Lombard Nostalgia

16 avril 2015 14 commentaires
  • Bob Morane, Ric Hochet, Clifton, Corentin, Chlorophylle,... Mais aussi Thorgal, Cubitus... : après Dupuis, le Lombard de Gauthier Van Meerbeeck redéploie son catalogue entre classiques et modernité.
Lombard Nostalgia
Ric Hochet par Zidrou et Van Liemt
(c) Le Lombard

Le passé de la BD n’a jamais été aussi présent dans les étals des librairies : que ce soit dans le domaine du patrimoine : rééditions luxueuses en tout genres, munies d’un accompagnement critique circonstancié ou études savantes comme chez Dupuis ; par la continuation de séries classiques existantes ou encore par un système de spin-off, comme c’est le cas pour Les Mondes de Thorgal chez Lombard ou XIII Mystery chez Dargaud. Le Lombard en remet une couche en cette année 2015.

Le suspense en tweed

Avec Ric Hochet d’abord. La disparition de Tibet en 2010 a été un choc pour Le Lombard. L’homme avait fait toute sa carrière dans le catalogue des "Jeunes de 7 à 77 ans", en dépit des ruptures, des changements de direction et des malentendus. Tibet était la fidélité-même, et avec ça, il opérait avec une régularité de métronome : deux albums par an, un Ric Hochet et un Chick Bill. Ric Hochet a squatté longtemps la première place au référendum de l’hebdomadaire Tintin. "Parce qu’il n’y avait pas Tintin" tempérait toujours le modeste dessinateur. Les ventes n’étaient pas astronomiques mais en quantités suffisantes et surtout, régulières. Comme Agatha Christie au Masque : avec le temps, cela faisait un chiffre conséquent. Alors quoi ? La série s’arrêterait là ? Ni Tibet s’il était encore là, et en tout cas ni sa veuve Nicole et encore moins André-Paul Duchâteau, le scénariste de Ric Hochet qui est toujours sur le pont, n’auraient pu s’y résoudre.

Ric Hochet par Zidrou et Van Liemt
(c) Le Lombard

C’est Zidrou, scénariste prolifique et multiforme, qui engrange ces dernières années des succès retentissants adaptés au cinéma (L’Élève Ducobu, Tamara...) qui s’y est mis. Ric Hochet est dans la lignée du "light suspense", ces "romans à énigmes" à la John Dickson Karr , Stanislas André-Steeman ou à la Agatha Christie. L’ambition de l’éditeur est de moderniser le personnage. Zidrou y parviendra-t-il ? En tout cas, le dessinateur Simon Van Liemt a maintenu sa célèbre veste de tweed comme les hommes n’en portent plus depuis les années 1970. Surfera-t-il sur Twitter ou Facebook ? Non car, comme dans Blake & Mortimer, l’utopie historique reste de mise, les codes graphiques restent en place. C’est donc une empreinte nostalgique que laisse cette reprise faite avec la bienveillance d’André-Paul Duchâteau, celle d’un temps révolu : celui de la bande dessinée belge des années d’or, d’avant la pollution nucléaire, le réchauffement de la planète, le piratage informatique et l’Internet. De quoi rêver en effet...

Bob Morane par Brunschwig, Ducoudray et Armand

Le premier volume sort fin mai. Il a pour titre : RIP, Ric Hochet. Et il revient aux fondamentaux de la série : " Deux ans après son évasion, Caméléon est de retour à Paris. Grâce à la chirurgie et à des mois d’entraînement, il est devenu la réplique exacte de son vieil ennemi : Ric Hochet. En prenant sa place, il va bouleverser son univers " dit le communiqué.

