Marwan Kahil (Scénariste) : « Albert Einstein n’a jamais été autant d’actualité. »

5 avril 2017 0 commentaire
  • Marwan Kahil est un jeune scénariste. Il vient de publier aux éditions parisiennes 21g sa première bande dessinée : Einstein – La poésie du réel (dessins de Manuel García Iglesias). Notre rencontre nous laisse à penser que l’on entendra encore parler dans pas longtemps…
Marwan Kahil (Scénariste) : « Albert Einstein n'a jamais été autant d'actualité. »
Einstein – La poésie du réel de Marwan Kahil et Manuel García Iglesias, aux éditions 21g

C’est votre première BD mais cela fait un petit temps que vous fréquentez le milieu de la bande dessinée...

Oui, j’ai été lauréat en 2006 d’un prix de scénario suite à un concours des éditions Dargaud avec à la clé la réalisation des planches par Juanjo Guarnido, un auteur que j’admirais déjà à l’époque et que je continue d’admirer. Il y avait également la possibilité d’effectuer un séjour à Angoulême pour assister au Festival International de la Bande Dessinée, un bonheur. C’était une première pour moi et Angoulême était sous un épais manteau de neige. Georges Wolinski était alors Grand Prix, je me remémore parfaitement chaque instant, un vrai coup de cœur pour l’événement et pour cette capitale de la Charente et du monde de la Bande Dessinée. J’ai ainsi pu découvrir les coulisses du Festival International de la Bande Dessinée, rencontrer les auteurs...

Pour l’anecdote, lors de la remise des prix, Gipi était à mes côtés, or je venais de m’offrir Notes pour une histoire de guerre sur le stand des éditions Actes Sud conseillé par Michel Parfenov, là encore une belle rencontre. D’autant que cette année-là, Gipi était récompensé par le Prix du meilleur album. Karine Bernadou, que j’avais rencontrée à Paris quelques semaines plus tôt, venait également de remporter le prix Jeunes Talents. Beaucoup d’émotions en perspective. Or, cette année-là Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canalès avaient obtenu le prix de la série pour Blacksad ce qui avait fortement contraint l’agenda de Guarnido, je n’ai donc pas obtenu la réalisation des planches promises, ni la probable publication de mon projet, mais les éditions Dargaud ont été compréhensives et m’ont encouragé à poursuivre ma voie dans l’écriture. J’avais rencontré également Matz lors de cette édition, et il avait été à l’écoute du jeune scénariste en devenir que j’étais et m’avait également encouragé à poursuivre mes projets.

Ce n’est que quelques années plus tard, alors que j’étais encore étudiant, lors d’une rencontre consacrée à Jirô Taniguchi que j’allais rencontrer Benoît Mouchart et intégrer l’équipe du Festival International de la Bande Dessinée en tant qu’assistant de direction artistique en parallèle de mes études. Je garde un souvenir très fort de cette rencontre avec Benoît Mouchart et Jirô Taniguchi. Depuis je ne manque pas une seule édition du festival et je garde à chaque fois d’excellents souvenirs. L’un des meilleurs étant aux côtés de Baru, dont l’œuvre est plus que jamais d’actualité.

À noter au delà de ce parcours que la Bande Dessinée a toujours été présente, et elle a été une saine échappatoire à des moments très difficiles de ma vie, au sortir de la Guerre du Liban notamment, qu’il s’agisse de Snoopy et des Peanuts, de Mafalda, de Tintin ou sur les étagères un peu plus hautes de la bibliothèque de mon père des Lauzier, Métal Hurlant, Hara Kiri, Gillon et des titres à couvertures souples d’(A suivre). À l’adolescence c’est Thorgal, La Quête de l’oiseau du temps, Le Troisième Testament et d’autres titres qui sont venus me porter vers le monde adulte. D’autant qu’avant mon retour en France, j’ai pu compter sur le Salon du Livre de Beyrouth, un évènement majeur et sur la passion des libraires beyrouthins. À l’époque, j’avais accepté de travailler deux étés de suite en tant que libraire à Beyrouth.

Vous avez une formation d’architecte.

