Lorenzo Mattotti, invité d’honneur des 10e Rencontres Chaland à Nérac

30 septembre 2017 1 commentaire
  • Hier soir, à la Galerie des tanneries à Nérac (Lot et Garonne, à 25 km d’Agen), s’inaugurait une formidable exposition consacrée à Lorenzo Mattotti, maître absolu de la couleur et l’un des plus importants dessinateurs italiens. Dans un parcours de près de 200 documents, Isabelle Chaland a rassemblé pour la première fois toutes les bandes dessinées de cet auteur. Un parcours exceptionnel qui marque par sa cohérence et sa créativité que l’on peut voir jusqu’au 5 novembre.

À ses débuts dans les années 1970, le trait de Lorenzo Mattotti est bien de son époque. Son dessin –mais il n’est pas le seul- est alors impacté par l’Underground américain : les obsessions de Crumb, la sensualité du dessin et des graphes de Vaughn Bodé, les névroses longtemps tapies de Spiegelman, les formes rondes et acidulées de Moscoso,…

S’y ajoute le tropisme italien : le détachement aristocratique d’Hugo Pratt, la composition névrotique de Crepax, l’ironie fiévreuse d’Andrea Pazienza, la cérébralité et la science du noir et blanc des Argentins Alberto Breccia et José Muňoz arrivés à ce moment-là dans la péninsule….

Lorenzo Mattotti, invité d'honneur des 10e Rencontres Chaland à Nérac
Lorenzo Mattotti, hier, à la Galerie des Tanneries avec Isabelle Beaumenay-Chaland

Tout cela est très visible dans sa première période (Alice Brum Brum, Tram Tram Rock,…) où déjà pointent des thématiques récurrentes sous l’influence de son compagnon de route, quasiment son « frère adoptif », Fabrizio Ostani alias Jerry Kramsky rencontré dans l’adolescence. Ils partagent un goût pour la fable sociale, les grands textes (Stevenson, Dante…), la poésie…

Depuis de nombreuses années, Lorenzo Mattotti a développé un art de la vibration. Mais c’est une vibration organisée, cérébrale. Vibration de la ligne, posée, insinuante, reptile mais enjouée. « fragile » certes mais de ces fragilités qui émeuvent et qui séduisent. Elle peut être puissante aussi lorsqu’elle s’exprime grosso, dans d’amples coups de pinceau qui confluent vers un océan d’encre noire.

Près de 200 documents rassemblent toutes les bandes dessiénes réalisées par Mattotti.

Ligne fragile et couleurs flamboyantes

Précédé par l’adaptation de Huckleberry Finn de Mark Twain, où il comprend combien un dessin peut être littéraire, il opère avec Incidents à un véritable tournant. Il se libère de ses admirations de jeunesse pour s’intéresser au rapport du dessin à la narration. L’influence est cette fois cinématographique et se nourrit à l’esthétique du moment (Wim Wenders…) avec ses cadrages très maîtrisés qui contrastent étonnement avec la liberté d’un dessin conçu, comme la dénommera Mattotti sur une suggestion de Jean-Louis Floc’h, dans une « ligne fragile ».

Si, comme il a été écrit, le dessin de Mattotti tient de la musique de chambre, ses couleurs nous offrent une partition d’orchestre avec leurs mouvements vifs, larges et expressifs, qui vous emportent dans une lave sidérante, mettant le feu à l’œil et à la l’imagination. L’innovation vient de là, de cette façon d’opérer une narration proprement picturale où l’on dépasse l’anecdote et le factuel pour s’adresser directement à l’intelligence esthétique du lecteur.

Couleurs, ici celles de "Labyrinthe" et noir et blanc se succèdent.

La trilogie composée de Signor Spartaco, Doctor Nefasto et Labyrinthe illustre cette séquence où Mattotti élabore ce qui constitue son identité graphique : une approche expressionniste aux frontières de l’abstraction où il expérimente de nouvelles gammes de couleur basée sur les techniques du crayon de couleur et du pastel. Il le dit lui-même : c’est une sorte de « manifeste » au service d’un univers qui, selon le mot d’ordre d’Henri Michaux, s’emploie à fuir le réel pour mieux se réfugier dans l’abstraction. Car le réel banalise, annihile, corrompt. L’art sert d’antidote.

"Signor Spartaco" constitue, avec "Feux", l’une des bandes dessinées qui feront la réputation internationale du dessinateur italien.

Bande dessinée picturale

Cela aboutit au chef d’œuvre Feux où Mattotti expérimente pour la première fois le pastel gras. La technique dicte le récit, ouvre la voie à une bande dessinée picturale aux perspectives inédites, autorisant l’expression de sentiments ténus mais aussi la confrontation violente de couleurs fauves, minérales. Précédée par la bande dessinée inachevée Romanza, Murmure, que Mattotti voit comme un « adieu à l’adolescence » s’appuie sur ces apports pour proposer une bande dessinée radicale rythmée par d’impressionnants paysages gorgés de vie. Dans Caboto (conçu avec des textes de Jorge Zentner) nous sommes dans le registre du silence et de la lenteur appris dans l’observation minutieuse de la grande peinture classique, du Quattrocento au XIXe siècle, notamment ibérique. De nouvelles couleurs se libèrent.

"Feux", son chef d’oeuvre.
"Romanza" une bande dessinée inachevée.
"Murmure", aux couleurs assourdissantes.

Elle rejoint dans Docteur Jekyll et Mister Hyde, où le récit de Stevenson quitte la rigueur de l’Angleterre victorienne pour les exubérances de la République de Weimar, le coloré grotesque de George Grosz, tandis que dans Le Bruit du givre le récit est centré sur la pensée, par essence « antispectaculaire », invitant le lecteur à jouir des images dans une lenteur processionnaire.

Sans oublier le blanc

Un artiste ne peut cependant rester indéfiniment sur ses acquis. Puisant dans ses carnets de croquis sa ligne restée « fragile », Mattotti se met en danger en revenant dans L’Homme à la fenêtre à un noir et blanc radical. Dans le vocable « noir et blanc », on ne s’intéresse le plus souvent qu’au noir, car c’est sa partie visible. Mais le blanc est là, ardent, présent par l’absence de trait, offrant sa lumière nue.

"L’Homme à la fenêtre" où Mattotti expérimente sa "Ligne fragile"

Ces dernières années, projets noir et blanc et en couleurs s’alternent dans l’œuvre de Mattotti, chacun pour se reposer de l’autre. Ainsi se succèdent L’Arbre du penseur, conçu comme un « poème visuel », une approche qui enfantera Stigmates et puis récemment Guirlanda, tandis que Le Saint Crocodile, qui revient sur un souvenir d’enfance de l’artiste, inspire directement la séquence que Mattotti créera pour le film Peur(s) du noir, son seul dessin animé abouti à ce jour.

Très belle page en noir et blanc pour un court récit publié dans "Paroles de sans-papiers"

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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LORENZO MATTOTTI - Couleurs flamboyantes et ligne fragile
Galerie des tanneries, rue du Prieuré à Nérac.
Du 30 septembre au 5 novembre 2017.

 
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