Bob Morane contre tout chacal

Avec Bob Morane, c’est à un autre mythe que l’on s’attaque. Un mythe avant tout romanesque, bien plus "viril" que le précédent, celui de l’aventurier "roi du monde" prêt à faire le coup de poing. Henri Vernes, avec un brio à nul autre pareil, avait su lui conférer cette touche de fantastique dans la lignée des Doc Savage et des Nick Jordan, dont il était le pendant "français", qui faisaient les belles heures de la collection Pocket Marabout dirigée par Jean-Jacques Schellens et Jean-Baptiste Baronian.

Vernes avait envoyé son personnage chasser les dinosaures (bien avant Michael Crichton) ou chanter du Charles Trenet dans le Moyen-âge. Il avait connu des incarnations sous des signatures diverses : Pierre Joubert, Dino Attanaso, Gérald Forton, William Vance, Coria... Un personnage de légende.

Henri Vernes chez lui en février 2014.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Ce sont Luc Brunschwig et Aurélien Ducoudray qui se collent au scénario. Le dessin est de Armand. Ils remettent Robert Morane sous l’uniforme et le balancent en pleine intervention humanitaire au cœur de l’Afrique. Les plus dangereux n’étant pas seulement les génocidaires cinglés à machette : les cols blancs des instances internationales ne sont pas en reste, sans que l’on sache qui des uns et des autres sont les plus meurtriers... L’album s’intitule "Les Terres rares" et est prévu pour octobre 2015.

Bob Morane par Brunschwig, Ducoudray et Armand
(c) Le Lombard

Le retour de Corentin

Corentin est un de ces personnages dont on croyait le retour improbable. D’abord parce que la série illustrait parfaitement l’incroyable talent de Paul Cuvelier qui changeait de technique presque à chaque volume, quand ce n’était pas dans le même volume. Mais on pardonnait son inconstance : son beau dessin ingriste, tout en sensualité, pouvait-il trouver un jour un digne successeur ? On en doutait.

Et pourtant, Christophe Simon, qui a fait ses dents sur Alix de Jacques Martin, a su convaincre le Lombard -et nous aussi au vu des planches- d’opérer la reprise sur une histoire de... Jean Van Hamme. Le scénariste d’Epoxy et de Corentin (dernière période) se serait remis sur la série de ses débuts ? Pas exactement : c’est une nouvelle qu’il a écrite pour un Tintin Pocket Sélection intitulée : Les Trois perles de Sa-Skya et que Simon adaptera dans un style proche de la période du Signe du Cobra (1969). Paul Cuvelier aboutissait alors à un dessin d’une grande plénitude dont Jacques Martin s’est d’ailleurs beaucoup inspiré. L’album est prévu pour novembre 2015.

Corentin par Christophe Simon et Jean Van Hamme : retrouver la sensualité de Paul Cuvelier...
(c) Le Lombard

Mr Clifton, I presume ?

Moins surprenant est le retour des aventures d’Harold Wilberforce Clifton qui, dès les années 1970, avaient été repris des mains de son créateur, Raymond Macherot, entre-temps passé chez Dupuis. C’est brièvement Jo-ël Azara puis plus durablement Turk & De Groot qui assuraient excellemment l’opération avant de passer la main à Bédu et Michel Rodrigue et de s’achever sur une Balade irlandaise en 2008. C’est encore Zidrou qui revient au pupitre avec le grand retour de Turk au dessin. La chose est prévue en 2016.. By Jove !

Clifton par Zidrou et Turk
(c) Le Lombard

Mais ce grand bol de classicisme s’accompagne au Lombard d’un grand vent de modernité. "Nous voulons faire bouger les lignes, nous affranchir des formats" nous dit le directeur éditorial Gauthier Van Meerberck.

De fait, deux voies se dessinent dans le paysage éditorial : celle des "one shots", des ’romans graphiques" où l’on essaie de sortir du lot par une idée originale, un nom ou un titre "vendeur" ou un format inhabituel ; et celui des classiques qui perpétuent des marques à succès, se réassurent auprès d’un public de passionnés et de nostalgiques, tout en réactivant un fonds qui reste une référence incontournable. Entre tradition et modernité, la bande dessinée franco-belge, comme disait Mao Tsé-Toung, marche sur ses deux jambes.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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14 Messages :
  • Lombard Nostalgia
    16 avril 2015 15:01, par Jean-Fred

    C’est Zidrou,qui engrange ces dernières années des succès retentissants adaptés au cinéma (L’Élève Ducobu, Tamara...)