Oui, mais je me consacre dorénavant totalement à l’écriture pour la bande dessinée, le théâtre et le cinéma, je donne également des cours de scénario pour une prépa destinée aux concours des Gobelins. L’architecture reste une belle formation, très complète. Rien de tel pour élaborer un projet et le mener à son terme. Partir d’une idée abstraite et réussir à la matérialiser dans sa forme construite. Être un architecte ou un scénographe c’est être un scénariste de l’espace, c’est créer des parcours, penser à la présence et au déploiement de la vie en elle-même au sein de volumes, c’est anticiper toutes les imbrications et les strates de la matière. Il s’agit de mettre la curiosité et la connaissance au service d’un éventail de possibles. Une autre définition du métier de scénariste.

Je me souviendrai toujours des workshops et des ateliers d’Andri Gerber, de Peter Cook et de Didier Faustino, qui nous conseillaient de plancher sur des œuvres magistrales. Celles-ci allaient de textes philosophiques, de manifestes situationnistes à des œuvres-phares du 7e et du 9e art. J’ai également, au sein de l’Ecole Spéciale d’Architecture, pu suivre des cours d’Histoire de l’Art aux côtés de Philippe Guillemet et suivre l’atelier d’art graphique de Simon Boudvin. Un atelier de réflexion théorique et pratique autour du dessin et de l’image. Cet atelier a eu pour invités des artistes et des auteurs de bande dessinée dont François Olislaeger, Rupert & Mulot, Claire Braud, Aude Picault... C’était très enrichissant, une vraie chance.

D’où vous est venue l’idée de faire une biographie d’Einstein ?

Guillaume Dorison et Clotilde Bruneau, tous deux scénaristes, connaissaient mon envie de me remettre à l’écriture. Et ils m’ont permis de faire la connaissance de Jean-Paul Moulin qui initiait la maison d’édition 21g, consacrée aux grands destins qui ont forgé l’histoire de l’humanité. Jean-Paul m’a évoqué le projet alors que je devais me rendre à New York et Princeton. Il n’y a pas de hasard, que des rencontres, comme dirait Paul Eluard, j’ai alors tout de suite accepté. J’en ai profité pour lire Out of My Laters Years une fois sur place et mener mon enquête sur Albert Einstein pour approfondir quelques connaissances que j’avais grâce à mes lectures, aux émissions de France Culture et d’Arte.

J’ai immédiatement pensé qu’il serait passionnant d’entrer dans l’intimité d’Albert Einstein, de découvrir comment il vivait au quotidien, de ressentir ce que cela aurait fait de le croiser sur le campus de l’Institut d’Études Avancées de Princeton et surtout de découvrir ses secrets.

Est-il le génie qu’on prétend ?

Indubitablement, Albert Einstein est un génie et un visionnaire. Et c’est un homme avant tout, engagé sur les questions sociales et politiques, il nous montre que notre humanité peut transcender sa condition et tenter de percer les mystères de l’univers. Au delà des débats et des controverses liées au rôle de son épouse Mileva Maric et à la paternité de la relativité restreinte que l’on attribue à juste titre également à Henri Poincaré et à Hendrick Lorentz, et que j’ai tenté d’évoquer dans le livre.

Albert Einstein a un esprit de synthèse et une capacité à visualiser des concepts avec un talent qui lui est propre, ses expériences de pensées sont d’une clairvoyance infinie. Il est bel et bien le génie que nous connaissons et avec des nuances et une générosité que nous ne soupçonnons même pas. Pour preuve la vérification de ses théories d’année en année, décennie après décennie, voire plus récemment un siècle après qu’il nous ait ouvert la voie vers une nouvelle définition de notre réalité. Les ondes gravitationnelles, vérifiées il y a quelques mois, en sont un exemple frappant. C’est un génie, mais un homme donc, et il a eu, comme tout un chacun, des périodes de doutes et de questionnements. Il a, en tous les cas, pu compter sur des amis et des scientifiques de renom, je pense à Michele Besso et Marcel Grossmann.

Lui doit-on la bombe atomique ?

