Luz (« Alive ») : « Mon imaginaire s’est fabriqué plus avec des pochettes d’albums qu’avec de la BD... »

22 juillet 2017 0 commentaire
  • Il vient de faire paraître « Alive » chez Futuropolis. Un titre « vivant » qui traduit son état d’esprit deux ans après les tragédies de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et surtout celle de novembre 2015 au Bataclan, deux attentats qui ont touché au cœur de sa construction culturelle : le dessin et la musique. L’un et l’autre sont réunis dans ce livre intelligent, virevoltant, truffé d’informations inédites, une sorte de précipité de la musique vivante de notre temps, un indispensable : « Alive »…
Luz (« Alive ») : « Mon imaginaire s'est fabriqué plus avec des pochettes d'albums qu'avec de la BD... »
"Alive" de Luz chez Futuropolis

Rencontrer Luz n’a plus rien d’anodin de nos jours. Depuis la « fatwa » lancée contre lui par les intégristes islamistes à la suite de la couverture de Charlie « Tout est pardonné », celui qui par chance à réchappé au massacre de Charlie Hebdo est accompagné en permanence de six gardes du corps et circule en voiture blindée. On ne sait pas où il habite, ses déplacements sont minutieusement préparés et ne sont jamais annoncés à l’avance. Comme cette rencontre au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, un endroit ultra-sécurisé qui avait accueilli voici quelques mois les planches de son ouvrage sur Albert Cohen.

Il y a en ce moment une exposition sur le Golem, cette créature d’argile qui échappe à son créateur et qui devient meurtrière. Comment ne pas y voir une métaphore des idéologies déistes ? Luz est plus détendu que la dernière fois où nous l’avions vu. Il s’amuse des différentes représentations qui parcourent l’expo qui vont de Frankenstein au robot de Metropolis et qui sont toutes des golems à leur manière. Il ponctue sa visite, dont il lit chaque notice, de remarques rieuses de potache jusqu’à ce que l’on s’assoie dans la librairie du musée, son dernier gros ouvrage en mains, Alive, chez Futuropolis.

Luz dans l’exposition "Golem" au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Il y a quoi dans ce livre ?

Beaucoup de choses qui proviennent de fanzines que je distribuais à 50 exemplaires aux copains. On me disait qu’il fallait publier ces trucs-là qui reflétaient un mode de vie « dépensier » en terme d’énergie. Cela faisait longtemps qu’on en parlait avec mon éditeur Alain David chez Futuropolis. Il voulait faire un livre avec moi sur la musique. Notamment ce travail que j’avais fait avec une photographe suisse, Stefmel, où l’on mélangeait photos et dessins. Il voulait en faire davantage. Et puis voilà, c’était resté dans nos têtes, plus ou moins. Et moi, de mon côté, je voulais faire sortir tous ces dessins de mes cartons…

Tout est minutieusement rangé ?

Non, je suis plutôt bordélique, et justement, publier un livre me permet de ranger une somme dingue de mes dessins ! (rires). Et puis, cela permet aussi de ranger les choses dans la tête, d’y mettre de l’ordre, de m’interroger sur le sens de tous ces dessins. Ils sont complètement épars : ils viennent de Charlie, des Inrocks, etc. Or, il y a un sens. Il faut le chercher, le créer… c’est une sorte de petit Golem ! Il ne faut pas que ça ressemble à des obsessions, il faut que ce soit réel. Il faut que les dessins se confrontent. Ce bouquin c’est comme un immense festival, au bout du compte.

"Alive" de Luz chez Futuropolis
© Luz et Futuropolis

C’est votre Woodstock perso ?

Exactement ! Et en plus, Woodstock, c’est ma référence absolue en matière de film, de musique et de vivre ensemble !

Il y a quelque chose d’édénique dans Woodstock…

« Full Days of Peace and Love ! » On en est loin aujourd’hui… Mais justement, les concerts sont encore là pour montrer qu’il y a une possible communion laïque et alcoolique, couillonne, qui ne fait de mal à personne.

