Marc-Antoine Mathieu : « Chaque "Paf-Gadget" des Julius Corentin Acquefacques offre plusieurs sens »

15 avril 2013 2 commentaires
  • L'auteur de "Dieu en personne", de l'étonnant "3" "et de bien d'autres expérimentations en bande dessinée revient en détail sur le [sixième tome de {Julius Corentin Acquefaques}->art14544], sans doute un des meilleurs albums réfléchissant et s'amusant sur le médium de la bande dessinée. Un des immanquables du printemps !
Marc-Antoine Mathieu : « Chaque "Paf-Gadget" des Julius Corentin Acquefacques offre plusieurs sens »
Le Décalage par Marc-Antoine Mathieu
Ed. Delcourt

On devrait peut-être expliquer tout d’abord au lecteur que vous ne faites pas qu’une bande dessinée tous les deux ans ?

Je ne pratique pas la bande dessinée en permanence, j’ai plusieurs casquettes : je suis à la fois graphiste et scénographe. La bande dessinée est donc un terrain d’expérimentation, mais elle prend de plus en plus d’ampleur en cours de ces dernières années.

La bande dessinée vous apporte-t-elle plus de liberté ? Plus d’imaginaire pour un moindre coût ?

Oui, il me semble que tout créateur désire à un moment se retrouver seul avec un univers, un champ qu’il peut explorer lui-seul et à part entière, qu’on soit musicien ou plasticien. Et je pense que la BD représente ce domaine de prédilection où je peux être seul avec moi-même, et travailler en toute liberté.

Alors, dans ce média particulier, est-ce vous revenez régulièrement avec Julius pour expérimenter ?

Julius représente plutôt un de mes points d’ancrage, autour desquels je gravite, comme le font mes auteurs fétiches Fred, Goossens, Masse, Boucq, … Comme pour un ouvrage jamais fini, on ressent le besoin d’y revenir, afin de le peaufiner ou le ré-attaquer et découvrir d’autres aspects qu’il renferme.

Dans chaque album de la série, vous partez du même lieu (La chambre de Julius) et vous lui rajoutez à mon sens une dimension complémentaire tout en voulant explorer et casser les codes. Ce sixième tome, Le Décalage, me semble même plus prononcé dans ce sens car vous jouez sur deux tableaux…

Oui, j’ai sans doute mis la barre plus haute que dans les précédents ouvrages, avec un scénario qui est déjà passé, alors que le lecteur lit tout de même un scénario ! Je voulais distiller ces différents paradoxes tout au long du récit.

Un album de bande dessinée naît d’une série de contraintes, dont certaines sont commerciales tels la couverture, les pages de garde et de titre, le code-barre, les références de l’éditeur, etc. Vouliez-vous jouer avec le lecteur, expérimenter dans des terrains de « chasse gardée » ?

On peut encore expérimenter, et je ne suis pas du tout le seul à l’imaginer. Je pense à Fred, Forest, Masse ou l’Oubapo plus proche de nous. Mais aussi des auteurs comme Winsor McCay, Franquin et Hergé qui ont su jouer avec les codes pour les enchérir. André Gide disait que « L’art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté », et cela convient à la bande dessinée qui est un médium aux contraintes aussi fortes en termes physiques (une succession de cases dans des pages) que psychologiques.

C’est donc logique que des auteurs ont envie de jouer avec ces contraintes, pour tenter de s’en échapper. La bulle en dehors du cadre, l’hors-champ, l’iconoclaste onomatopée… beaucoup de codes actuels de la bande dessinée sont nés d’une volonté de s’en libérer. Pour ma part, je tente peut-être de « faire le mur » toutes les semaines alors que d’autres le font tous les mois.

Cherchez-vous un nouveau moyen d’évasion pour chaque Julius Corentin Acquefacques ?

Non, même si c’est le propos de la série. Ce n’est pas pour autant une condition préalable pour débuter un nouveau récit. Je préfère me laisser porter par ma rêverie et mes humeurs poétiques, être à l’écoute de ce qui pourra me surprendre.

Une idée peut devenir le terreau propice à l’avènement d’un chamboulement dans les codes. Mais ce n’est pas pour autant le cas de tous mes livres, car Dieu en personne ne génère pas de catastrophe particulière, si ce n’est Dieu qui déboule sur Terre, géniteur du récit mais dans un format très classique.

D’un autre côté, avec 3’’, je ne voulais pas tant casser le code, qu’approfondir au maximum le principe tout simple de zoomer dans une image. Ce n’était pas nouveau, mais en le poussant jusqu’au paroxysme, je me suis rendu compte que je générais quelque chose de tout-à-fait étonnant. Un explorateur ignore ce qu’il va découvrir ou expérimenter, il sait juste qu’il part pour un voyage vers l’inconnu, mais il y a très peu de chances que cela chamboule quoi que ce soit. Et d’ailleurs, certains explorateurs n’auraient peut-être pas entrepris leurs voyages s’ils en avaient connu les conséquences.

Pour la proportion d’expérimentations réussies, Il y a donc pas mal d’idées que vous laissez de côté en cours de voyage, ou que vous récupérez plus tard ?

