« Liberté ! » au Lombard

9 janvier 2012 1 commentaire
  • Est-ce une évolution du catalogue de l'éditeur bruxellois ou une simple convergence ? Ce thème de la liberté, très présent en ce début d'année, permet néanmoins d'évoquer trois albums notables publiés ces jours-ci : Un collectif sur la Résistance (ainsi que la série éponyme), la trahison selon Maximilien Leroy et le dernier album de Cosey, dont la liberté est le sujet central, indubitablement.

« Liberté ! » au Lombard
Il semble souffler un vent nouveau au Lombard depuis quelques temps : Liberté de genre avec des comics comme FreakAngels ou des albums d’inspiration manga tel Lolika, ou dans le domaine du Roman graphique avec quelques auteurs comme Judith Vanistendael et son David, les femmes et la mort que l’on n’aurait pas a priori imaginé être publié par l’éditeur de l’avenue Paul-Henri Spaak ; mais aussi la liberté en temps que thème, avec ces albums parus ces dernières semaines qui évoquent cette grande aspiration de l’Homme : la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, la liberté politique avec une aventure coloniale hors du commun, liberté dans le temps et dans l’espace ainsi que, tout simplement, la liberté d’aimer.

Derrien, au cœur de la Résistance

S’il a longtemps œuvré dans l’adaptation télévisuelle des chefs d’œuvres du neuvième art, c’est maintenant en qualité de scénariste qu’on découvre mieux Jean-Christophe Derrien.

Après Time Twins, une sympathique série historico-humoristique, on avait pu profiter de sa passion de l’Histoire avec Miss Endicot. Il avait effectué un essai une fois de plus transformé avec Résistances, qui retraçait, plus avec passion que d’originalité l’Occupation de Paris.

Derrien est revenu encore sur ces passages sombres de l’Histoire Française en dirigeant un collectif d’auteur dans Vivre libre ou mourir. On y retrouve de belles signatures : Labiano (Black Ops), Plumail (Résistances), Brazao (Sheewowkees), Tillier (Le Bois des Vierges), Grenson (Niklos Koda), Drommelschlager (Paris - New York, New York – Paris), Mara (Clues), Delestret (L’Homme qui rit), et Trolley (Le Dessinateur).

Comme l’explicite son titre, ce collectif met en scène de simples individus qui tentent de survivre à l’Occupation. Chaque geste compte alors, pour ne pas succomber psychologiquement à l’envahisseur. L’un camoufle une caméra dans un livre afin un jour de pouvoir témoigner, un autre veut participer au combat armé dans le maquis sans savoir dans quoi il s’engage, un autre opère comme messagère au travers des points de contrôle, tandis qu’un directeur de cabaret utilise le bruit de son établissement pour camoufler celui d’une presse clandestine. Etc.

Le Témoin - Par Trolley et De Prévaux - Vivre libre ou mourir !

Comme dans tout collectif, chaque lecteur peut y trouver chaussure à son pied. Certaines bandes sont dures tandis que d’autres sont presque humoristiques ; divers genres s’y côtoient, tous louant le courage individuel, l’abnégation, mais surtout cette obligation de réaction pour éviter de sombrer dans la normalité de la barbarie.

Tout comme la série Résistances, on ne surfe pas toujours sur l’originalité, bien que le récit de Béatrice Tillier soit aussi poignant qu’intéressant, que celui de Mara évoque un épisode moins connu de l’histoire des prisonniers de guerre français, et que celui d’Olivier Grenson évoque les sons de cette Résistance, un audacieux moment de bande dessinée.

Ce collectif est également intéressant par son aspect documentaire : outre les préface et postface, chaque récit est introduit par un article historique, agrémentés de l’une ou l’autre photographie d’époque. Derrière l’Histoire, se cachent toujours des hommes et des femmes, et ce collectif leur rend hommage à sa manière.

Quand la trahison s’apparente à la Liberté

Maximilien Le Roy est un de ces auteurs qui ne laissent jamais indifférent. On aime ou on déteste, et même parfois les deux. Son hermétique et dissonant Nietzsche, tiré de la biographie de Michel Onfray, ne nous avait pas convaincu.

Faire le mur, qui donnait le point-de-vue d’un Palestinien soumis aux exactions des colons juifs et de l’armée israélienne au sein des “territoires occupés”, avait créé une même dissension au sein de notre rédaction, certains louant l’intérêt de ce point-de-vue, tandis que d’autres regrettaient ce parti-pris unilatéral qui ne faisait pas avancer le débat.

