Luc Révillon reprend Vasco après le décès de Gilles Chaillet

9 janvier 2017 1 commentaire
  • Après le décès de Gilles Chaillet en 2011, deux albums posthumes sont parus en 2013 et 2015 à partir de scénarios dialogués rédigés par le fondateur de Vasco. Les Citadelles de sable constitue le premier Vasco non scénarisé par Chaillet. Luc Révillon nous explique les coulisses de cette reprise particulière, dictée par une logique bien plus amicale, voire familiale, que commerciale.

Pourriez-vous nous raconter votre parcours. Comment êtes-vous passé du monde de l’histoire à celui de spécialiste de l’histoire dans la bande dessinée ?
Après des études d’histoire, je suis devenu enseignant. Dans les années 70, alors que j’essayais péniblement de faire comprendre la notion de « frontière » aux États-Unis à une trentaine de garçons de 5ème, me vint à l’idée de leur demander s’ils connaissaient La caravane de Lucky Luke (Goscinny-Morris, éd. Dupuis, 1964). Les trois-quarts ayant répondu par l’affirmative, un échange s’en suivit qui permit aux élèves de se faire une idée simple de la « frontière ». Au cours suivant j’avais ronéoté une vignette de l’album avec ses références pour que les garçons la collent dans leur cahier. Quelque temps après, je renouvelais cette expérience, mais cette fois préparée, avec Le sceptre d’Ottokar de Tintin (Hergé, éd. Casterman, 1939) pour expliquer « l’Anschluss ».
Comme la plupart des enfants de ma génération, je disposais d’une culture BD classique liée à la lecture de Cœurs Vaillants, Spirou, Tintin puis Pilote, et dans les années 70 de nombreux élèves avaient lu Tintin, Lucky Luke ou Astérix. C’est donc de façon empirique que j’introduisis la BD dans ma didactique de l’histoire, devenant aux dires des élèves, parents et collègues, le « prof qui enseigne l’histoire avec la BD ».
Ayant construit des séquences, dont une sur la civilisation gallo-romaine à partir d’Alix et Astérix, je proposais ce type d’approche à quelques inspecteurs. Ceux-ci me renvoyèrent vertement à mes « Petits Mickeys », jusqu’en 1983 ou un IPR, Jean Brignon, se montra intéressé. Pendant sept ans, j’animais des cessions sur enseignement de l’histoire et bande dessinée pour des néo-certifiés et agrégés. Afin d’asseoir un peu plus cet enseignement, je décidais de prendre du recul par rapport à ma pratique. Maîtrise sur Alix à Tours avec comme patrons Maurice Sartre et Pierre Fresnault-Deruelle ; thèse sur Tintin à Montpellier avec Charles-Olivier Carbonell. Elle s’arrêta malheureusement au DEA, car mon patron, pour des raisons personnelles, abandonna tous ses thésards et je ne trouvais aucun nouveau patron intéressé par mon sujet bien qu’ayant accepté de modifier mon approche en sciences de l’éducation. Ayant proposé mon sujet à Guy Avanzini, je l’entendis me répondre « n’avoir jamais lu Tintin qui à ses yeux n’offrait aucun intérêt » !
Luc Révillon reprend Vasco après le décès de Gilles Chaillet

Avant de scénariser ce Vasco, aviez-vous déjà travaillé sur un scénario ou aidé un scénariste ponctuellement ?
J’ai commencé à écrire mes premiers scénarios au début des années 80 et Sauvez Alex (la fin de Stavisky) a été publié dans un numéro spécial de Vécu en 1986. Outre les quelques albums écrits seul, j’ai collaboré avec Frank Giroud (Le Décalogue, Quintett), Jean Dufaux (Sur les traces de Giacomo C. et un port-folio), et bien sûr Gilles Chaillet.

