Mana Neyestani, dessinateur iranien et réfugié politique

22 août 2016 0 commentaire
  • Exilé depuis 2007, réfugié en France depuis 2011, le dessinateur iranien devenu opposant politique presque malgré lui nous livre des témoignages à la fois sensibles et grinçants sur sa condition d’immigrant et sur celle des demandeurs d’asile en général. Un travail intelligent et anti-démagogique devenu nécessaire aujourd’hui où le sujet occupe quotidiennement l'actualité.

La question des migrants et des réfugiés reste quotidiennement d’actualité depuis maintenant plusieurs années, en particulier depuis le déclenchement de la guerre civile syrienne en 2011. Si les grands médias et les politiques fond des gorges chaudes de cette question, les citoyens sont partagés entre empathie et xénophobie. Tiraillés entre la crise économique et sociale qui perdure et la volonté humaniste d’accueillir les plus démunis et ceux dont la vie est menacée, beaucoup d’Européens s’interrogent sur la conduite à tenir face à ce phénomène pourtant historiquement ancien.

La bande-dessinée s’est abondamment penchée sur cette question ces dernières années. Les liens entre BD et histoire de l’immigration ont même fait l’objet d’une grande exposition parisienne en 2013. Certains, comme Zep avec son Titeuf "mi-grand", se sont clairement engagés. D’autres ont privilégié l’analyse, comme Taina Tervonen et Jeff Pourquié pour La Revue dessinée. Plus nombreux ont été les témoignages, passant parfois par la fiction.

Nous citerons par exemple Sandrine Bessora et Stéphane-Yves Barroux avec Alpha : Abidjan – Gare du Nord (Gallimard) ou le recueil Immigrants (Futuropolis – BD-Boum), dont la Maison de la BD de Blois expose des planches originales en septembre et octobre prochains.

Mana Neyestani, dessinateur iranien et réfugié politique
Mana Neyestani (à g.) et son éditeur Serge Ewenczyk (au centre) au Pulp Festival de la Ferme du Buisson en 2015.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Parmi ces témoignages, celui de Mana Neyestani demeure un des plus précieux et agréables à lire. Membre de l’association Cartooning For Peace, il a reçu en 2010 le Prix du courage du CRNI (Cartoonists Rights Network International) et en 2012 le premier Prix international du dessin presse. Deux ouvrages retraçant sa trajectoire entre 2006 et 2015 – trajectoire le menant de l’Iran à la France – nous permettent de comprendre son histoire, qui vient nous rappeler que chaque demandeur d’asile possède son propre parcours, singulier et déchirant.

Mana Neyestani est né à Téhéran en 1973. Âgé d’à peine six ans, il voit se mettre en place en Iran le régime des mollahs, république islamiste rigoriste qui décidera des années plus tard de son sort. Il grandit dans une famille de lettrés : ses parents enseignent la littérature et son père est un poète reconnu. Le jeune Mana Neyestani s’intéresse très tôt au dessin, comme son frère aîné, mais se dirige vers une formation d’architecte correspondant davantage à la demande sociale de son pays.

Pourtant, c’est bien le dessin qui est sa vocation. Il travaille dès 1990 pour divers magazines puis devient un illustrateur régulier pour la presse réformatrice. Il est cependant contraint au début des années 2000 de se cantonner aux illustrations pour enfants. Non pas qu’il ait créé un personnage adulé du public ou qu’il soit particulièrement inspiré pour s’adresser aux plus jeunes. Simplement, ses dessins commencent à déranger, ce qui n’est pas sans risque dans un pays comme l’Iran.

Car celui qui écrit ou qui dessine, même naïvement, n’est jamais à l’abri dans un régime où la liberté d’expression n’est qu’un vague concept dénoncé comme "occidental" ou "décadent". Et c’est donc à la suite d’un dessin pour enfants que Mana Neyestani s’exile d’Iran. Il nous raconte cet exil, et les péripéties qui l’ont précédé, dans son ouvrage majeur Une Métamorphose iranienne.