Le Roy poursuit son œuvre militante et engagée avec Dans la nuit, la liberté nous écoute, titre tiré d’une émission radiophonique des Viêt-minh en destination des colons et combattants français.

Prenant une fois de plus le point de vue de l’autobiographie, cet épais roman graphique nous entraîne dans les pas d’Albert qui, ulcéré par l’occupation de son pays, épouse les idéaux communistes en 1943.

Trois ans plus tard, la France est libre, mais sa misère sociale demeure, et Albert s’engage dans l’armée. Dépêché en Indochine « pour combattre les terroristes du Viêt-minh », il ne tarde guère à frayer avec les indigènes, en dépit des consignes de l’état-major. Les exactions commises par ses camarades au nom de la liberté le dégoûtent un peu plus chaque jour. Albert comprend alors qu’être libre, c’est aussi faire des choix, parfois radicaux, quitte à trahir sa « mère patrie » !

Engagé, fonctionnant au coup de cœur, c’est en découvrant le récit de cet homme qui a passé une partie de sa vie au Vietnam, que Maximilien Le Roy s’est décidé à le rencontrer, avant de chercher à retracer son périple en bande dessinée. Une fois de plus, le style graphique choisi par l’auteur peut rebuter au premier abord, car il utilise une bichromie qui tranche avec la palette des sentiments évoqués.

Dans la nuit, la liberté nous écoute est effectivement d’une redoutable efficacité, car on s’identifie rapidement au personnage principal, loin d’être un héros, mais juste un homme qui désire avant tout respecter ses convictions et ses valeurs. Alors que la trahison est souvent toujours considéré comme un crime difficilement pardonnable, les étapes suivies par Albert semblent toutes logiques, et on parvient à ressentir les émotions qui l’ont poussé à prendre le parti d’un ennemi dont la cause nationale était juste.

Atsuko est également disponible en version luxe avec un carnet de croquis.

Derrière la réflexion sur la trahison et le fait de respecter ses convictions face à des exactions commises par ses pairs, Dans la nuit, la liberté nous écoute est également une excellente plongée dans l’Indochine de l’époque, et dans le communisme des premières heures, à un moment où la foi pouvait encore déplacer les montagnes, et où la privation individuelle était consentie de bon cœur pour faire avancer la collectivité.

Atsuko, le grand retour de Jonathan

Comme promis, nous revenons sur le dernier album de Cosey, Atsuko, nommé comme l’album de Maximilien Le Roy au palmarès du festival d’Angoulême. Cette sélection est méritée, car le précédent album de Jonathan, Elle ou dix mille lucioles, nous avait laissé dubitatif, avec sa narration opaque et son Jonathan bien plus débonnaire qu’à l’accoutumée.

Heureusement, Atsuko renoue avec ses qualités originelles : la quête personnelle au cœur d’un monde en mouvement, les grands sentiments pour s’opposer aux cœurs fermés.

On retrouve Jonathan en Birmanie où il fait la connaissance d’une jeune Japonaise, nommée Atsuko. Celle-ci enquête sur l’étrange destin de sa grande-tante, mystérieusement disparue des années auparavant. Cette rencontre pousse Jonathan a abandonner le sous-continent idien pour un temps et à rejoindre Atsuko au cœur des montagnes nippones. Cernés par la neige, la solitude et le froid, le tandem semble menacé par une impalpable hostilité.

Après l’immobilisme et les longues réflexions bouddhistes du précédent tome, un vent de fraîcheur parcours l’esprit du lecteur qui passe de la Birmanie au Japon dans un album ponctué d’haïkus, ces courts et sensibles petits poèmes nippons.

Graphiquement parlant, les grandes étendues neigeuses nous rappellent la force du trait de Cosey, faisant le lien avec À la recherche de Peter Pan, Le Bouddha d’Azur ou les premiers Jonathan. En 54 pages, il parvient toutefois à nous faire voyager d’un pays à l’autre, de la ville à la montagnes, du récit romanesque à l’Histoire, et de la rencontre à l’amour.

Atsuko est donc un magnifique album dans la ligne droite de la carrière de Cosey et qui ravive l’hypothèse de son Grand Prix au prochain festival d’Angoulême.

(par Charles-Louis Detournay)

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Illustrations : © Le Lombard.

 
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1 Message :
  • « Liberté ! » au Lombard
    9 janvier 2012 14:41

    Atsuko est donc un magnifique album dans la ligne droite de la carrière de Cosey et qui ravive l’hypothèse de son Grand Prix au prochain festival d’Angoulême.

    Décidemment, c’est de l’acharnement ou plutôt du lobbying. Actuabd tenterait-il de vérifier quel est son degré d’influence ?

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