Li Kunwu (Ma génération ) « Libre ! »

21 janvier 2018 1 commentaire
  • Publiée il y a une décennie « Une Vie chinoise » a propulsé Li Kunwu vers une renommée mondiale. Son passage en France, notamment pour une exposition à Clermont-Ferrand, nous offre l’occasion de revenir sur son parcours atypique et étonnant, né dans une province éloignée de Pékin, pendant les heures sombres du Grand bond en avant maoïste pour devenir l’ambassadeur d’une génération chinoise passée de la détresse à l’opulence.

Que représente votre venue en France aujourd’hui en janvier 2018 ?

Je viens ici pour deux raisons, pour l’exposition la Formidable épopée du Yunnan au Fond régional d’art contemporain d’Auvergne, mais aussi pour visiter le festival d’Angoulême et parler de mes projets de bandes dessinées avec mon éditeur. Comme un oiseau, j’utilise mes deux ailes -en l’occurrence, la bande dessinée et la peinture- pour éprouver ma sensation de liberté.

Comment êtes-vous passé de la bande dessinée à la peinture ?

De nombreux lecteurs m’ont confié aimer les petits détails de mes bandes dessinées. Cela m’a donné l’envie de développer ce travail et de rejoindre la tradition chinoise de la peinture à l’encre. J’ai ainsi découvert que je peux me réaliser aussi bien à travers le roman graphique qu’avec la peinture en grand format. Et que chacun de ces domaines peut nourrir l’autre. Je peux avoir envie d’approfondir une case de bande dessinée en peinture, introduire une narration à l’intérieur d’une peinture et stimuler mon imagination en peignant.

Li Kunwu (Ma génération ) « Libre ! »
Dans l’atelier de Li Kunwu, la mémoire de Kunming

Ces peintures représentent souvent le Yunnan de votre jeunesse, n’expriment-elles une certaine nostalgie ?

Je ne crois pas être nostalgique, je suis à la fois critique du passé et du présent. Aujourd’hui à Kunming, chaque foyer dispose de plusieurs télévisions, plusieurs voitures, voire plusieurs appartements. La Chine a accompli un grand développement économique, je pense que nous avons besoin de progrès spirituel, dans ce cas se souvenir du passé n’est pas une mauvaise chose.

Revenons à vos débuts, comment vous êtes-vous orienté vers le dessin ?

J’étais d’abord plus doué pour l’écriture. D’ailleurs mes amis d’enfance ont du mal à croire que je sois devenu dessinateur. Avant la Révolution culturelle, j’ai lu beaucoup de romans qui m’ont influencé. Ensuite, éloigné de mes parents, j’ai tout appris à l’école de la vie. Je dois à cette Révolution culturelle de m’être improvisé dessinateur sur le tard, ce qui me permet sans doute de dessiner librement. Ensuite j’ai travaillé en tant que journaliste pour le quotidien du Yunnan, puis Rédacteur en Chef, mon travail de dessinateur maturait en parallèle.

Photo © LMelikian

Parlez-nous de vos lianhuanhua, ces bandes dessinées traditionnelles d’une image par page que vous produisiez également …

J’en dessinais en plus de mon travail, et je m’appliquais beaucoup. J’étais publié dans le quotidien du Yunnan et dans un journal de Hangzhou, ce n’était pas très bien payé. Ma consécration est d’avoir eu deux histoires dans les pages de Lianhuanhua Bao de Pékin, une référence. Auparavant seuls deux autres dessinateurs du Yunnan y avaient figuré.

Pour passer à vos œuvres plus connues des lecteurs occidentaux. Comment avez-vous rencontré Philippe Otié avec qui vous avez scénarisé « Une Vie chinoise » ?

Par une amie commune. Il était en voyage à Kunming en 2005, et cherchait quelqu’un qui connaisse bien le Yunnan. Ensemble, nous avons visité la région. Au retour, Philippe avait encore une heure à tuer avant son départ pour l’aéroport. Il a demandé à voir mes dessins. Ma vie a pris un autre tour. Il avait écrit une histoire de Marco Polo et quand il a vu mes lianhuanhua d’antan, il m’a proposé de la dessiner. Je ne connaissais pas la bande dessinée dans sa forme occidentale et j’ai voulu m’y essayer. Quelques mois plus tard à Pékin, nous avons rencontré Yves Schlirf, éditeur chez Dargaud-Kana qui n’était pas convaincu par le projet sur Marco Polo, mais m’a demandé de raconter ma vie en bandes dessinées et j’ai invité Philippe à collaborer avec moi. Je l’estime beaucoup. Il aime raconter des histoires. Quand nous imaginions une scène, nous la jouions, chacun son personnage. Il est têtu et moi aussi. Nous avions parfois des disputes, mais d’un point de vue artistique il avait souvent raison. Il est question d’adapter Une Vie chinoise au cinéma, je lui ai accordé le droit d’écrire le scénario.