Non. Albert Einstein a réussi à déceler la puissance de la matière dans sa célèbre équation E = mc², mais il n’a pas à porter sur ses épaules la paternité de la bombe atomique. Lui reprocher la création d’une arme à partir d’une vérité universelle qui n’attendait qu’à être révélée est un tort et un raccourci indigne de l’engagement d’Albert Einstein en tant que pacifiste. Même s’il est vrai qu’Albert Einstein a accepté de signer une lettre encourageant le président Franklin Roosevelt à accélérer les recherches pour que les alliés obtiennent la bombe atomique avant les nazis, mais en aucun cas il n’a participé au Projet "Manhattan", il en a même été exclu. Et à la suite des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, il a milité activement contre la prolifération atomique. Tout cela est développé dans le livre rappelant la manière dont a vécu cette situation Albert Einstein et l’injustice dont il a été victime à ce niveau-là. Nous lui devons donc d’avoir empêché l’Allemagne nazie d’être en possession d’une telle arme.

Qu’avez-vous découvert de surprenant chez lui ?

Son amour de la bicyclette et des voiliers, par exemple ? Je dirais plutôt sa très riche correspondance et ses amitiés. Il faudrait consacrer un livre uniquement sur cet aspect tant ses lettres ont dû faire le tour du globe. Notamment avec son ami de toujours et scientifique Michele Besso, une correspondance intense également pour répondre à des questions posées par des enfants, des auteurs, des étudiants, des amateurs d’astronomie ou de physique et bien sûr pour échanger avec Sigmund Freud, Gandhi mais aussi avec la famille royale de Belgique et en particulier avec la reine Elisabeth de Belgique, tous deux étaient des amoureux de musique et étaient des violonistes à leurs heures perdues.

C’est lors de la première conférence organisée par Ernest Solvay à Bruxelles qu’Albert Einstein avait pu rencontrer les grands scientifiques de son temps pour la première fois d’où certainement son amour pour le Plat pays, il rencontrera la reine Elisabeth de Belgique en 1927 et restera quelques temps en Belgique avant son exil définitif d’Europe pour les États-Unis. Une correspondance avec cette souveraine qui durera trente ans jusqu’à sa mort. J’aurais aimé évoquer et développer cette partie consacrée à la Belgique, un pays que j’aime profondément au delà de mon grand intérêt pour la bande dessinée, mais pour ce qui est de ce pays, je me suis concentré sur la conférence Solvay de 1911. Et il a fallu que je réduise un peu la voilure pour raconter la vie mouvementée de ce génie.

Einstein a pris fait et cause contre l’antisémitisme -qu’il a vécu personnellement- et pour la création de l’État d’Israël. Est-il vrai qu’on lui en a proposé la présidence ?

Une proposition qu’il a déclinée. Il ne faut jamais oublier le contexte dans lequel a vécu Albert Einstein, une époque terrible où les pogroms les plus violents ont fini par laisser la place à une horreur sans précédent et dont il aurait pu être la victime : la Shoah, l’extermination des Juifs en Europe. Toute sa vie, Albert Einstein subira un ostracisme sévère, et ses premières années après l’obtention de son diplôme ont été extrêmement difficiles : aucun poste ne lui a été donné parce qu’il était juif. Il faudra attendre le soutien de Max Planck et la reconnaissance scientifique de ses théories par ses pairs pour enfin avoir une éclaircie. Pour revenir à la question, Albert Einstein s’est surtout engagé pour soutenir la création de l’Université hébraïque de Jérusalem, qu’il a inaugurée en 1925 aux côtés de Sigmund Freud, mais également de représentants du gouvernement britannique et des communautés juives, musulmanes et chrétiennes de la Palestine mandataire. C’était un pacifiste qui souhaitait la coexistence de tous les peuples et de toutes les communautés avec une volonté d’aller vers une réflexion qui dépasse les simples frontières d’un pays, c’était un supranationaliste.

Et il le dit clairement dans son ouvrage Comment je vois le Monde : “Je hais violemment l’héroïsme sur ordre, la violence gratuite et le nationalisme débile. La guerre est la chose la plus méprisable.” À méditer…

Comment, devant une vie aussi chargée, avez-vous pu en faire une bande dessinée ?

Il a fallu trouver un fil d’Ariane, le personnage de Mark est venu tout naturellement. C’est l’une des seules "fictions" de cette biographie dessinée, un moyen pour moi d’obtenir ce dialogue fécond avec Albert Einstein, de le désacraliser et de le sortir des carcans dans lesquels on le place parfois injustement. Albert Einstein a été un enfant, un adolescent, un homme, avec ses succès mais aussi ses failles. Il ne fallait pas simplement le rendre accessible, ce n’était pas l’objectif, il fallait lui rendre son humanité. La ligne éditoriale de Jean-Paul Moulin, au sein des éditions 21g et de la collection Destins d’histoire, permet d’aborder de manière pédagogique une personnalité illustre. Il s’agissait donc pour moi de montrer les apports d’Albert Einstein mais aussi de m’intéresser à ce qui le rendait unique mais avant tout humain.

