Maurice Tillieux, passionnément

27 avril 2011 10 commentaires
  • Il y a des auteurs comme Proust, comme Pagnol, comme Simenon, comme Albert Cohen, comme Van Gogh ou Picasso, qui marquent leur art d’une façon indélébile et dont la présence manque –et en même temps s’impose- aux générations suivantes. Maurice Tillieux est de cette trempe.
Maurice Tillieux, passionnément
L’intégrale de Gil Jourdan T4, avec Gos
Ed. Dupuis

Né le 7 août 1921, Maurice Tillieux vient d’une génération qui a vu l’émergence en librairie de deux courants culturels populaires de « mauvais genre » qui accompagnent le développement du cinéma : le roman policier et la bande dessinée. Dès les années 1930, deux auteurs belges rayonnent dans ces disciplines : Georges Simenon et Hergé. Ce sont les deux modèles de Tillieux.

Un auteur dans l’air du temps

Le premier, issu comme lui de la principauté liégeoise (Simenon de Liège, Tillieux de Huy), s’intéresse aux petites gens, aux ambiances provinciales, au détail trivial qui dénoue une intrigue basée sur une analyse détaillée des comportements résultant d’un métier ou d’un ordre social que l’on pouvait juger à cette époque, au-delà des grands bouleversements de l’Histoire, comme immuables. À cela s’ajoute la productivité compulsive du feuilletoniste (le romancier belge commettait un roman par semaine).

Le second impose une clarté, une narrativité juchée sur son quant à soi, et des personnages si parfaitement typés qu’ils nous semblent faire partie de notre propre famille. Le genre de la bande dessinée en ce temps-là revêt les oripeaux de l’innocence sous prétexte qu’il s’adresse à la jeunesse, avec cette nuance proprement belge : alors que les hussards (français) de la République se méfient de l’image, les éducateurs belges, imprégnés par le catholicisme, l’utilisent sans vergogne –de Tintin au Congo à Don Bosco- pour leur croisade eucharistique, et en font des chefs d’œuvre.

Une image caractéristique de Gil Jourdan : Les Cargos du crépuscule
(C) Tillieux / Dupuis

Tillieux fait la synthèse entre ces deux courants, mais il y ajoute trois ingrédients : une modernité proprement américaine héritée du Hard Boiled (Tillieux est un grand admirateur de James Hadley Chase) mais aussi des grands classiques américains du 9e Art : Dick Tracy de Chester Gould, paraissant, on l’oublie, dès le premier numéro de Spirou en 1938, Agent Secret X9 d’Alex Raymond & Dashiell Hammett et enfin Terry and the Pirates de Milton Caniff ; une fantaisie grotesque dans le détail héritée de Dubout au travers de celui que l’on surnomma le « Dubout belge », Jean Dratz , rédacteur en chef et principal illustrateur de Bravo ; enfin, une gouaille irrévérencieuse venue en droite ligne des dialogues de cette génération de scénaristes du cinéma français de l’après-guerre qui va de Jean Aurenche (La Traversée de Paris) à Michel Audiard (Les Tontons flingueurs).

Tillieux commence à publier très tôt chez Dupuis (dans Le Moustique dès 1936 et dans Spirou dès 1940) mais on ne lui ouvrit pas franchement la porte. Il fit donc carrière ailleurs, en particulier dans Héroïc-Albums avec sa série Félix, où il domine tous les autres contributeurs de la tête et des épaules. Mais avec la chute du journal de Fernand Cheneval en 1956 à cause de la censure française, il est contraint de rejoindre le giron de Marcinelle où, entre-temps, une dream team s’est constituée autour de Jijé.

Une planche de la série Félix, ancêtre de Gil Jourdan
(C) Tillieux

À partir des années soixante, il en devient avec René Goscinny – davantage concentré sur Lucky Luke- et Maurice Rosy, le pilier de l’hebdomadaire de la bonne humeur.