Extrait d’"Une Vie chinoise, tome 3", Li Kunwu et Philippe Ôtié mis en abîme.
© Li Kunwu - P. Ôtié / Kana

Aujourd’hui vous écrivez seul vos scénarios. Quelle différence avec la collaboration de Philippe Ôtié ?

Nous sommes restés proches avec Philippe après avoir beaucoup appris de notre collaboration, lui sur l’histoire de la Chine, moi sur la bande dessinée et sur la vision qu’on a de mon pays à l’étranger. Après trois volumes il a préféré en rester là. On m’a demandé un nouveau livre et je ne savais pas par où commencer. Dans Une Vie chinoise, on amorçait le sujet des Pieds bandés avec l’histoire de ma nounou Chunxiu qui avait subi cette tradition. Je ne savais pas si j’allais réussir à retranscrire sa vie de moi-même. Cela a été un déclic et jusqu’à présent je me sens libre de ne suivre aucune règle. C’est ainsi que par défi, je me suis lancé dans la peinture traditionnelle.

Première planche des "Pieds bandés", première planche scénarisée seule par Li Kunwu
© Li Kunwu / Kana

Pourquoi être revenu sur votre enfance avec votre dernier roman graphique en date, « Ma génération » ?

Après Une Vie chinoise je pensais avoir tout dit sur mon enfance. Mais, en 2012, j’ai participé à une soirée entre anciens camarades d’école. On ne s’était plus vus depuis vingt ou trente ans. Chacun apportait un cadeau. Mon cadeau a été de dessiner chacun de mémoire tels que nous étions enfants et de réunir ces dessins dans un cahier que j’ai imprimé et offert à tous. Pendant la soirée, j’étais impressionné, tout le monde avait tellement changé. Je me suis dit que dessiner leur histoire serait complètement différent d’Une Vie chinoise qui se concentre sur mon histoire et celle de mon père.

Vous racontez comment vous viviez en permanence avec les autres enfants, séparés de vos parents. Peut-on parler de fraternité entre vous, au sens premier du terme ?

Oui, je considère que nous étions frères et sœurs. Ensuite le destin nous a séparés. Une Vie chinoise ressemble à un fleuve, Ma génération est un arbre avec des branches multiples.

Extrait de "Ma Génération"
© Li Kunwu/Kana

Dans un dialogue de Ma Génération, la France est évoquée comme un paradis, d’où vient cette image ?

À cette époque on croyait bien que la France était le Paradis. Mon Grand-père était allé au Vietnam, et au Cambodge qui étaient alors bien plus avancés que la Chine. Et il disait qu’il existe un pays encore plus évolué, la France. Nous voyagions sur ce chemin de fer du Yunnan en nous disant : « Ah, ce sont les Français !  » Par ailleurs, nous étions ennemis avec les USA. Avec la France et la Grande Bretagne les liens étaient plus amicaux.

Dans un autre dialogue, certains de vos personnages annoncent les changements à venir comme dans un rêve. Y croyiez-vous alors ?

Non, je n’y croyais pas. Parce qu’à cette époque on ne gagnait que 30 yuans par mois (l’équivalent aujourd’hui de 4 €, ndlr), il fallait travailler un an pour avoir un vélo, nos logements étaient étroits… J’étais très insatisfait, voire malheureux, je ne pouvais pas faire d’études, je ne pouvais pas voir mes parents, je ne pouvais pas adhérer au Parti Communiste. Maintenant, j’ai 60 ans et je suis heureux. Tout petit, je n’imaginais pas qu’un jour je parlerais avec un étranger, que je serai un dessinateur connu, que je gagnerais des prix dans le monde entier…

Lorsque j’ai visité Cuba ou le Cambodge, qui ressemble encore aux années 1940 en Chine, je me suis dit ça : change beaucoup. Nous sommes habitués au changement, mais il nous manque le spirituel. Pour beaucoup de Chinois, la culture, la politique, la religion ne sont pas des préoccupations, alors qu’on exige beaucoup d’eux physiquement. Je suis très critique vis-à-vis de cette attitude dans le deuxième volume de Ma Génération. Et je ne suis pas le seul à m’interroger, maintenant que nous avons tout, de quoi avons-nous besoin ? Si nous ne pouvons pas nourrir notre pensée, nous serons toujours insatisfaits.