Qui vous a mis en relation avec le dessinateur ? L’éditeur ?

Oui, Jean-Paul Moulin m’a présenté Manuel Garcia Iglesias, un auteur et dessinateur espagnol talentueux qui a d’ailleurs peint à l’huile la couverture du livre. Il possède une palette assez large et une vraie fluidité. Il s’est adapté à mes recommandations de manière très intuitive, nous sommes dorénavant amis.

Comment avez-vous travaillé ?

Je me suis énormément documenté, j’ai regardé plusieurs documentaires et lu les ouvrages mentionnés à la fin du livre. J’ai ainsi pu débuter la réflexion, effectuer une note d’intention avec tout ce que cela comporte, à savoir : un résumé, un synopsis détaillé, un chemin de fer, quelques croquis pour un début de storyboard, une présentation de l’histoire et le scénario complet comprenant des éléments de documentations pour éviter tout anachronisme et bien sûr le découpage avec le détail des plans et des différentes vues. Scénario que j’ai écris en anglais et en français avant de l’envoyer à Manuel. Manuel a effectué des pages-test, a cherché à adapter son style pour donner un effet "archive", puis nous avons travaillé ensemble avec des allers-retours par mail et via les réseaux sociaux.

Manuel a réussi à venir au Festival d’Angoulême en janvier 2016, et nous avons par la suite débuté la finalisation des dernières planches. Jean-Paul Moulin a été un soutien dans ces différents échanges et nous a épaulés tout au long du processus. Une fois les planches finalisées et avec l’autorisation de Jean-Paul et ses conseils, j’ai proposé également de travailler sur le lettrage sur le logiciel InDesign étant également passionné par le livre en tant qu’objet et par le monde de l’édition.

En quoi Einstein est-il encore pertinent aujourd’hui ?

Albert Einstein n’a jamais été autant d’actualité, cet homme est un génie et un visionnaire. La confirmation de l’existence des ondes gravitationnelles, il y a quelques mois par exemple, avaient été évoquée par Albert Einstein il y a presqu’un siècle !

Cet homme s’est engagé pour les droits civiques contre le racisme et pour l’intérêt général. Par ailleurs le repli de nos démocraties vers le nationalisme à cause d’une mondialisation qui a trahi ses engagements est quelque chose qu’il aurait condamné tout en comprenant les raisons de ce repli et en tentant de proposer des solutions pour un monde libéré de ses archaïsmes. L’élection de Donald Trump, les conflits en cours et ceux qui s’annoncent exigent de se ré-intéresser à cette figure pacifiste et supranationaliste qu’était Albert Einstein.

Lorsque je lis le journal ou lorsque j’écoute les informations que ce soit à la télévision ou à la radio, le nom d’Albert Einstein résonne. Qu’il s’agisse de célébrer le centenaire de la théorie de la relativité générale en 2015 ou simplement de citer l’apport de cet homme vis à vis de nos technologies actuelles (je pense au GPS, aux panneaux photovoltaïques mais pas uniquement...). Mais au delà de tout cela, cet homme est une "révolution" à lui tout seul pour citer Étienne Klein, et ce n’est pas exagéré de dire qu’il est un "faiseur d’univers", pour citer l’auteur George Bernard Shaw. Albert Einstein a créé un univers, et cet univers a encore de longs siècles devant lui et cela dans l’attente d’un autre homme ou d’une autre femme qui apporteront peut-être les éléments d’une prochaine révolution encore plus spectaculaire.

Albert Einstein est intarissable, de son enfance où il découvrait la boussole offerte par son père à la veille de sa mort et où il a demandé à sa secrétaire de lui donner de quoi écrire pour noter ses réflexions sur la structure rationnelle de la réalité, il n’a jamais cessé d’imaginer, de chercher à comprendre pour percer les secrets de cette poésie qui structure notre réel car pour lui "l’imagination était plus importante que le savoir."

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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