    C’est fort de savoir que Tamara, qui n’est pas encore sorti, sera un succès, qui plus est retentissant.

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    • Répondu le 16 avril 2015 à  15:50 :

      Des succès retentissants en librairie,adaptés au cinéma. C’est pas difficile à comprendre sauf à faire preuve de mauvaise foi.

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    • Répondu par OBW le 16 avril 2015 à  16:29 :

      Je crains que vous n’ayez lu trop vite : ce sont des succès d’édition retentissants, y compris Tamara. Et on en tire des films.

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    • Répondu le 16 avril 2015 à  19:02 :

      Non, c’est la série de bandes dessinées qui est un succès retentissant adapté au cinéma.

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  • Lombard Nostalgia
    16 avril 2015 17:50

    Bluffant, l’extrait du "Corentin" de Christophe Simon !

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  • Lombard Nostalgia
    16 avril 2015 18:33, par Patrick

    Je ne comprends pas très bien la volonté de continuer des personnages en les dénaturant comme ça. Ric Hochet ne se ressemble plus. Et dans le cas de Bob Morane c’est pire. Le dessin là est très beau, mais modifier le personnage et tout son univers c’est incompréhensible pour moi. On aime le personnage on le respecte. Sinon on en crée un autre, pas plus compliqué que ça.

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    • Répondu le 17 avril 2015 à  00:36 :

      Moi, ce que je ne comprends pas très bien, c’est en quoi le nouveau "Bob Morane" "dénature" et "modifie le personnage et tout son univers".

      D’abord, vous n’avez pas lu l’album, donc vous basez votre critique sur une planche et un visuel de couverture... Or, que nous apprennent ces éléments ? Que Bob Morane est militaire. Or, c’était bel et bien sa profession lorsque Henri Vernes l’a créé. Quant au reste du scénario, qui vous dit qu’il ne comportera pas de fantastique ?

      Quant au dessin, il est différent de celui de William Vance (le plus marquant des dessinateurs de la série), mais lui-même était différent de ceux de Dino Attanasio (créateur graphique du personnage), Gerald Forton ou Coria. Armand se doit juste de respecter la description que donne H. Vernes dans ses romans de Bob Morane et de Bill Ballantine... Et c’est le cas.

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      • Répondu par Patrick le 17 avril 2015 à  18:58 :

        Comme vous avez pu le lire, j’ai dit que le dessin était beau et de qualité. Ce n’est pas le problème. Je ne me base pas que sur ces deux dessins. Il y a eu pas mal d’informations qui ont circulé, ils ont même une page Facebook. Bill ressemble à un sashquatch, cheveux longs et barbe fournie. Sophia Paramount (Bancroft de son vrai nom, Paramount étant le nom de jeune fille de sa mère qu’elle a pris comme pseudo pour son métier de reporter) change mystérieusement de nom et devient Sophia Zuckor. Bob était un militaire durant la 2e guerre mondiale, par nécessité, il est ingénieur. Il n’est pas militaire dans l’âme et comme il le dit souvent, il ne commande plus rien. La seule chose qui ne me semble pas nécessaire c’est de changer des éléments comme ça. Le personnage de Vernes est assez fort et construit en soi pour ne pas avoir à être remanier. Ce livre sera peut être excellent. Mais il y avait moyen de le faire en restant dans le cadre classique. Quoi qu’il en soit, nous pourrons juger sur pièce bientôt.