Une Métamorphose iranienne (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là

Cette bande-dessinée autobiographique de presque deux-cents pages, coéditée par Arte Editions et Çà et Là, revient sur la "mésaventure" qu’il a vécue en 2006. Alors qu’il a dessiné une petite conversation entre un enfant et un cafard, sans intention politique aucune, Mana Neyestani se retrouve entraîné dans un engrenage aux rouages infernaux, le menant en prison, au tribunal, de nouveau en prison, puis en fuite à Dubaï, en Turquie, en Malaisie et même jusqu’en Chine.

Le dessin incriminé... Une Métamorphose iranienne, détail de la page 16 (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là

Comment un dessin peut-il conduire à une telle situation ? Mana Neyestani a eu le malheur de glisser un terme azéri dans la bulle prononcée par son cafard. Il n’en faut pas plus pour que certains Azéris du Nord de l’Iran déclenchent manifestations et émeutes. Ces Iraniens d’origine turque, depuis longtemps opprimés par le pouvoir central, voient là l’occasion d’exprimer violemment leur colère. Les manifestations dégénèrent, des morts s’ensuivent. Mana Neyestani est bouleversé par cette situation qu’il ne maîtrise pas et qu’il n’avait pas envisagée ni même imaginée.

La République islamique joue alors un double-jeu : les manifestations sont durement réprimées, mais Mana Neyestani et son rédacteur en chef sont considérés comme responsables. Ils subissent alors interrogatoires, séjours en prisons, tentatives de manipulation. Reste alors la fuite, que Mana Neyestani et son épouse Mansoureh finissent par choisir, mais qui se révèle elle aussi pleine d’embûches.

Une Métamorphose iranienne est, comme son titre l’indique, un véritable récit kafkaïen. Le terme de "métamorphose" renvoie bien sûr au célèbre roman de Franz Kafka. Celle de Mana Neyestani est triple. D’illustrateur pour enfants, il devient opposant politique. D’Iranien, il devient apatride. D’homme tranquille, il devient homme traqué. La "métamorphose" fait également allusion au cafard, élément déclencheur de celle de Mana Neyestani et enveloppe définitive dans laquelle se retrouve emprisonné le Gregor Samsa de Kafka.

Enfin, le destin comme la narration de Mana Neyestani sont kafkaïens. Le récit est construit sur un long retour en arrière, divisé en de nombreux chapitres, mais reste inachevé puisque la situation de Mana Neyestani n’est pas résolue. Cependant, c’est surtout son parcours qui mérite le qualificatif de "kafkaïen". L’absurdité de départ de la situation, les décisions de l’administration iranienne, les trajets entre la cellule et les salles d’interrogatoire, les obstacles à l’émigration, les personnages dissimulateurs et manipulateurs : nombre d’éléments de l’histoire de Mana Neyestani rappellent l’univers de Franz Kafka, et en particulier celui de son personnage M. K. dans Le Procès.

Une Métamorphose iranienne, détails de la page 17 (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là

Malgré tout, l’ouvrage n’a rien de plombant. Le dessin en noir et blanc de Mana Neyestani, composé principalement de hachures, se permet quelques éclats. Usant d’un trait fin et précis, le dessinateur ose également des mises en page déconstruites, des cases se répondant d’une planche à l’autre, quelques pleines pages ou des portraits saisissants parfois à la limite de la caricature. Au final, l’alliance entre cette histoire dramatique racontée avec humilité – Mana Neyestani ne cache rien de ses peurs et de son désespoir – et ce graphisme mi-réaliste, mi-cartoonesque rend Une Métamorphose iranienne passionnant.

