Michel Deligne : « J’ai toujours fonctionné au sentiment »

10 juillet 2005 2 commentaires
  • Michel Deligne, c'est une légende. Sa boutique à Bruxelles, Le Deuxième Souffle, est une véritable caverne d'Ali Baba où les amateurs viennent s'approvisionner en BD anciennes. Dans la multitude de bibelots voisinent côte à côte des originaux d'Artima, des fascicules de romans populaires ({Harry Dickson}...), des éditions rares de Jacobs ou d'Hergé...

Deligne, c’est aussi un éphémère label d’édition des années 70 qui contribua à réhabiliter les classiques de la BD belge. Alors qu’il vit aujourd’hui la plupart du temps en Espagne (son fils tient la boutique quand il est absent), il profite d’un passage à Bruxelles pour évoquer quelques souvenirs. Cet entretien ne restitue évidemment pas le délicieux accent belge qui émaille la conversation de ce personnage hors normes.

Michel Deligne : « J'ai toujours fonctionné au sentiment »  Comment en êtes-vous venu à la BD et à devenir le premier libraire de BD de collection de Belgique, une sorte de légende de la profession ?

-  Vous n’allez pas comparer ma boutique avec ces magasins qui font aujourd’hui du para-BD et qui sont d’énormes échoppes. Ça remonte à juste après la guerre. Je suis Carolo [1] d’origine et fier de l’être. J’ai toujours été amoureux de la bande dessinée. Quand j’étais petit, je ne recevais jamais un jouet mais des revues de bande dessinée : des Wrill, des Sabords, des Spirou... J’ai eu la chance un jour de recevoir de mon voisin des grands Spirou [2]. Mon frère revenait d’Allemagne où il était prisonnier. Ces grands Spirou, on les a échangés à la Libération contre une baïonnette américaine ! J’ai appris que le voisin qui en a hérité les a brûlés dans son jardin.

Les Jean Valhardi de Paape
réédités par Deligne. la plupart des tirages étaient de 1000 ex.

- Vous êtes né la même année que le journal de Spirou...

-  Exactement, mais pas exactement à Charleroi, mais à côté : à Courcelles, où ont eu lieu des massacres des résistants par les chemises noires [3] Je suis un enfant de la guerre. J’ai le souvenir des chemises noires cherchant mon père dissimulé dans un tas de charbon dans lequel il avait aménagé une cache. Malgré le fait qu’il ronflait et qu’ils ont regardé d’où pouvait bien venir ce ronflement, ils ne l’ont pas trouvé ! Mes deux parents sont wallons. Peu de gens le savent mais mon père était né en Sibérie et ma mère en Californie, tous les deux de parents belges. Mon grand-père, Alphonse Deligne (Alphonse, comme Al Capone !) était parti pour le compte des Aciéries « La Providence » de Marchienne-au-Pont monter des aciéries pour le tsar de Russie, en vertu des contrats que la Belgique avait avec ce pays. Du côté de ma mère, c’étaient des souffleurs de verre de Charleroi qui avaient tenté leur chance aux États-unis. J’ai encore de la famille en Californie et en Pennsylvanie. Ma mère est revenue avec la Red Star Line sur l’autre bateau que possédait la compagnie, après le naufrage du Titanic. Mon grand-père est revenu de Russie où il avait bien gagné sa vie, a acheté une ou deux maisons à Monceau-sur-Sambre. Quand les Allemands sont arrivés en 1914, des voisins « bienveillants » l’ont dénoncé comme russe et communiste. Ils ont fait sortir mon grand-père de sa maison et l’ont brûlée complètement. Heureusement, il a eu la vie sauve. C’était « Autant en emporte le vent ! ».

-  Quel a été votre parcours avant que vous ne deveniez libraire ?