Vos bandes dessinées sont souvent lues hors de Chine avant d’être publiées en chinois. Avez-vous le sentiment de vous adresser d’abord aux étrangers ?

Je m’adresse d’abord aux Chinois. J’essaye de les faire réfléchir et je me dis qu’en même temps, les étrangers -les Français notamment- comprendront mieux la situation chinoise.

Vous avez également abordé la Seconde Guerre mondiale dans « Cicatrices ». On est assez surpris que vous n’y soyez pas très virulent envers les troupes japonaises qui ont commis des exactions effroyables en Chine …

La Seconde Guerre mondiale est encore très présente dans la mémoire chinoise. Dans Cicatrices, j’évoque d’ailleurs l’histoire de la famille de mon épouse qui a subi les bombardements. Avec ce roman graphique, je ne voulais pas faire une propagande anti-japonaise. Je déteste les feuilletons ou les films chinois caricaturaux sur cette période. J’ai voulu respecter les faits, par le biais du documentaire avec certes une touche artistique, mais je ne veux pas tricher avec l’histoire. Je ne suis pas le seul à tenir un tel discours, c’était aussi celui de mes parents et de nombreuses personnes qui ont connu la guerre. Je crois qu’il faut respecter et entretenir la mémoire tout en avançant. Sur ce point, la France et l’Allemagne ont une attitude exemplaire. J’espère qu’un jour le Japon pourra suivre l’exemple allemand.

Extrait de "Cicatrices"
© Li Kunwu / Urban China

Seriez-vous prêt à aborder ce thème avec un auteur japonais ?

J’avoue n’y avoir jamais pensé. Il faut dire Je ne connais presque rien sur les mangas, je préfère la bande dessinée européenne.

La publication d’Une Vie chinoise en chinois a-t-elle posé des problèmes de censure ?

Aucune. Une Vie chinoise en est à son troisième tirage en Chine. Avec le même contenu que celui publié en France, y compris les pages sur la Guerre du Vietnam qui se trouvent dans l’édition intégrale et que je n’avais pas publiées dans les premières versions en trois volumes par crainte justement de m’exposer.

La Révolution Culturelle est-elle un sujet toujours sensible aujourd’hui ?

Oui, il y a souvent des débats. Les positions sont très tranchées sur la critique de la Révolution culturelle, on passe souvent à un affrontement entre pro et anti Mao. Pour ma part j’ai raconté comment les choses se sont passées de mon point de vue et je me sens loin de ce monde, ça ne me parle pas trop. Je sais qu’à l’étranger on croit qu’il est difficile de parler librement de la Révolution culturelle, ce n’est pas le cas.

Qu’en est-il du Grand bond en avant que vous critiquez dans le premier volume de « Ma génération » ?

Il est moins courant d’aborder le Grand bond en avant que la Révolution culturelle, mais cela se fait aussi.

On nous dit que la liberté d’expression se restreint en Chine. L’accès à Internet est de plus en plus contraint par exemple.

Je n’éprouve pas le besoin de me connecter à Internet. Je n’en ai pas le temps et je n’utilise pas de smartphone. Je sais ce que les étrangers pensent de la Chine. En France on me pose des questions très pointues, voire aiguës sur la situation. Ce que je constate, c’est que je n’ai jamais été aussi libre. Je vis en ce moment, la plus belle période de mon existence. Je voyage librement partout, je suis allé à Cuba pour la fondation Louis Vuitton (un carnet de voyage sera publié cette année, ndlr), mes bandes dessinées sont publiées dans de nombreux pays, je m’adonne à la peinture, personne ne me dit de faire autre chose. Il y a trente ans pour publier un dessin dans le journal local, je devais solliciter une approbation. Pour mener ma vie aujourd’hui, je n’ai pas besoin d’approbation, ni des Communistes, ni des Occidentaux.

(par Laurent Melikian)

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1 Message :
  • Li Kunwu (Ma génération ) « Libre ! »
    23 janvier 17:07, par David

    Merci Kunwu-老师 pour toutes ces oeuvres magnifiques.

    En effet je comprends mieux les chinois grace à vos oeuvres, surtout sur la période Mao et la révolution culturelle. "Une vie chinoise" complete parfaitement pour moi les oeuvres sur le sujet comme "Balzac et la Petite Tailleuse chinoise" de Dai Sijie par exemple.

    Et merci pour cette excellente interview, j’aime particulièrement l’ironie de la dernière réponse envers tous les journalistes occidentaux et leur questions.

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