Forcément, on fait souvent le choix d’arrêter d’expérimenter un concept ! Et c’est vraiment très rare de revenir dessus ensuite. J’ai des carnets remplis de bribes d’idées qui ne seront jamais utilisées, car même si elles sont intéressantes et ont du sens dans un contexte particulier, les transposer leur retire toute leur naturel.

Pour revenir au Décalage, ce sixième tome de Julius, vous vous êtes demandé ce qui déroulait juste avant ou juste après le récit lui-même, si les personnages avaient une véritable vie en dehors du scénario. Vous avez donc tiré un coup sec sur votre chemin de fer afin de voir ce qui se passerait...

Tout-à-fait, comme si le temps avait tiré le tapis ! Tout est resté en place, mais quelque chose plante car les personnages se rendent compte qu’il n’y a plus d’histoire, ce qui crée des questions à la fois existentielles, cocasses et absurdes.

On ressent également plus de dérision par rapport au monde de la bande dessinée lui-même. C’est même de l’auto-dérision lorsque vos personnages s’étonnent d’avoir plus d’action que de coutume !

Disons que je me situe en retrait de mon récit, ce qui permet de générer des discussions sur le médium en lui-même. Et donc aussi une réflexion de la part du lecteur sur l’existence ou non du scénario, sur la présence du héros pour faire avancer le récit. Pourtant, il se passe quand même quelque chose ! Pour un lecteur qui désire s’interroger sur le médium de la bande dessinée, c’est un terrain propice. Mais je ne présente aucune théorie, Scott McCloud a fait cela tellement bien ! J’ai juste voulu porter un regard indirect sur la bande dessinée, et c’est en le faisant que je me suis rendu compte de ce que cela pouvait apporter, car mon idée première n’était pas aussi affinée.

Vous jetez également un regard rétrospectif de dérision sur votre travail, avec vingt ans d’écart.

Oui, ce moment où les personnages se baladent dans de gigantesques planches de bande dessinée est aussi un hommage au milieu en général, car je pense que c’est un art non seulement très vivant, mais qui restera longtemps. Et en même temps, vu de haut, cela semble encore mineur. Il y a encore à travailler… à développer.

On y trouve un hommage relativement appuyé à Masse

Oui, car c’est un auteur qui a été déterminant pour moi, au même titre que ceux que j’ai précités. Quand j’ai débuté en bande dessinée, j’avais découvert Masse au moment où j’étais en recherche tous azimuts. Je voulais raconter des histoires, mais sans vraiment réussir à trouver ma voie. En tombant sur Masse, j’ai eu l’impression de découvrir la vérité sur la bande dessinée. Chacun auteur actuel a eu son auteur déclencheur. Pour ma part, je n’aurais pas fait de BD sans Masse… Ou alors très différemment ! Je voulais donc placer dans mon histoire cet auteur qui a tant compté pour moi, et qui demeure encore trop méconnu !

Vous jouez bien entendu avec le récit, mais comme dans les autres albums de Julius, vous travaillez également de façon ludique avec le support et vous profitez de ce glissement pour modifier complètement votre présentation. Le récit débute d’ailleurs à la page 7 qui se trouve en couverture, et on suit la lecture dans les pages de garde… Sans oublier ces pages déchirées qui se retrouvent à l’intérieur ! Est-ce devenu une obligation pour vous de trouver à chaque fois une astuce physique qui colle à votre thème ?

Pas une obligation… Plutôt un défi, pour ce qui me concerne, et un cadeau au lecteur : le « Paf-gadget », cette petite catastrophe qui symbolise la rupture, le décrochage dans ce récit classique. Une fois de plus, c’est propice à s’interroger sur le médium, mais aussi à se demander si le sentiment ressenti en bande dessinée peut vraiment subvenir dans la vie ? Quelle nouvelle appréhension du réel cela génère-t-il chez moi ? En tournant des pages déchirées de l’histoire, on en loupe une partie, mais en même temps, elles sont riches de leur absence… Je pense que, pour le lecteur intéressé, cela peut faire naître des réflexions presque philosophiques, mais sur un terrain totalement ludique ! Et cela ne peut être l’un ou l’autre ! Chacun de ces basculement physique (la spirale, la 3D, la case vide, les pages déchirées, etc.) se justifie bien entendu du point de vue du scénario, mais est également géniteur de questionnements sur le médium, et donc sur notre rapport au monde.

Les réflexions philosophiques peuvent se prolonger lorsqu’on réfléchit sur votre personnage de héros qui assiste impuissant à ce qui se déroule devant lui.

Bien entendu, on peut avoir plusieurs types de réflexion par rapport à cela. Je propose un cadre, et c’est au lecteur de remplir les blancs, avec son propre vécu, sa propre perception. Et c’est d’ailleurs la seule récompense pour un créateur vis-à-vis du public : c’est de ressentir que le lecteur s’approprie l’histoire, afin de s’y ré-inscrire. Voilà sans doute toute la définition de mon travail, dans les Julius, au travers de la bande dessinée, mais également dans mes autres œuvres ! J’essaye de mettre suffisamment d’éléments, mais pas trop, histoire que le lecteur puisse se l’approprier à tout moment.