-  Comme on dit chez nous, je travaillais bien à l’école, j’étais très fort en français, en rédaction. Les maths ne m’intéressaient pas. J’ai étudié pour être journaliste. Lors d’un concours pour décrocher une bourse, j’étais le 4ème sur 140 participants. Mais mon père est mort en 1952. J’ai dû aller travailler. J’avais 14 ans et j’étais soutien de veuve. Je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières, mais c’est la stricte vérité. J’ai fait toutes sortes de métiers, y compris employé de banque. J’avais la passion des BD depuis toujours. J’en ai vendu sur les marchés pendant un an. Un jour, ma femme a vu qu’une boutique de tabac-cigarettes était à remettre Chaussée de Louvain. C’est comme cela que j’ai ouvert ma première boutique, Curiosity House. A l’ouverture, où vous étiez si je me souviens bien, il y avait Franquin, tous les dessinateurs, Stéphane Steeman à qui j’ai vendu trois Tintin en noir et blanc. Cela ne coûtait pas cher à l’époque.

Le Deuxième Souffle
qui fait suite à Curiosity House

-  Pourtant, votre réputation était d’être très cher...

-  Cela a toujours été comme cela. Lorsque je me ballade sur les marchés, je constate pourtant que les particuliers sont plus chers que moi, sauf qu’ils ne font pas les 10% que je fais d’office à mes clients. J’ai toujours acheté cher aussi.

-  Ce qui est remarquable dans votre aventure, c’est la proximité avec des auteurs qui vous a amené très vite à les publier. La liste fait rêver : Jijé, Tillieux, Paape, Charlier, Le Rallic...

-  Cela a démarré avec la revue Curiosity N°1. Les deux premiers auteurs avec lesquels j’étais en contact étaient Maurice Tillieux et Joseph Gillain. Ils sentaient que j’étais un pur, un passionné. Ce n’était pas de la frime, pour leur frotter la manche. Dans ce premier numéro, j’étais déjà « fondu », il y avait un concours. Le gagnant gagnait un voyage de huit jours à Rome ! Et le mec qui a gagné possédait une agence de voyage... Il y est allé, à mes frais ! Les questions n’étaient pas faciles : elles portaient sur un dessinateur nommé Valentin et sur le journal Wrill. Tout ce que j’ai fait dans ma vie, c’est par passion.

-  Ce qui a fait votre réputation, c’est d’avoir republié les Félix de Tillieux, les Blondin & Cirage de Jijé... Des classiques qu’auraient dû publier les éditions Dupuis.

-  C’est peut-être du bon goût, puisque cela a marché. Il a fallu que ce soit un mec comme moi qui publie ces BD en noir et blanc pour relancer ces vieilles séries et ces auteurs. C’est malheureux, quand même ! Curiosity a fait 29 numéros. Les Editions Deligne qui avaient commencé en 1971 ont arrêté en 1985.

Les Félix de Tillieux
avant qu’ils ne soient magnifiquement réédités par Les éditions Niffle.

- Comment aviez-vous commencé ?

-  Grâce à la diffusion Futuropolis et Etienne Robial que j’avais connu par l’intermédiaire de Robert Roquemartine dont la boutique, 130 rue du Théâtre, portait le nom déjà le nom de Futuropolis [4] Une des premières librairies spécialisées en BD de l’époque. Il avait eu auparavant la boutique de Jean Boullet [5]. Puis sont arrivés Etienne Robial, Jean-Claude de Reipper et sa librairie Azatoth, rue Grégoire de Tours, et Denis Ozanne. Etienne a commencé à éditer des petits trucs, puis les fameux Copyright. Comme je faisais confiance à Etienne, il a diffusé mes bouquins. Il faut dire que j’arrivais les valises pleines de vieilles BD avant la convention de BD de Paris, Etienne choisissait ce qu’il voulait pour sa boutique. C’est comme cela que notre relation s’est établie. J’ai toujours fonctionné au sentiment.

-  Et puis cela a mal tourné...