Quelles étaient vos relations avec Gilles Chaillet ? Vous aviez déjà publié au Lombard un Petit Vasco illustré ainsi que Les Mémoires secrets de Vasco. Pourriez-vous revenir sur la genèse de ces albums et sur votre travail avec le créateur de Vasco ?
J’ai rencontré Gilles pour la première fois à Angoulême lors de la sortie des Portes de l’enfer. J’aimais beaucoup la série Lefranc, créée par Jacques Martin et j’étais ravi de la voir reprise avec talent. Gilles était un homme chaleureux, passionné d’histoire, aimant discuter, et nous avons immédiatement sympathisé. Après avoir réalisé deux Lefranc, Gilles Chaillet a proposé au journal Tintin une série historique : Vasco. À l’origine ce héros, dont il avait déjà dessiné une trentaine de pages était un tribun romain du Bas-Empire. Mais, il n’était pas question dans Tintin de faire paraître un autre « Romain », Rome étant le pré-carré de Jacques Martin. Vasco devint donc un commis de banque dans l’Italie du Trecento.
Les années 70 et 80 étaient celles des fanzines (magazines pour amateurs de BD). Un ami vendéen en ayant lancé un, je lui proposais de réaliser un gros dossier sur Gilles Chaillet, ce dernier ayant accepté avec enthousiasme. Le fond du sac n°2-3 sortit donc avec 36 pages sur Gilles Chaillet. Ce fut l’occasion de mon premier très long entretien avec Gilles qui renforça nos liens amicaux. En 1988, je me découvris vociférant sur la couverture de Le diable et le cathare (Le Lombard, 1988) sous les traits d’Eudes de Beaufort, inquisiteur dominicain cruel. J’étais devenu personnage de BD et je me souviens de Gilles pleurant de rire à ma réaction au téléphone et dédicaçant à tour de bras des Eudes de Beaufort à mes élèves ravis de rencontrer un auteur de BD en cours d’histoire. Suite à cet album, je m’amusais à rédiger une courte notice biographique d’Eudes de Beaufort que je dotais d’un frère jumeau, Anselme, avec en marge quelques notes historiques. Pour faire bonne mesure, j’y joignis la biographie de Giaccomo Martini (la référence est évidente) qui apparaît dans Ténèbres sur Venise (Le Lombard, 1987). Cela séduisit tellement Gilles qu’il en parla aux éditions du Lombard et qu’ainsi naquit Le Petit Vasco illustré en 1994. Les lecteurs attentifs de ce petit ouvrage peuvent y découvrir ce qu’y a puisé Gilles pour certaines aventures de Vasco, à commencer par Anselme de Beaufort, acteur du Dogue de Brocéliande (Le Lombard, 2003)

Autant la question du dessin était simple, puisque Dominique Rousseau avait déjà dessiné les deux derniers volumes de la série. Autant celle du scénario, encore assuré jusque-là par Chaillet, pouvait faire débat. Comment a été décidée la succession de Gillet Chaillet pour le scénario ?
C’est mon amie Chantal Chaillet, veuve de Gilles et coloriste de la série qui, en accord avec Gauthier Van Meerbeeck, directeur éditorial du Lombard, m’a proposé d’écrire les nouveaux scénarios de Vasco. À sa mort, Gilles avait laissé les scénarios dialogués de deux albums qui ont été terminés par Chantal Chaillet et Dominique Rousseau. Ensuite quasi rien si ce n’est un ou deux titres de récits.

Reprendre une série est toujours quelque chose de délicat, entre respect nécessaire et innovation parfois souhaitée, comme on le voit autour des reprises de Spirou ou de Lucky Luke cette année. Souhaitez-vous vous fondre au maximum dans le moule « chailletien » ou entendez-vous aborder des thèmes nouveaux ou intégrer des éléments narratifs différents ?
Je connais depuis trente-cinq ans l’univers créé par Gilles, j’y ai déjà un peu participé avec Le Petit Vasco illustré, Mémoires de voyages (Le Lombard, 1998) - là encore une histoire d’amitié, puisque le texte originel n’était destiné qu’à Gilles pour son cinquantième anniversaire -, Les mémoires secrets de Vasco (Le Lombard, 2011). Aussi lorsque j’écris, sauf pour des détails très précis, je ne rouvre jamais aucun album.
Les dialogues des personnages de Vasco sont en rapport avec leur vécu et leur personnalité. Il est bien évident qu’en 46 planches (format éditorial imposé), on ne peut développer une psychologie fouillée, cependant on peut s’amuser à creuser les relations entre les principaux protagonistes de la série, Vasco, Lorenzo, l’oncle Tolomeo, Sophie, et quelques autres, et les faire évoluer au fil des albums. C’est ce à quoi je me suis attaché dans les trois premiers scénarios, avec la complicité de Chantal Chaillet et de Dominique Rousseau.
Pour le reste, le lecteur de Vasco s’attend à y retrouver un certain nombre d’éléments mis en place par Gilles Chaillet : décors urbains - Gilles était un grand védutiste de la bd -, clins d’œil à l’antiquité romaine, personnages et contexte historiques, intrigue romanesque. Il n’est pas question pour moi d’y déroger, même si je suis sans doute plus attiré vers le romanesque et moins exigeant que Gilles sur la véracité du contexte historique.