Il est au zénith, comme dessinateur (Gil Jourdan, César & Ernestine) et comme scénariste (Jess Long, Marc Lebut, Tif & Tondu, La Ribambelle, Hultrasson, Natacha…)

Une planche magnifique de Gil Jourdan à la galerie Maghen
(C) Tillieux/Dupuis

Changement d’époque

Dans l’introduction du tome 9 de l’Intégrale de Tif & Tondu, je mets en parallèle la mort simultanée de Goscinny et de Tillieux, respectivement en novembre 1977 et en février 1978 : « Dans L’Art Moderne (1977), le dessinateur hollandais Joost Swarte, créateur du terme de « Ligne claire », écrit discrètement en manchette d’un journal tombé à terre « Goscinny is dood ! » (Goscinny est mort). Goscinny, l’homme qui avait donné un statut aux scénaristes, qui avait rendu la bande dessinée à la mode auprès des intellectuels et qui avait porté son succès à des niveaux jamais atteints depuis, cet homme […] est foudroyé en pleine maturité, à l’âge de 51 ans. C’est un autre symbole fort d’une époque révolue. Maurice Tillieux disparaît quelques semaines plus tard. Apprenant la disparition de l’auteur de Gil Jourdan à la radio, Yves Chaland écrit au bas d’une page de Captivant (1978) : « Tillieux est mort, tout fout le camp ! » [1]

César & Ernestine - Spécialiste du thriller, Tillieux était aussi un orfèvre du gag.
(C) Tillieux / Dupuis

Ces décès inattendus provoquent une crise du scénario sans précédent et correspondent peu ou prou à la fin de l’âge d’or de l École franco-belge : «  On n’imagine pas aujourd’hui le choc causé par cette double disparition. C’est un peu comme si on avait perdu la recette de la potion magique. Chaque grande maison avait son grand scénariste. Pilote avait Goscinny, Spirou avait Tillieux et Tintin avait Greg… Les deux premiers ayant disparu, le troisième allait rejoindre comme directeur littéraire Dargaud à Paris, déserté par Charlier ralliant Super-As… Ce drôle de jeu de chaises musicales ouvrait une crise du scénario rendue responsable du déclin de la bande dessinée belge. » [2]

Tif & Tondu dessiné par Will. Tillieux en scénarisera 10 volumes inspirés parfois de sa série Félix.
Ed. Dupuis

Deux expositions majeures célèbrent Tillieux ces temps-ci. Une à Bruxelles, à la Maison de la bande dessinée, une autre qui ouvre cette semaine à la Galerie Maghen. Dans les deux cas, les originaux en vente (aujourd’hui hors de prix, alors que Tillieux les donnait ou les vendait à bas prix à qui en voulait de son vivant) sont un témoignage émouvant d’un artiste capital dans l’histoire du 9e Art.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Exposition "Gil Jourdan, un privé dans la BD" à Bruxelles, ouverte du mardi au dimanche inclus, de 10 à 18H, jusqu’au 2 octobre 2011. La Maison de la Bande Dessinée, Boulevard de l’Impératrice 1, 1000 Bruxelles. Tel : 02/502.94.68 - info@jije.org

Exposition-vente Maurice Tillieux à la Galerie Maghen, du 13 avril au 7 mai 2011, 47 quai des Grands Augustins - 75006 Paris - Tel. : 01 42 84 37 39 - Du Mardi au Samedi de 10h30 à 19h00. Le site de la Galerie Maghen

À propos de Maurice Tillieux, sur ActuaBD :

> Héroic, biographie en images de Maurice Tillieux

> Le prélude bruxellois à la célébration de l’« Héroïc Tillieux »

> Quoi de neuf ? Tillieux parbleu !

> Gil Jourdan, un chef d’oeuvre de référence de la BD belge

> Félix, l’intégrale T6, T7

[1Tome 9 de l’Intégrale de Tif & Tondu, Dupuis 2010, introduction critique.

[2Idem.

 
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10 Messages :
  • Maurice Tillieux, passionnément
    27 avril 2011 20:14, par jacques langlois

    Je sais bien qu’il faut trouver une accroche, mais bon : Proust, Pagnol, Simenon, Cohen et tant qu’on y est, Van Gogh ou Picasso. Fichtre, mon cher Didier !...

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 27 avril 2011 à  21:32 :

      Eh bien oui, mon cher Jacques.

      On parle bien ici du 9e Art. On peut mentionner aussi McCay, Kirby, Tezuka, Hergé, Goscinny, Franquin et bien d’autres.

      Tillieux a marqué la BD franco-belge, c’est un fait.

