Lorenzo Mattotti : "Avec Guirlanda, je voulais retrouver la liberté de proposer des récits en dehors des carcans définis"

1er novembre 2017 0 commentaire
  • 2017 est une belle année pour Lorenzo Mattotti. Après un retour remarqué à la BD avec son nouvel album "Guirlanda" et deux beaux livres chez MEL publishing, Mattotti a exposé ses planches originales à la galerie Martel, le printemps dernier. Il a été, le 30 septembre dernier, l'invité d'honneur des Rencontres Chaland à Nérac, qui lui consacre une très belle expo rétrospective de ses bandes dessinées à voir absolument, si vous passez vos vacances de Toussaint dans le coin, jusqu'au 5 novembre. À cette occasion, nous vous proposons cet entretien consacré à son dernier album qu'il signe avec son complice de toujours, Jerry Kramsky.
Lorenzo Mattotti : "Avec Guirlanda, je voulais retrouver la liberté de proposer des récits en dehors des carcans définis"
Lorenzo Mattotti aux Rencontres Chaland de Nérac
Photo ; D. Pasamonik (L’Agence BD)

Lorenzo Mattotti, vous avez fait votre retour à la BD cette année avec Guirlanda, récit que vous avez réalisé à quatre mains, avec votre ami, le scénariste Jerry Kramsky.

Lorenzo Mattotti : Oui, j’ai aussi participé à l’écriture du scénario. Lorsque nous travaillons ensemble, nous mélangeons tout. Je commence par le dessin, puis Jerry Kramsky ajoute des petits contes. Le scénario n’est pas écrit préalablement, il se construit au fur et à mesure.

Jerry Kramsky : Nous avons proposé une histoire épique mais avec notre regard léger et onirique.

Au niveau de l’esthétique du récit, vous êtes revenu à vos fondamentaux qui sont le noir et blanc. Pourquoi ce choix ?

Lorenzo Mattotti : Parce que ça faisait longtemps que je n’avais plus fait de BD en noir et blanc. Après la fin de Docteur Jekyll & Mister Hyde que j’ai fait avec Kramsky et Le Bruit du givre, que Jorge Zentner m’avait écrit - deux récits dramatiques très éprouvant à réaliser - j’avais envie de revenir à des dessins plus personnels. Depuis quarante ans, j’ai toujours dessiné et créé dans mes cahiers, des mondes et des animaux fantastiques. J’avais donc envie de revenir à une certaine légèreté, à un dessin uniquement réalisé à la plume. Il n’y avait qu’avec Kramsky que je pouvais faire ça. Nous avons commencé comme ça, très simplement. Nous avons imaginé une histoire avec des créatures proches des Moomins, nous avons construit le récit et l’univers petit à petit.

Une critique des religions semble ressortir de votre récit...

Lorenzo Mattotti : Pas seulement des religions. Nous critiquons le pouvoir, sous toutes ses formes. Mais il n’y a pas que ça, il y a beaucoup de rituels liés à la nature. C’est un récit onirique lié à la métamorphose.

Jerry Kramsky : C’est un récit très magique, qui fait référence à la nature et aux superstitions.

Lorenzo Mattotti : Il y a la superstition, mais il y a aussi ce laisser-aller par rapport au temps et à la nature où la montagne parle, les nuages deviennent des figures, etc. C’est un monde qui est toujours en métamorphose. Quant aux Guirs, c’est un peuple paisible qui pense que le monde se limite à leur pays Guirlanda. Mais peu à peu, ils rendront compte de l’immensité et de la complexité du monde.

D’où vient le nom “Guir”, de guirlande ?

Lorenzo Mattotti : Oui, il y a guirlande, et c’est aussi : “la lande de Guir”. En italien, le mot “guir” existe. L’origine de ce mot me vient d’un rêve que j’avais fait, dans lequel j’avais imaginé que ma fille avait une amie nommée “Guirlanda”. Dans mon rêve, les deux gamines jouaient ensemble et étaient très complices. À mon réveil, j’ai trouvé le prénom Guirlanda très joli. Par la suite, j’ai repris le nom de guir pour l’affubler aux créatures fantastiques que je venais de créer.