Vous multipliez les références aux autres albums de la série est-ce une volonté de parler aux spécialistes de la série ou une manière de bien marquer que vous entendez respecter l’héritage du maître ?
C’est essentiellement une manière d’éviter les redondances, et en histoire nous prenons vite l’habitude des références précises. Une série se construit au fur et à mesure, les personnages évoluent. Un lecteur qui découvre Vasco au 28ème épisode d’une série qui a plus de trente-cinq ans a besoin de bénéficier de certains éclairages pour mieux comprendre personnages et action. S’il le souhaite, il pourra trouver ces compléments grâce aux références.

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Gilles Chaillet et Luc Révillon travaillant sur la maquette de Mémoires de voyages en août 1997

Chantal Chaillet, la veuve de Gilles Chaillet, continue à assurer les couleurs. Elle est aussi créditée au scénario : quel a été son rôle durant le processus d’élaboration de cet album ?
Pour Les citadelles de sable, Chantal et moi avons travaillé ensemble pour rédiger un synopsis détaillé d’une demi-douzaine de pages. Nous l’avons proposé à Gauthier qui l’a accepté. Une fois le synopsis rédigé, je travaille seul sur le découpage dialogué que je soumets à Chantal par assez longues séquences. Ensuite nous discutons des modifications qu’elle suggère. J’accepte que ce soit elle la gardienne du temple car j’en connais des portes dérobées…

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Luc Révillon avec Chantal Chaillet et Dominique Rousseau à Bruxelles début septembre 2016 pour les 70 ans du journal Tintin

Est-il aisé de passer du statut de commentateur, de critique, d’historien extérieur au processus de création intervenant a posteriori, à celui d’auteur, créant seul ? Rédiger son premier scénario pour une telle série n’a-t-il pas été intimidant ?
Pour ma part, je ne me suis jamais considéré comme critique de bande dessinée, simplement historien du genre - et encore essentiellement sur la bande dessinée franco-belge -, et auteur de quelques albums. À partir du moment où Chantal et Gauthier acceptent le récit, l’écriture de Vasco ne me pose pas de problème, au contraire. Chantal, Gauthier et moi nous sommes mis d’accord au départ : je me suis engagé à faire du Vasco mais pas du Chaillet. Lorsque j’écris, je ne me pose jamais la question de savoir si Gilles aurait ou non écrit cette phrase, mais simplement s’il pourrait apprécier ce récit.

Pourquoi avoir choisi le Maroc comme cadre de ces nouvelles aventures ? S’agissait-il d’un projet de Gilles Chaillet qu’il n’aurait pas pu faire aboutir ?
Parmi les quelques titres laissés par Gilles, il y avait Les citadelles de sable. Cela faisait bien vingt ans qu’il rêvait de dessiner une aventure se déroulant dans le sud-marocain voire un peu plus au sud. Mais pourquoi y amener Vasco ? Il n’avait toujours pas de réponse à cette question. Lors d’une de nos nombreuses discussions, je lui avais suggéré que Vasco y rencontre le grand voyageur arabe Ibn Battuta. Lorsque de la reprise de Vasco, Chantal et moi avons décidé d’utiliser de ces éléments. Je suis parti de l’état de santé de l’oncle Tolomeo (cf. Le Petit Vasco illustré et Mémoires de voyages) et de la fin de La mort blanche (Le Lombard, 2009), scénarisé par Gilles Chaillet et dessiné par Frédéric Toublanc. Les motifs du voyage trouvés, place à l’aventure…

