Marie Moinard : « C’est un livre humaniste. Je ne voulais pas que ce soit un livre de plus. »

12 septembre 2009 0 commentaire
  • Jeune éditrice de la maison d’édition Des ronds dans l’O depuis bientôt cinq ans, Marie Moinard lance un album collectif de 34 auteurs de bande dessinée intitulé « En chemin, elle rencontre… » pour dénoncer la violence faite aux femmes.

Vous dirigez depuis cinq ans le label Des ronds dans l’O, pourquoi publier ce livre aujourd’hui ?

Marie Moinard : « C'est un livre humaniste. Je ne voulais pas que ce soit un livre de plus. »
Couverture d’Emmanuel Lepage

Bientôt cinq ans. Le premier livre est paru en janvier 2005. On fêtera nos 5 ans au prochain Angoulême. Pourquoi publier ce livre aujourd’hui ? Principalement pour une question de maturité et de crédibilité auprès des lecteurs. J’ai préféré attendre que le public nous connaisse un peu mais le projet de ce livre existe depuis très longtemps. Et puis j’ai préféré attendre aussi que les auteurs puissent se sentir en confiance, car travailler un tel thème, particulièrement glissant, et ce avec une petite maison d’édition, est un sacré pari. J’ai bien fait puisqu’ils sont nombreux à m’avoir prêté leur nom et leur talent.

Comment se fait il qu’aucun éditeur n’ait déjà abordé ce sujet dans son ensemble ?

Effectivement, c’est une lacune que j’ai trouvée dommage de constater. Je suppose que la violence faite aux femmes est une trop grosse prise de risque. C’est un sujet politique. Une autre raison est évidemment l’indifférence. Éventuellement, la crainte d’un échec commercial en relation directe avec la deuxième supposition.

Beaucoup de grands noms d’auteurs de la BD y ont participé, de toutes générations (des grands anciens comme René Follet ou Lucien De Gieter jusqu’à des jeunes auteurs comme Damien Vanders, en passant par Charles Masson, Éric Corbeyran, Denis Lapière, etc.) ; comment les avez-vous convaincus de participer à votre projet ?

J’ai expliqué le projet, rien d’autre. Au final, ils sont tous concernés par le thème et ma conviction les a motivés. J’espère qu’ils ont eu raison mais pour l’instant les réactions sont encourageantes.

Il y a également la participation d’Amnesty International…

Ce livre est un livre humaniste. Je ne voulais pas que ce soit un livre de plus. Surtout pour un petit éditeur, ça aurait été un livre invisible de plus. J’ai donc contacté de nombreuses associations pour les associer au projet mais aussi pour profiter de leur soutien en terme de diffusion, surtout vis à vis des jeunes. En général, ils sont intervenants en milieu scolaire sur les thèmes qu’ils défendent. Pour Amnesty comme pour les autres, le livre est arrivé comme un outil au bon moment, car il est important pour eux de travailler avec des choses plus actuelles. Le Planning Familial a eu ce même enthousiasme, tout autant que le GAMS (Groupement pour l’abolition des mutilations sexuelles) ou encore la Fondation Scelles. Amnesty a suivi l’avancement du livre et finalement, ils l’ont trouvé tellement bien qu’ils ont souhaité figurer sur la couverture ; d’ailleurs, ils l’ont aussi préfacé. J’en retire une grande satisfaction ; communiquer avec l’équipe Commission Femmes a été un grand plaisir. Je crois que, quand on a un projet solide, ces associations le perçoivent et nous suivent. En tout cas, leur présence valorise le livre et nous sommes vraiment contents de cette collaboration.

Extrait de "Awa"
(c) Marie Moinard - Charles Masson / Des ronds dans l’O

Quelle a été la construction du livre ? Pourquoi avoir mélangé à la fois des bandes dessinées, des illustrations, et des textes illustrés ?

Il y a tous les genres, car on s’adresse à tous les publics, lecteurs de bandes dessinées ou non, hommes et femmes, jeunes ou vieux, sans distinction de couleur de peau, de religion, et d’opinion politique.

Pourquoi avoir apporté votre propre témoignage dans le livre ?

