans son erreur, ce qui confère une homogénéité à la collection, à défaut d’en améliorer le rendu. Focalisons-nous plutôt sur le fond du dossier.

Avec les quelques pages dont il dispose, Brieg Haslé-Le-Gall multiplie les sujets avec autant de pertinence que de diversité. Citons une interview exclusive, très honnête et touchante, qu’il a réalisée du scénariste Jean Ollivier en mars 2002, l’analyse des dessins animés Barbe-Rouge dont la diffusion débuta en 1997, et bon nombre de documents restés auparavant inédits, dont de superbes dédicaces signées Christian Gaty, ainsi que l’original du 4e de couverture des albums conçus pour le retour de la publication de la série chez Dargaud.

Du graphisme de Gaty et du retour de la série chez Dargaud, il est justement question au travers des différents sujets évoqués. En effet, l’éditeur Guy Vidal quittant Alpen Publishers pour Dargaud à cette époque, ce dernier demande, appuyé par Jacques Pessis alors directeur de collection chez Dargaud, que Gaty modifie son dessin pour revenir au style d’Hubinon, le premier dessinateur de la série. Et même de refaire les couvertures des précédents albums publiés chez Alpen afin de les rééditer sous leur label. Si Gaty fait bonne figure face au public, il rumine sa déception en privé, comme l’explique le passionnant dossier. Ce qui va le pousser à interrompre trois ans (et trois nouveaux albums) plus tard à ce régime.

Le dossier propose les différences couvertures (d’Alpen et de Dargaud) pour mieux illustrer l’effort consenti par Gaty (exemple ci-dessus). À juste titre ou non, chaque lecteur se fera sa propre opinion. Ainsi que sur la censure par Dargaud d’une planche où Ollivier et Gaty démontrent que le héros Éric est un homme doté d’une vie sentimentale (voir ci-dessous), la planche ayant été purement et simplement retirée de la réédition chez Dargaud à l’époque.

Le prochain tome de cette intégrale marquera l’arrivée d’un nouveau tandem à la barre de cette prestigieuse série : Perrissin-Bourgne. Si l’on se demande si les tomes de la Jeunesse de Barbe-Rouge feront encore partie des prochains recueils de cette intégrale, on espère pour autant que la qualité de ces dossiers va se perpétuer, car ils apportent beaucoup d’éclairages sur la conception de la série sans pratiquer la langue de bois, malheureusement coutumière de ce type d’ouvrage.

La planche censurée dans la réédition de Dargaud
Gaty - Ollivier - Dargaud

Tanguy & Laverdure : l’escapade allemande

Autre série fondatrice du journal Pilote et donc de Dargaud, Tanguy & Laverdure. Elle bénéficie du même investissement documentaire que pour Barbe-Rouge, voire le surpasse car le dossier pour chaque recueil est plus dense dans ce cas-ci.

Dans ce neuvième tome, le lecteur profite d’un passionnant premier dossier signé Gilles Ratier. Il nous conte le passionnant feuilleton des pérégrinations éditoriales de J.-M. Charlier, ainsi que ses séries, à commencer bien entendu par Tanguy & Laverdure. Impossible de réduire en quelques lignes les captivantes explications de Ratier, mais sachez qu’au travers de cette série, notre confrère retrace une période troublée de la presse BD.

En effet, Edi-Monde rachète la franchise du Journal Tintin (France) à Georges Dargaud, et le Nouveau Tintin paraît le 16 septembre 1975. Après quelques remaniements, Charlier devient en 1976 le « directeur de la rédaction », et à ce titre, place ses séries ainsi que les titres qu’il désire soutenir. Mais, coincé par l’obligation de publier dans ce journal français une majorité de récits issus du Journal Tintin belge, il jette l’éponge fin 1977.

Le lancement de "Super As" profitait d’un casting impressionnant
Le bimensuel Zack publiait déjà beaucoup de série franco-belges traduites en allemand

Ce terreau permet l’émergence de la nouvelle revue Super As, soutenue par l’éditeur allemand Koralle-Verlag, qui publie depuis 1972 le bimensuel Zack bien connu des auteurs francophones, car une partie de leurs récits s’y retrouve déjà. Ratier nous explique tout l’engouement suscité par le lancement Super As, ainsi que les raisons de son échec à moyen terme, ce qui entraîna nos chevaliers du ciel chez Novedi, ainsi que ses auteurs bien entendu.

Et des auteurs, parlons-en ! Charlier a en effet composé l’un des plus fameux triptyques de la série en s’inspirant d’un épisode authentique de la diplomatie française : une scientifique « espionne » s’emploie à libérer des rebelles tchadiens en échange d’un avion rempli d’armes.

Mais notre attention se porte surtout sur le grand Jijé qui s’éteint en 1980, après une vie passée au service de la bande dessinée. Abattu (il vient de perdre en quelques mois deux de ses grands amis, Hubinon et Jijé), Charlier tombe par hasard sur un ancien assistant de ce dernier : Patrice Serres, qui travaille maintenant à la radio et veut l’interviewer. Charlier accepte l’interview… et désire surtout le convaincre d’abandonner son travail à la radio pour reprendre Tanguy & Laverdure !