C’est quoi votre came en termes de musique ?

Je suis en général très varié. Je n’aime pas les gens qui disent « j’écoute de tout ! » : en général, ceux qui écoutent de tout, c’est comme en politique ceux qui disent « je ne suis ni de droite, ni de gauche », ils sont en réalité de droite.

Si tu dis que tu écoutes de tout, cela veut dire que tu n’écoutes rien. Je n’écoute pas de tout, mais j’écoute beaucoup de choses. J’ai plutôt une culture rock, avec des parents qui écoutaient beaucoup les Stones, etc. Au fur et à mesure, lorsque j’étais ado, j’étais fasciné par Woodstock et la musique des années 1960 et 1970, surtout le côté « guitare électrique », les mecs qui se tirent sur le manche… Quand tu es un adolescent, et que toi-même tu te tires sur le manche, et que tu rêves de libération sexuelle, rien que pour toi, c’est une période qui te le fascine, autant pour la musique que pour une réflexion politique autour de la musique, parce qu’il y avait un peu tout cela, aussi. Peut-être que je cherche encore tout cela dans la musique aujourd’hui…

J’avais des cheveux mi-longs, un pantalon rouge, un gilet, une petite barbiche un peu léninienne et je faisais de la batterie. J’ai participé à des groupes qui n’ont jamais duré assez longtemps pour avoir un nom. Sauf le dernier qui s’appelait « The Scribblers », avec Kid Chocolat qui est un producteur suisse, et qui était un véritable duo électro-rock et où je chantais, très mal d’ailleurs.

Ce n’est pas votre premier livre sur la musique, on se souvient de J’aime pas la chanson française (Hoëbeke) et de J’aime vraiment pas la chanson française ! (Les Échappés)…

Oui, « J’aime pas ! », c’est un truc de sale gosse, mais là, c’était un bouquin satirique. Bien avant J’aime pas la chanson française , il y avait Claudiquant sur le Dance Floor (Hoëbeke) et Faire danser les filles (Hoëbeke) qui étaient plus proches du reportage. Là, j’étais dans la proposition, tandis que dans « J’aime pas… », j’étais dans l’opposition. C’est toujours un moyen de se compter, ce genre de bouquin. Les gens te disent : « Ah ouais, moi aussi, je déteste Bénabar et Biolay… »

"Alive" de Luz chez Futuropolis
© Luz et Futuropolis

Il y a des dessins qui font penser à Cabu, qui lui était plutôt sur le mode « Jazz ». Vous êtes le « Cabu du Rock » ?

C’est une qualification qui me ferait plaisir, sachant que Cabu est le Mozart du dessin ! J’accepte d’être le Cabu du Rock !

Il y a pas mal de dessins qui, comme vous l’avez dit, ressortent de fanzines, de Charlie, etc. Mais c’est emballé avec des dessins plus contemporains. Comment ça s’est fabriqué, ça ?

Ça s’est fabriqué d’abord dans l’immersion, en fait. Mes dessins, chez moi, c’est le bordel. Tu peux marcher sur un disque, tu peux marcher sur un dessin, c’est en vrac. Déjà, il y avait là une évidence, en fait. Quand je cherche un dessin dans une pile, j’y trouve un disque qui me renvoie sur un artiste qu’il faut absolument que je retrouve pour le mettre dans le livre… Du coup, c’était à la fois assez jovial mais en même temps assez dur car mes dessins, mes choix, sont très libres. On y trouve des dessins pris sur le vif que je faisais pendant les concerts, ce que je ne peux plus faire actuellement. J’ai rassemblé tout cela avec un petit pincement au cœur…

"Alive" de Luz chez Futuropolis
© Luz et Futuropolis

Et un peu de nostalgie ?