Comment qualifieriez-vous votre relation de travail avec Jerry Kramsky ?

Lorenzo Mattotti : Jerry Kramsky est presque mon frère ! On s’est connus au lycée, lorsque nous avions 14 ans

Jerry Kramsky : Nous étions fans de BD, c’est comme cela que nous sommes devenus amis.

Lorenzo Mattotti : Oui, nous avons découvert la BD ensemble. Nous écrivions et dessinions ensemble de petites BD. Nous avons commencé comme cela et nous continuons encore aujourd’hui. Ça dure depuis très longtemps et ça s’est élargi à la famille, car Jerry joue également de la guitare avec mes frères. Tout au long de notre collaboration, nous avons souvent changé nos méthodes de travail. Par exemple dans Docteur Jekyll & Mister Hyde, nous avions proposé un récit beaucoup plus littéraire.

À propos des références littéraires, il y a un peu de Dante dans Guirlanda, il me semble...

Lorenzo Mattotti : Oui, il y a Dante, L’Odyssée, il y a Orphée. Il y a des mythes grecs, La Divine Comédie également, mais en plus amusante.

Avez-vous aussi travaillé la maquette du livre ensemble ? Celle-ci tranche avec ce que l’on voit habituellement en librairie. C’est original.

Lorenzo Mattotti : J’ai imaginé ça avec les équipes créatives de Casterman. Moi, je voulais utiliser un matériau qui soit à la fois pauvre et raffiné. Je pensais déjà au carton car, il y a très longtemps, j’avais fait une version de Stigmates avec du carton. Je me suis dit que l’on pourrait réutiliser cette idée. Nous avons fait des essais avec le studio graphique de Casterman jusqu’à trouver la version définitive de la couverture que nous voulions avoir. Nous sommes très contents du résultat car ça donne un bel objet.

Vous vouliez donner ce côté carnet graphique à Guirlanda ?

Lorenzo Mattotti : Oui, c’est vrai. Je n’y avait pas vraiment pensé mais c’est vrai que j’ai des carnets comme ça. Surtout que dessus, le dessin devient une sorte d’écriture très spontanée, très direct, très léger.

Quel regard portez-vous sur le monde de la BD et de l’illustration ?

Lorenzo Mattotti : Pour moi, le plus important c’est de continuer à avoir un regard émerveillé sur mon travail. J’ai envie d’explorer d’autres choses. J’expérimente de nouvelles techniques de mise en couleurs, des histoires fantastiques mais aussi, des histoires personnelles et plus réalistes. J’aime faire de la bande dessinée de temps en temps, mais pas tout le temps car je ne veux pas que ça devienne un métier. Je veux éviter la routine. Je veux pouvoir continuer à me consacrer à des histoires, à m’impliquer dans un projet BD tout en gardant le même enthousiasme.

Jerry Kramsky : J’aime aussi raconter des histoires. J’aime écrire des récits que je pourrais trouver en librairie...

Lorenzo Mattotti : Et Guirlanda c’est un peu ça. À l’époque, je trouvais que ce type de récit manquait dans le panorama de la BD. La BD s’est beaucoup enrichie et diversifiée ces vingt dernières années. Elle a conquis de nouveaux lecteurs et de nouveaux espaces, mais j’avais l’impression l’on perdait un peu le goût pour les histoires que l’on inventait au fur et à mesure, cette liberté créatrice de proposer des récits en dehors des carcans définis. L’amusement de créer.

Guirlanda
Lorenzo Mattotti & Jerry Kramsky (c) Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

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Photo : Jerry Kramsky (à l’avant plan) et Lorenzo Mattotti, en dédicace lors de la Foire du Livre de Bruxelles. © Christian Missia Dio

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