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  • Lombard Nostalgia
    17 avril 2015 10:29, par marcel

    C’est Turk & De Groot qui assuraient excellemment l’opération avant de passer la main à Bédu, Azara et Michel Rodrigue

    Euh, juste pour etre precis : c’est Azara qui fut le premier repreneur en 1969 (avec Greg au scenario), une annee avant Turk et De Groot (dont le premier album etait lui aussi ecrit par Greg).
    La confusion vient du fait que cette histoire de 30 pages n’a ete integree a la collection que bien des annees plus tard.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 17 avril 2015 à  13:23 :

      Nous avons rétabli la juste chronologie. Merci.

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  • Lombard Nostalgia
    17 avril 2015 16:53, par La plume occulte

    "Nous voulons faire bouger les lignes, nous affranchir des formats"C’est vite dit.On cible exclusivement le vieux,très vieux,lecteur nostalgique et le cultureux-branchouilles de base :c’est à dire les clients types(les seuls ?) de la librairie.Généraliste ou pas.Bonjour l’ouverture.Et puis c’est ça s’affranchir des formats ?

    Il faudrait aussi diversifier les points de ventes pour toucher le maximum de personnes.Ça va en faire tomber quelques-uns de leurs chaises,mais toute une frange de la population,certainement la plus nombreuse et tout aussi respectable que les autres,ne foutra jamais les pieds dans une librairie,qui ne vend que du livre.Ce qui ne veut pas dire qu’à l’occasion ils n’achèteraient pas une ou deux BD,pour peu que le format et le prix leurs soient"psychologiquement"acceptable....Et disponibles dans les points de ventes où ils se rendent !Alors on fait quoi pour ces lecteurs-clients potentiels,qui représentent un chiffre d’affaire supplémentaire exponentiel ?On laisse les autres sphères d’activités qui proposent des biens culturels et divertissants leurs faire la risette,sans partage ?

    A moins que toutes ces considérations ne soient bien trop vulgaires,pour un monde de la Bande dessinée qui se cherche pitoyablement un semblant de respectabilité,qui tarde à venir,malgré quelques fanfaronnades ridicules,brandies en étendard.
    Si quelques responsables commerciaux passent par là et découvrent soudain cette évidence,marchande,on leurs dit : bienvenus dans le vrai monde...Attention ça secoue !

    Il va bien falloir faire quelque chose à un moment:ces lecteurs types ciblés,déjà convaincus et allergiques à la lecture numérique, ne rajeunissent pas,hélas.Bientôt ils viendront chercher leurs albums chéris avec un déambulateur ;tandis que c’est leurs aides à domicile qui leurs feront la lecture,en leurs décrivant scrupuleusement le contenu des cases.Quelle perspective.Oyez,oyez braves gens:la BD a de l’avenir devant elle,vivante,entreprenante et tout !

    Décidément les planches de cette belle BD commencent à sérieusement sentir le sapin.

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  • Lombard Nostalgia
    17 avril 2015 21:18, par Sebastien

    Merci pour cet article mais vous avez oublié de citer Benoit Brisefer. Un nouvel album sort prochainement chez Le Lombard.

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  • Lombard Nostalgia
    18 avril 2015 10:25, par jeandive

    pour ric hochet , le dessin est assez moyen mais pourquoi pas ? l’idee de faire revenir l’esprit caméleon est assez sympa , un bon mixe entre les anciens et de potentiels nouveaux lecteurs

    pour bob morane , pas tres interessant : le dessin est tres bien , le scénario l’est aussi sans aucun doute mais effectivement pourquoi changer ce qui etait la spécificité de cette bd ( définitions des personnages etc ) : autant creer un nouveau héros . On est la dans la pure utilisation d’une marque connue ( grace a la chanson d’Indochine pour le grand public ) pour faire le buzz. Ce choix purement commercial est juste le choix d’un seul homme ( Van Meerbeeck) , un amoureux (!) de bob morane aurait sans doute choisi l’autre choix envisagé pour la relance ( qui est d’ailleurs devenu une bd , une histoire polaire )
    Patrick a tout a fait raison dans son analyse

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