Patrice Serres & Jean-Michel Charlier, en train d’étudier des planches de Tanguy & Laverdure

Dans une intéressante interview accordée à Patrick Gaumer, Patrice Serres explique le contexte de cette reprise et les difficultés rencontrées à homogénéiser le style de la série alors que différentes publications en magazine et en albums étaient en cours.

Que cela soit donc en termes d’information concernant ces piliers du neuvième art, de témoignages et de documents d’époque (dont une bonne part d’originaux inédits), le dossier de ce neuvième tome est passionnant de bout en bout. Si l’on ajoute que les trois aventures publiées dans le recueil forme donc une aventure complète (du renvoi de Tanguy et Laverdure de l’armée jusqu’à leur retour à Paris après une multitude de péripéties), ce volume est certainement celui à ne pas rater !

A la suite de la disparition de Jijé, Patrice Serres reprend au vol cette 21e planche d’ "Opération Tonnerre", à partir du deuxième strip.
(c) - Jijé - Charlier - Serres - Dargaud

Blake et Mortimer : retour à l’original

Enfin, et même s’il ne s’agit pas d’intégrales à proprement parler, nous ne résistons pas à vous parler des deux albums parus en mai dernier, et qui reprennent le mythique récit d’Edgar P. Jacobs, à savoir Le Mystère de la Grande Pyramide, dans la version des pages publiées dans le Journal Tintin (de mai 1949 à septembre 1950).

Le grand intérêt de ces deux albums est tout d’abord de présenter en guise de préface les notes de Jacobs, qui démontrent tout le temps consacré à bien maîtriser son sujet sur le bout des doigts avant de se lancer dans la réalisation de l’aventure elle-même. Outre des crayonnés et des manuscrits, on profite de quelques très beaux dessins en couleurs, le tout admirablement commenté par Daniel Couvreur, expert sur le sujet, et qui n’a pas sa langue en poche lorsqu’il s’agit de clamer la vérité.

À la place des deux pages d’explication que l’on retrouve dans les éditions actuelles, l’album version Journal Tintin présente la seule et unique page d’introduction publiée dans l’hebdomadaire et qui s’intitule En attendant le Mystère de la Grande Pyramide, histoire de faire patienter les jeunes lecteurs qui attendaient impatiemment le retour de leur héros après le long feuilleton du Secret de l’Espadon.

Globalement, l’histoire reste bien entendu strictement identique à celle des albums actuels, reste la têtière qui apporte un cachet incontournable à chaque planche, en plus des couleurs apposées à l’époque (on note par exemple que les récitatifs sont présentés sur fond blanc, ce qui tranche avec le contraste de la maquette actuelle). La comparaison de deux versions permet d’identifier quelques différences de mise en page, notamment avant et après les grands hors-textes, pour lesquels les cases pour la version album ont été modifiées pour intégrer au mieux ces grandes images.

A gauche, la version "album" où la séquence de la disparition de Blake arrive en fin de récit. Et à droite, la version du "Journal Tintin", qui se place près de dix planches plus tôt.

On peut donc soit profiter de cette lecture légèrement différente, telle une madeleine de Proust, soit comparer en permanence les deux versions et s’amuser de leurs différences, tel par exemple un cri qui passe de l’anglais à l’arabe. L’une des différences notables demeure cette planche ci-dessus où Mortimer apprend la disparition de Blake. La séquence était initialement placée avant la visite de la pyramide, mais que Jacobs a préféré déplacer en cliffhanger à la premier tome, ce qui a nécessité de redessiner plusieurs cases.

Le second tome de cette version des pages du Mystère de la Grande Pyramide publiées dans les pages du Journal Tintin propose une très belle lettre de Jacobs qui détaille le contenu de sa documentation et ses archives. On retrouve également le fameux court récit de quatre planches dans lequel Jacobs détaille la campagne de Howard Carter et Lord Carnarvon pour la découverte du tombeau de Tout-Ankh-Amon. Réalisée initialement en 1964, c’est la première fois que ce récit est publié sporadiqueent des journaux Tintin, Super Tintin, ou dans l’intégrale Rombaldi. A conseiller à tous les amateurs de Jacobs !

Une façon aussi ludique que passionnante de redécouvrir un incontournable du neuvième art, sans oublier deux superbes couvertures !

Dargaud sait donc ménager ses efforts, en soignant les dossiers de ses séries historiques, sans nécessairement ménager les mêmes efforts pour son fonds contemporain. Une approche qui s’avère payante, car le public diffère sans doute d’un genre à l’autre, son contenu s’adaptant aux attentes de chaque lectorat.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1Les trois tomes de la série de Cuzor & Thirault étaient déjà parus dans une intégrale en noir et blanc. Il s’agit ici de la première intégrale couleurs, destinée au grand public.

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