Je l’ai dit dans une interview pour BDCaf’Mag : En réalité, je ne souhaitais pas le faire. Malheureusement ,les choses ne se sont pas passées comme elles étaient prévues à l’origine, il a fallu s’impliquer. Le livre est construit sur le réel. On donne des chiffres, on donne des mots-clés, on raconte des histoires qui sont toutes basées sur des témoignages, même celles qui sont les plus métaphoriques comme celles de Jeanne Puchol ou Philippe Caza ; pourtant chacun des deux a travaillé pour l’une en direct avec le GAMS, à l’écoute de témoignages confiés par une formatrice ; pour l’autre sur les témoignages difficiles à soutenir avec force détails et photos, livrés sur les sites rendant compte du crime d’honneur. En ce qui concerne la violence conjugale et le viol, il était difficile d’inventer des histoires alors qu’on est dans un discours militant. Donc, la première raison, c’est la conformité à la réalité, ensuite c’est une question de crédibilité. J’espère aussi montrer qu’il faut s’exprimer si on veut changer les choses.

Extrait de "Marie"
(c) Eric Corbeyran - Damien Vanders / Des ronds dans l’O

Comment s’est passé votre collaboration avec Éric Corbeyran sur ce récit ?

Je dirais que ça s’est passé avec la plus grande facilité. Il a pris le temps de réfléchir mais une fois qu’il a eu lu le témoignage, il m’a répondu : "Je suis des vôtres". J’ajoute qu’il a travaillé sans savoir qui était l’auteure du récit, car je ne voulais pas les gêner dans la création, ni lui ni Damien. Ils l’ont su après. En tout cas, travailler avec Éric est un vrai bonheur.

Avez-vous vu des difficultés à monter ce projet ?

Comme je viens de le dire, il a fallu faire avec le désistement, parfois à la dernière minute, voire même sans avoir été prévenue ; il a fallu faire avec le manque de moyens financiers. Voilà pour les principales difficultés. Finalement, ça n’est pas ce que je retiens. Ce que je préfère retenir, c’est des choses plus gaies, les crises de rire malgré le thème - pour l’anecdote, avec Charles Masson, alors que nous ne nous connaissions pas, nous avons eu une communication téléphonique immédiatement axée sur le clitoris sans qu’aucun de nous deux ne voit le problème. C’est seulement après avoir raccroché que le surréalisme de la situation m’est apparu et j’avoue que c’était très drôle. Il faut dire que Charles étant médecin, il n’a, lui non plus, ressenti aucun tabou. Je retiens également par exemple la quasi impossibilité pour Denis Lapière de nous coller dans son planning ; il m’a demandé si c’était une bonne raison, il a ri et il a dit "Bon, je vais dormir moins !" ; et il est dans le projet avec Daphné Collignon.

En fait, j’ai plein et principalement des belles histoires autour de la construction de ce livre.

Jeanne Puchol et Marie Moinard à la Fête de l’Humanité
(c) François Boudet

Qu’en attendez-vous maintenant ?

Beaucoup ! J’ai déjà eu des réactions immédiates qui me confortent dans ce que j’espérais : le livre apprend des choses, explique et permet d’en parler. J’espère que le livre va aller le plus loin possible dans les collèges, que les jeunes prennent leur responsabilité et retrouvent un côté naturel et spontané dans leurs relations garçons/filles et qu’ils soient la génération qui mette fin à ce drame. J’espère que les politiques agissent. On a assez perdu de temps comme ça. J’espère que ce livre montrera l’exemple, j’espère que les femmes auront le courage de franchir la porte des commissariat, des hôpitaux, des associations, et témoigneront de leur quotidien afin que le monde sache ; j’espère que la résistance et le tabou autour de ces violences vont enfin céder la place à l’expression de tous sans retenues ni complexes.

Prévoyez-vous une suite à cet album ou aux personnages (Awa, Marie, etc.) ?

Je suis interrogative sur le sujet. Effectivement j’aimerais poursuivre avec des auteurs qui n’ont pas eu le temps de participer et pour qui j’ai un grand respect, par exemple Jacques Ferrandez et quelques autres, sur des thèmes qui me tiennent à cœur et qu’on n’a pas pu insérer dans le recueil. Mais il faudra attendre un moment à moins qu’un changement dans nos moyens nous le permette. Quant à reprendre la vie et l’œuvre des personnages, on y a pensé mais chacun étant tellement pris sur d’autres projets, il est peu probable que ces one-shot voient le jour.

(par François Boudet)

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Photo en médaillon (c) François Boudet

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