Une Métamorphose iranienne, pages 18-19 (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là
Tout ba bien (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là

Le récit de cet ouvrage s’arrête quand Mana Neyestani et son épouse reviennent en Malaisie après un détour infructueux par la Chine. Ils y restent jusqu’à ce que la Ville de Paris les invite dans le cadre de l’ICORN (International Cities of Refuge Network), leur permettant ainsi de s’installer en France et de chercher à obtenir le statut de demandeurs d’asile. Pendant ce temps, le dessinateur ne cesse de travailler. Loin de l’Iran, il n’hésite plus à faire passer ses opinions par ses dessins. Il s’engage donc aux côtés des dissidents, surtout après 2009 et les élections remportées par Ahmadinejad. C’est ce travail, où les thèmes de la dictature, de l’oppression et de la liberté d’expression sont récurrents, que l’on peut voir dans son recueil Tout va Bien ! (Arte Editions – Çà et Là).

Dessin extrait du recueil Tout va bien ! (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là
Petit Manuel du parfait réfugié politique (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là

Mais Mana Neyestani n’en avait pas pour autant terminé avec les situations kafkaïennes ! Comme il le montre dans son Petit Manuel du parfait réfugié politique, paru en 2015 (Arte Editions – Çà et Là), les démarches à effectuer par tout demandeur d’asile en France relèvent davantage du casse-tête que de la promenade de santé. Rien à voir heureusement avec la peur de la torture, les menaces et l’enfermement subis en Iran. Mais la demande d’asile se révèle d’une grande complexité, provoque des situations d’une totale absurdité – par exemple pour le réfugié désirant travailler – et oblige à une infinie patience, au point que certains peuvent s’en désespérer.

Fac-similé du titre de séjour de l’auteur (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là

Cet ouvrage pourrait paraître plus anecdotique qu’Une Métamorphose iranienne. De petit format, d’une pagination inférieure à cent-trente pages et accompagné du fac-similé d’une carte de séjour, il relate des faits bien moins dramatiques que ceux vécus par Mana Neyestani et sa famille en Iran. Néanmoins, en maniant habilement la dérision et l’ironie, le dessinateur ne cède ni à la rancune, ni au pessimisme, tout en mettant en lumière les travers de l’administration française et en rappelant que derrière chaque dossier, chaque numéro, se cache une trajectoire individuelle spécifique.

Petit Manuel du parfait réfugié politique, page 8 (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là

Dans son style dorénavant caractéristique mais cette fois agrémenté de quelques touches de couleurs, Mana Neyestani retrace les peines et les espoirs du demandeur d’asile. Sans se prétendre porte-parole de tous les migrants ni même des réfugiés politiques, il exprime avec humour et humanisme leur désarroi. Ni "parasite" ou "terroriste", ni "pauvre homme" ou "champion de la Liberté", comme il l’écrit lui-même en quatrième de couverture, il s’interroge finalement : "Où suis-je à ma place ?".

Petit Manuel du parfait réfugié politique, page 9 (c) Mana Neyestani / Arte Editions / çà et là

Une Métamorphose iranienne et le Petit Manuel du parfait réfugié politique sont donc complémentaires. Relatant l’avant-exil pour l’un et l’après pour l’autre, les deux ouvrages permettent de se souvenir que chaque réfugié a un destin singulier. Comme Mana Neyestani, les héros sont rares et les exilés jamais volontaires. Au départ contraint répond une arrivée hasardeuse. Chaque réfugié porte en lui une histoire et des espoirs, et son voyage n’a pas pour but de nuire à son prochain, fût-il étranger : avec vigueur mais sans emphase, c’est ce que Mana Neyestani nous rappelle, ce qui n’est pas un mal par les temps qui courent…

Documents
Petit Manuel du parfait réfugié politique, page 10 (c) Mana Neyestani / Arte (...) Petit Manuel du parfait réfugié politique, page 11 (c) Mana Neyestani / Arte (...) Dessin extrait du recueil Tout va bien ! (c) Mana Neyestani / Arte Editions (...)

(par Frédéric HOJLO)

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