À côté de cela, on peut bien entendu faire rire et divertir, mais je développe avant tout une cour de récréation dans laquelle chaque lecteur pourrait en apprendre sur sa manière de vivre. C’est ce que j’espère, à mon humble niveau !

L’auteur détourne les planches de son album pour coller au thème du magazine
© Marc-Antoine Mathieu

C’est pour cela que vous avez participé au numéro spécial de Philosophie Magazine->art13746] ?

Bien entendu, c’est aussi l’occasion de s’arrêter un instant et de réfléchir. Cette collaboration est une histoire étonnante, car ils m’ont contacté alors que j’étais en train de réaliser la planche où les personnages arrivent au milieu du désert, dotés du panneau indicateur avec des flèches vierges. Et ils me proposent de réfléchir sur le sens de la vie ! Et cette coïncidence ne pouvait être fortuite, alors que je réfléchissais justement sur les directions possibles ! J’ai donc repris cette série de planches, tout en modifiant le scénario afin de me centrer plus explicitement sur leur thématique de travail. Ce qui m’a permis de traiter de la vie, un concept tout-à-fait inabordable dans la série Julius elle-même ! De plus, le personnage de Julius n’intervenant pas dans ces planches, je pouvais sortir réellement du contexte du récit, sans trahir l’esprit de la série.

Nous avons abordé le fond et le format particuliers de vos histoires, reste votre trait et surtout votre utilisation d’un noir et blanc si caractéristique. Bien que vous soyez revenu au gris dans Dieu en personne

À la base, ce n’était pas un choix esthétique, mais plutôt une recherche d’efficacité. À terme, c’est devenu une discipline esthétique que j’ai affinée pour en renforcer la légitimité, mais je voulais juste que le dessin soit au service du texte. Dans de pareils livres, je n’aurais pas voulu qu’une expérimentation graphique complémentaire vienne perturber le message. Je veux donc un dessin humble et graphique, et qui reste dans la ligne des Julius précédents. Si je désire un jour expérimenter dans le dessin, ce sera bien entendu avec de nouveaux personnages… Si j’envisage d’y mettre des personnages !

Est-ce que vous auriez pu développer les concepts physiques de spirale, pages déchirées et autres Paf-gadgets chez un éditeur autre que Delcourt ?

Difficile à dire… Peut-être, mais l’intérêt de notre collaboration avec Guy Delcourt, c’est la complicité dans notre esprit d’aventure. Si je suis un créateur d’histoire, Guy Delcourt est un créateur d’entreprise, une position dans laquelle je me retrouve avec la scénographie.

Même si nous n’avons pas forcément les mêmes goûts artistiques, ce respect mutuel au cours de ces vingt dernières années a fait qu’il a été à chaque fois attentif à la fabrication de ces albums particuliers. Ces maquettes particulières nécessitaient un suivi aux petits oignons, qui était peut-être plus simple chez Delcourt à une certaine époque, que dans d’autres grandes maisons d’édition.

De plus, comme Delcourt est un éditeur fidèle avec ses auteurs, il attend aussi la même fidélité en retour, et donc on se recontacte toujours. Même avec ses nouvelles responsabilités, c’est assez précieux d’avoir un éditeur qui répond quand on l’appelle.

Et pour la suite en bande dessinée ?

J’ai des idées dans les cartons, dont une histoire qui monte en puissance, traitant de l’identité et qui se rapproche de ce que j’ai fait avec Le Dessin.

J’ai un autre projet très graphique, narratif mais muet, politico-philosophique. Et enfin, un autre projet de polar très expérimental, mais cela doit encore mûrir. Dans les trois cas, j’ai de quoi m’amuser !

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : © CL Detournay

 
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2 Messages :
  • Mes gouts en matière de BD sont plutôt traditionnels.
    Mais une exception pour M.A. Mathieu qui est l’un des créateurs les plus originaux que je connaisse.
    Il a créé un univers singulier jouant avec les codes de la BD et en les dynamitant pour le plus grand plaisir du lecteur.
    Et puis comme dans PIF il y a toujours le cadeau gadget : la casse manquante, la spirale et ici les pages déchirées.
    Mais attention ces "anomalies" ne sont pas gratuites, elles s’intègrent toujours parfaitement dans le récit.
    A noter que les BD hors du cycle J.C. Acquefacques sont aussi d’un niveau inégalé.
    Il faut absolument avoir lu LE DESSIN. Je n’hésiterai pas à dire que ça confine au génie !
    Conclusion : MAM est incontournable...

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  • Tout est grossier, tout est piège chez Marc Antoine Mathieu.

    Grossièreté et piège de la bonne idée, de la bonne idée remarquable, de l’idée qui parle.

    De l’idée qui flatte l’intelligence du lecteur de par son horrible évidence.

    Qui flatte les lectures sans fin des chroniqueurs, qui ouvre à la diarrhée de la discussion.

    Une œuvre qui fédère tous les horizons, qui les piège par sa séduction de bon goût.

    Et je ne parle même pas de la grossièreté du dessin ou plutôt de sa négation même.

    C’est tout dire…

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