Non. Il faut accepter qu’une partie de soi soit révolue. C’est révolu physiquement mais cela ne l’est pas dans la tête. C’est d’autant plus important de sortir ce livre maintenant que, pour moi, c’est un livre de vie. C’est le livre le plus « vivant » que j’ai fait jusqu’à présent, d’où le titre : Alive, alors qu’au début, bien avant les attentats, je voulais l’appeler « La musique est morte ! ». Après le 13, au contraire, je me suis dit : « Non, c’est un livre de vie ! « 

Il s’ouvre d’ailleurs sur l’avenir puisqu’on y voit votre fille…

Quand on est dans la musique, on est toujours obsédé par la transmission, que ce soit auprès des copains, envers son amoureuse… Je faisais des cassettes pour essayer de draguer… Et puis, il y a le copain qui vient et qui dit : « - Écoutes ça, c’est génial ! » C’est toujours inquiétant. Quand tu as un enfant, c’est le moment le plus inquiétant du monde dans cette quête, car un enfant, c’est vierge de toute référence ! Toi, tu as des disques partout, mais tu sais qu’à un moment donné, ton enfant va écouter de la merde, parce que toi-même, tu en as écouté et parce que tu sais qu’un jour, tu vas être un vieux con en musique, que toi-même tu as traité tes parents de vieux cons dans certains domaines.

© Luz et Futuropolis

Mon rapport à la musique avec ma fille, ça me fascine, c’est le futur !, sachant que le modèle économique de la musique qui était celui d’avant Napster s’est écroulé en dix ans. C’est ce que raconte ce bouquin, aussi. Il y a maintenant d’autres enjeux et on ne sait pas quel sera le modèle économique de la musique plus tard. Cela n’empêche pas que, dans les 15 années qui sont derrière nous, la musique a été florissante. Elle a fait des rencontres, elle a brisé les tribus : les rockers rencontraient les clubbers qui rencontraient les rappeurs. Il y a quelque chose qui s’est passé de très fort entre les rockers, la musique électronique,… avec des gens qui ne se rencontraient pas au départ.

Les frontières sont abolies, des gens comme les Daft Punk ou 2 Many DJ’s ont participé à cette abolition. J’ai vu ces moments précieux. Peut-être qu’il y aura instants comme cela dans la musique mais je les verrai de loin malheureusement, mais ce n’est pas grave parce que ma fille peut-être les écoutera de près, elle. J’aimerais être dans une faille spatio-temporelle pour voir ce qu’elle écoutera plus tard, et tant qu’on y est pour revivre Woodstock aussi ! (rires)

"Alive" de Luz chez Futuropolis
© Luz et Futuropolis

Il y a dans ce livre une sociologie des musiciens et même des spectateurs pendant les concerts. Il y a de ces gueules ! On en voit qui montrent leur cul…

Oui, cela arrive beaucoup ! Cette sociologie est née de mon approche de dessinateur de presse dans Charlie. C’est pour cela d’ailleurs que Charlie a pu publier ce genre de dessins. Ils s’en foutaient de la musique, cela a toujours été un parent pauvre du journal, un domaine en friche inexploré, avec de temps en temps un peu de Jazz de Cabu. La musique en tant que telle n’a jamais eu d’espace. Il y en a pour la littérature, le théâtre, le graphisme avec Willem, mais pas pour la musique.

Ce qui a intéressé les copains de Charlie, c’est que j’étais une espèce de Claude Lévi-Strauss musical. J’allais voir les « papous » fans de métal, les concerts d’électro, les gothics, etc. Et Charb me disait : « - C’est super, tu vas dans des endroits où je ne veux surtout pas aller, mais tu ramènes un reportage qui m’intéresse. » Et c’était l’objectif : intéresser les gens de Charlie pas seulement à la musique mais aussi à la vie de la musique, à l’énergie de la musique. Il n’est pas nécessaire pour ce livre de connaître la majorité des groupes. Moi-même, je me souviens même plus de la plupart des groupes dont je parle. Ce qui est intéressant, c’est de voir cette sociologie des groupes, de leur vie et peut-être d’air du temps qui a là-dedans. Et puis aussi cette communion, ce « vivre ensemble » qu’il y a là-dedans.