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      • Répondu par Rémy le 27 avril 2011 à  22:37 :

        Je suis passer voir l’exposition Tillieux à la Maison de la BD à Bruxelles dimanche, c’est VRAIMENT un maître ! Toutes ces planches de la Voiture Immergée !!!! Mais POURQUOI Charles Dupuis l’a convaincu à faire des scénarii pour les autres auteurs ? Pourquoi n’a-t-il pas continué le dessin ? Etait-il super bien payé pour ce job (les scenarii) ??? On ne saura jamais combien d’autres belles histoires il aurait pu dessiner.
        Quelqu’un sait-il pourquoi les filles Tillieux n’ont jamais accepté de repreneur pour la série Gil Jourdan ?
        merci pour ce très beau livre et cette superbe exposition !!!
        Rémy de Lyon

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        • Répondu par Alex le 28 avril 2011 à  00:21 :

          Il y a aussi une énorme baisse de qualité dans l’oeuvre de Tillieux- j’aimerais bien en connaître les tenants. À partir des "Moines Rouges", Gil Jourdan avait perdu de sa qualité graphique et scénaristique.

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      • Répondu par jacques langlois le 28 avril 2011 à  21:09 :

        Oui, c’est un fait que Tillieux est un grand de la BD franco-belge et j’aime beaucoup les premiers Gil Jourdan, qui me renvoient à de grands moments de lecture ...un peu lointains. J’ai d’ailleurs acheté les premiers volumes de l’intégrale correspondant à cette période. Par ailleurs cet "HéroÏc" est bien fait et séduisant. Mais faut-il le survendre par de telles comparaisons au nom d’un "9ème Art", expression un peu éculée, qui me semble avoir fait long feu ?Même en en appelant à qq noms dont certains me sont chers. That’s the point...Cela dit, ce n’est que mon opinion, même si je la partage ;

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        • Répondu par Krèstchan le 28 janvier 2012 à  21:41 :

          Et de préciser que Tillieux, c’était de la BD Belge, et non franco-belge... Il n’avait pas besoin d’être franco pour avoir tout son talent ! Mais les français aimeraient tant pouvoir dire que Tillieux (le + grand scénariste humoristiquo-policier au mooonde) était français ! Et non, c’est du bon belge !
          Et moi aussi, je suis belgo-chauvin et protectionniste ! Voire même patrimonial. Voilà. Vive Tillieux et toute son école...

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  • Maurice Tillieux, passionnément
    28 avril 2011 11:13, par Norbert

    Je vais sans doute détonner dans ce concert de louanges, mais personnellement, même si j’ai moi-même acquis nombre de BD de Tillieux (au scénario ou au dessin), j’ai toujours été circonspect devant le manque d’expressivité de ses personnages (je parle ici du dessin). Autant la mise en scène, les cadrages, les textes sont des modèles du genre, autant j’ai toujours trouvé les mimiques de Gil Jourdan d’une platitude sans nom...
    Mais attention : je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain, je redis que c’est la seule chose qui m’ait toujours contrarié dans son œuvre.

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    • Répondu le 28 avril 2011 à  11:52 :

      ce qui m’a toujours étonné de la part de la majorité des "amateurs" de bande dessinée c’est l’attente qu’ils ont que toutes les oeuvres doivent répondre à un cahier des charges, leur cahier des charges.
      "manque d’expressivité", par rapport à qui d’abord, et surtout pour quoi faire ?
      met-on des pneus de camion à une Aston-Martin ? et inversement ?
      l’univers d’un créateur, même s’il n’est pas créé ex-nihilo, ne peut-il prétendre à la particularité selon le choix que le créateur en question fait des instruments à sa disposition ? à ne pas confondre avec une question de style, mais j’ai l’impression qu’il est bien inutile de pousser la discussion plus avant...

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  • Maurice Tillieux, passionnément
    30 avril 2011 22:26, par Spalding

    En ce qui concerne l’intégrale Félix, on joue de malchance...Deligne l’avait commencée et s’est arrêté après quelques numéros que Dupuis a repris pour s’arrêter à nouveau quelques numéros plus loin. Quant à Niffle, il nous a abandonné en rase campagne au bout de 3 superbes albums. Est-ce qu’il y a une chance pour qu’un jour un éditeur publie une intégrale Félix..intégrale ? Et pendant que j’y suis, j’avais lu quelque part que Hughes Dayez avait un projet de biographie Tillieux chez Niffle. Quelqu’un sait il si ce projet verra le jour ?

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    • Répondu par Piet Lastar le 1er mai 2011 à  13:57 :

      Dayez devait être édité par Niffle qui n’édite plus... Du moins tant qu’il est aux manettes du Spirou

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