Comment s’est fait concrètement votre travail avec Dominique Rousseau : lui avez-vous livré un découpage précis ou un synopsis plus large ? A-t-il continué à travailler avec vous comme il le faisait avec Gilles Chaillet ?
Travailler avec Dominique est un plaisir. C’est un vrai professionnel, et sur les deux premiers Vasco réalisés ensemble, je ne l’ai jamais entendu discuter un découpage pour sa difficulté graphique. Et pourtant dans le prochain I Pittori, je n’épargne ni le dessinateur, ni la coloriste. Le récit commence dans la chapelle des Scrovegni à Padoue, entièrement décorée à fresques par Giotto.
Dominique travaillait avec Gilles de façon forcément différente et ce pour deux raisons : Gilles était le créateur de Vasco et il était également dessinateur. Pour ma part, je lui livre le découpage dialogué intégral de l’album ce qui lui permet d’anticiper sa documentation par séquence. Je lui fournis également la partie de documentation dont je dispose. Pour sa part, Dominique procède en quatre envois successifs à chaque fois par 5 ou 6 planches : d’abord ses roughs de mise en place, ensuite ses crayonnés poussés, puis ses strips encrés (Dominique Rousseau travaille par bandes et non par planche), pour terminer par la planche encrée remontée à l’ordinateur. À chaque stade, Chantal et moi lui faisons part de nos éventuelles remarques et suggestions. Une fois par an, nous nous réunissons tous les trois chez Chantal pour travailler pendant deux jours sur un scénario entièrement découpé, afin d’y apporter d’éventuelles modifications et d’attirer l’attention du dessinateur et de la coloriste sur certaines difficultés à résoudre.

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Extrait du découpage dialogué de la planche 1 des Citadelles de sable


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Crayonnés et encrage de Dominique Rousseau pour la planche 1 des Citadelles de sable

Combien d’albums de Vasco sont encore prévus ? Comptez-vous continuer les voyages exotiques ? Quel est le rythme de publication souhaité ?
À ce jour il est prévu que la série Vasco continue. Le diptyque suivant : I Pittori, Affaires lombardes, est entièrement écrit et découpé. Dominique est en train de dessiner les cinq dernières planches d’I Pittori, Chantal en a mis en couleurs un peu plus du tiers. L’album est prévu pour septembre 2017 et Affaires lombardes pour janvier 2018. Je travaille également sur une édition commentée de Ténèbres sur Venise (planches en noir et blanc avec un gros dossier éclairant le contexte historique et les sources de l’auteur).
Le diptyque se passe en Italie, à Padoue, Venise et Florence, et renoue avec le milieu de la banque. Gilles Chaillet avait pour habitude d’alterner les « aventures exotiques » et les « aventures italiennes ». Ayant décidé de commencer par Les citadelles de sable qui est un one-shot exotique, nous retournons en Italie pour les deux suivants. J’ai également commencé à écrire l’aventure post-italienne qui se déroulera en Russie et où Vasco retrouvera un ami perdu de vue depuis trop longtemps.

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strip de la pl. 2 du Vasco I Pittori (© Chaillet-Révillon-Rousseau)

Avez-vous d’autres projets comme historien ou scénariste ?
Comme scénariste, j’ai bien d’autres projets, certains achevés, mais encore faut-il trouver un dessinateur et un éditeur, et cela est chronophage.
Après avoir publié La Grande Guerre dans la BD (Beaux-Arts éditions, 2014), j’ai terminé La Guerre fantôme de la BD : Algérie 54-62, ouvrage sur lequel je travaille depuis cinq ans et je cherche un éditeur susceptible de publier cet ouvrage avec une riche iconographie. Mais les blessures de la Guerre sans nom cicatrisent plus lentement que celles de la Grande Guerre.

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(par Tristan MARTINE)

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