On y revient…

Oui, ça fait un peu slogan politique. Cela vient peut-être de mon obsession pour Woodstock. Ils étaient 300.000, une ville, tu te rends compte, et il n’y avait pas une bagarre ! Dans chaque concert, il y a cela : même si ton copain a vomi sur les pompes, il écoute de la musique et il n’est pas en train de faire du blé sur des stock-options ou de tripoter une mitraillette. Le clubbing est presque mieux parce qu’on est ensemble et que l’on ne regarde plus ce qui se passe sur scène. On n’a pas là pour un élu, un être suprême qui vient délivrer son message. C’est pour cela que j’aime les festivals parce que les gens ne sont pas dans l’urgence absolue de voir le concert depuis le début, de A à Z, ils peuvent naviguer en fait. Tu te retrouves avec des gens qui n’ont rien à foutre du concert en cours mais qui attendent le concert prochain. Pour moi, c’est ça la communauté. Ce sont des gens qui ne se connaissent pas, qui n’ont rien à foutre d’eux, qui sont peut-être de gauche ou de droite. La musique, c’est un « ni de gauche, ni de droite » qui est politique !

Luz vient de publier "Alive" chez Futuropolis

Autre chose qui transparaît du livre : on y retrouve des pochettes d’époque, des typos vintage…

Le rapport de la musique et du dessin est fondamental. Il y a déjà le rapport du dessinateur avec la musique. Les dessinateurs écoutent énormément de musique, parce qu’ils sont chez eux, pas dans un truc de coworking de mes couilles, il faut tuer le temps. La musique donne une impulsion au dessin, c’est clair. Ce serait intéressant d’en parler spécifiquement avec des gens comme Zep, par exemple, ou Serge Clerc qui n’écoute que la face B d’un album des Stones quand il dessine.

L’autre rapport entre la musique et le dessin, et c’est pourquoi je suis intrigué par l’avenir de l’industrie musicale, c’est la pochette d’album. Le nombre d’artistes que j’ai découvert grâce à la pochette ! Frazetta, je l’ai découvert grâce à un album de Nazareth ! Mon premier rapport avec Crumb était de tenir dans les mains un album de Janis Joplin ! Il y avait cette agence de graphisme qui s’appelait Hipgnosis qui a fait des trucs complètement dingos. J’étais fasciné par le contexte des années 1970 parce que les pochettes racontaient l’imaginaire de l’époque. La pochette de Kraftwerk, The Mad Machine m’a renvoyé sur le Bauhaus. Mon imaginaire s’est fabriqué plus avec des pochettes d’albums qu’avec de la BD par exemple.

On y retrouvait quelque chose que l’on retrouvait dans Hara Kiri et dans Charlie Hebdo : une liberté sexuelle, un plaisir de la transgression… La mondialisation a changé tout cela ?

Oui, c’est sûr.

Il y a dans votre dessin un goût pour la fulgurance, l’inachevé. C’est aussi un album très bavard.

Oui, cela s’accorde à la musique. À force de dessiner dans le noir, comme un loup-garou nyctalope, j’ai acquis cela. Dessiner des concerts, cela m’a rendu libre, beaucoup plus que de dessiner des hommes politiques. Cela m’a permis de me débarrasser de mes oripeaux de caricaturiste dans lesquels je ne me reconnais pas. J’ai d’ailleurs arrêté l’actualité, même si j’y suis revenu deux semaines pour France Info pour me dire que je pouvais toujours le faire.

Eh oui, c’est un album bavard bienvenu après deux albums mutiques. On a dû repousser la publication de plusieurs mois car c’est un livre qui n’avait pas de hiérarchie chronologique, c’est une chronologie de ressenti. Je voulais un livre qui soit aussi bordélique que ma discothèque à moi, que la musique ou que des oreilles qui ont été maltraitées par un concert pendant deux heures.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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