Matisse Manga : comme un fauve en cases

5 octobre 2010 0 commentaire
  • Présenter l'œuvre de Matisse en bande dessinée, voila le défi que s'est lancé Christophe Girard en partenariat avec le musée qui est dédié au peintre à Nice. A la clef, un album édité par Les Enfants Rouges et une belle porte d'entrée sur l'univers du maître du fauvisme.

Depuis quelques années, la bande dessinée prend ses aises dans les musées. Il va peut-être falloir désormais s’habituer à ce que l’inverse se produise. C’est en tout cas l’excellente initiative qu’a prise le musée Matisse de Nice en acceptant l’idée qu’un auteur de bande dessinée crée un album à partir de sa collection. Et l’on ne parle pas ici d’une plaquette de présentation à la mode BD mais bien d’une œuvre imaginée par l’artiste, qui donne sa vision des œuvres exposées du peintre sur 50 planches.

Matisse Manga : comme un fauve en cases
Une vue de l’extérieur du musée Matisse.
(c) Ville de Nice
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Christophe Girard
(c) Girard

L’artiste, c’est Christophe Girard, déjà remarqué pour sa Contre histoire de l’art, publiée aux éditions du point d’exclamation. Et l’art, il connaît, puisqu’il est aussi professeur à l’Ecole municipale d’arts plastiques de Nice. Comme beaucoup, il est entré aux beaux-arts avec l’envie de faire de la bande dessinée et n’a pas vu l’ombre de la queue d’un phylactère durant cinq ans.
Il termine donc ses études comme « artiste conceptuel » et ne revient à sa passion de la bande dessinée qu’après quelques années. Ce qui lui donne finalement un regard un peu différent sur le medium, peut-être moins strictement narratif que ses pairs.
Avec Matisse Manga, publié chez Les Enfants Rouges, il entreprend de réaliser une sorte de manifeste pour, selon ses propres mots, « remettre dans notre époque [un peintre qui] n’est pas traité à sa juste valeur et devrait être étudié plus sérieusement. »

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La page 11 de Matisse Manga
(c) Girard/Les enfants rouges

Bien que menée en partenariat avec le musée Matisse, l’album n’est pas une œuvre de commande mais une proposition de l’auteur que l’établissement a reprise au bond. « Que pouvait-on faire pour que le public ait un regard nouveau sur le musée ?, se souvient Marie-Thérèse Pulvenis de Séligny, conservatrice du musée. Nous avons échangé des idées avec Christophe Girard pour qu’il interprète les œuvres, fasse référence à Matisse. Et puis comme il connaît le travail d’Hokusai qui représentait les gens dans leur liberté d’expression, ça pouvait être aussi intéressant de représenter le public dans le musée. D’où le titre de l’album. »

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La page 6 de Matisse Manga
(c) Girard/Les enfants rouges

Le résultat est une bande dessinée qui n’est pas narrative, mais qui pourtant raconte une, voire trois histoires. Suivant un fil chronologique, elle présente l’évolution stylistique des œuvres de Matisse et elle ponctue la vie de l’artiste de réflexions, dites par lui-même ou ses contemporains, sur son travail. La troisième histoire concerne les visiteurs, croqués sur le vif dans le musée et représentés dans une frise qui entoure la case centrale.
Chaque page forme ainsi une unité, avec notamment un découpage qui verrouille le regard du lecteur et l’oriente vers le centre de la planche, technique habituelle de l’auteur. Pour autant, la lecture progresse au fil des pages et déroule la carrière artistique de Matisse, évoquée ici de manière plus allusive qu’un docu-fiction classique. L’évocation en devient moins facile d’accès mais beaucoup plus puissante pour qui fait l’effort de se laisser emporter.

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La page 49 de Matisse Manga
(c) Girard/Les enfants rouges

Le musée Matisse a joué le jeu, se rendant bien compte des potentialités du 9ème art (potentialités qu’il n’est jamais trop tard de découvrir) et de son utilisation croissante dans le milieu muséal. « Le musée n’est pas une chose morte et inerte, rappelle Marie-Thérèse Pulvenis de Séligny. Il essaie de suivre le mouvement. D’ailleurs, le musée du Louvre et celui de Lyon l’ont fait avant nous. C’est une tendance qui est étudiée par les musées, pour déterminer comment on peut mieux recevoir le public et faire mieux comprendre le musée. On doit se rendre compte que le musée est un lieu de promenade, de connaissance, de loisir. »

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Une salle du musée
(c) Ville de Nice

La volonté du musée de laisser libre cours à l’inspiration de l’artiste est d’autant plus louable que l’album possède une vraie ambition artistique. L’établissement a résisté à la tentation d’exiger une BD pédagogique qui, par exemple, expliquerait Matisse aux enfants. Celle-ci est destinée autant à faire réfléchir un public adulte qu’à divertir des lecteurs plus jeunes (on peut en effet rire des attitudes de certains visiteurs représentés sur les côtés des pages).
Difficulté supplémentaire ajoutée aux impératifs scientifiques d’un musée, le travail de Christophe Girard a été soumis au regard des héritiers de Matisse, dont le droit moral est inaliénable. Il a d’abord fallu les convaincre du bien fondé de l’utilisation de la bande dessinée. Une fois les réticences passées, quelques contraintes n’ont pu être levées, comme l’obligation de publier l’ouvrage en noir et blanc, un comble pour un peintre de la couleur !
« Le noir et blanc est comme un relevé de forme, qui n’est pas en concurrence avec l’original, explique Marie-Thérèse Pulvenis de Séligny. On offre au lecteur une œuvre interprétée qui permet d’ouvrir la curiosité. » En clair, la peur que le lecteur confonde le travail de Christophe Girard avec celui de Matisse a prévalu. La crainte du plagiat a été la plus forte. Même chose pour la couverture et pour la quatrième de couverture, à l’origine dans une couleur de la palette du peintre et finalement publiée en gris.

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La page 51 de Matisse Manga
(c) Girard/Les enfants rouges

Pour être tout à fait complet, n’oublions pas d’annoncer qu’à partir du 21 octobre a lieu l’exposition « Dessiner au musée ! » dans les murs de l’établissement. Allusion au travail de Christophe Girard et aux panneaux thématiques sur lesquels les visiteurs pourront eux-mêmes dessiner à l’issu de leur visite. L’exposition comportera en outre une présentation de l’œuvre d’Hokusai, des exemples de BD sur des peintres, une introduction à Matisse Manga et un accrochage des planches originales.

(par Thierry Lemaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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« Dessiner au musée ! »
Du 21 octobre au 31 décembre
Musée Matisse
164 avenue des Arènes-de-Cimiez, 06000 Nice
Du mercredi au lundi de 10:00 à 18:00

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