-  C’est à cause de Bucquoy [6], le scénariste du Bal du Rat Mort [7]. Il me disait qu’il fallait que j’aie des bureaux, que ce n’était pas sérieux, etc. Le grand tort que j’ai eu c’est d’avoir délaissé mon magasin pendant 4 ou 5 ans pour mes bureaux de la rue de la Charité. C’était en face de Dupuis, je n’avais qu’une rue à traverser. C’était David contre Goliath ! J’ai toujours eu de bons rapports avec Thierry Martens [8] malgré le fait qu’il ait écrit dans Spirou qu’il allait rééditer les Marc Dacier de Paape et Charlier en couleurs et qu’il ne fallait pas acheter les miens. Je venais de publier ma deuxième série de cette collection, je n’avais plus qu’à paver la chaussée avec mes albums. J’en ai eu des histoires...

Michel Deligne
dans son incroyable boutique.

- Vous avez eu votre heure de gloire... Vous étiez une vraie star des médias, ami du ministre belge de la culture ...

-  Oui, Jean-Maurice Dehousse. Peut-être parce que, en affaires comme en amour (je suis depuis presque 50 ans avec la même femme), j’ai toujours été sincère.

-  Curiosity, ces années-là, et encore aujourd’hui, c’était le rendez-vous des célébrités : les chanteurs Renaud et Dick Rivers, l’acteur Pierre Arditti...

-  ... Le groupe « Il était une fois », grand amateur de Willy Vandersteen, Jean Richard... Il y en eu quelques-uns. Renaud, que j’ai aidé à acquérir une planche de Le Rallic et une petite machine à écrire de l’ancien temps, s’est fait posséder par pas mal de gens qui profitaient de lui.

-  Vous avez une culture BD très étendue et vous fréquentiez tous ces vieux dessinateurs... Marijac, Le Rallic...

-  Pas Le Rallic, il venait de mourir quand je l’ai publié. Mais j’ai bien connu Marijac que j’avais rencontré grâce à Robial. Giffey, Le Rallic, c’était la passion de mon enfance. J’ai eu la chance de grandir dans cette culture populaire, le cinéma de série B et la lecture. Depuis l’âge de six ans, je sais lire et écrire sans fautes, je suis fier de le dire. J’ai dévoré tout ce qui me tombait sous la main. Je me disais que j’en ferais mon métier. Mais, au final, ce n’est pas un métier, c’est une passion.

-  Quel est votre meilleur souvenir de ces trente-cinq ans de carrière ? Quels sont les gens qui vous ont marqué ?

Blondin & Cirage contre les gangsters
Deligne a grandement contribué à la réhabilitation des grands classiques belges.

- J’en ai des charrettes de bons souvenirs et des brouettes de mauvais ! Je crois que ma plus grande fierté, c’est « Blondin & Cirage chez les gangsters », mon premier album en couleur sépia avec une belle couverture que Jijé m’avait faite. Ah, Jijé ! Il m’avait confié la vente de ses originaux, il demandait 2000 francs belges [9], à cette époque-là. Et puis, Maurice Tillieux ! Un jour, j’ai vu un type sortir de chez lui, un Hollandais à qui il avait donné une pile d’originaux, dont la couverture d’un Félix, rien que pour qu’il déguerpisse et qu’il nous laisse travailler ! Tillieux, que j’avais lu dans Héroïc Albums, c’était pour moi, « Monsieur Tillieux », notre Simenon de la BD. Mais quand on avait un petit coup dans l’aile, entre nous, c’était Michel et Maurice. Dans la nouvelle génération, j’ai de la tendresse pour Alec Severin qui est un chic type.

-  Est-ce que vous avez un regret ?

-  Aucun, si c’était à recommencer, je referais tout pareil, les mêmes conneries, et peut-être même pire !

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Le Deuxième Souffle - 15, rue Braemt, 1030 Bruxelles, Belgique. Tel : +322 (02) 219 17 70

Photos : D. Pasamonik.

[1Diminutif de « Carolorégien », habitant de la ville de Charleroi en Belgique

[2Avant-guerre -Spirou a été créé en 1938- l’hebdomadaire avait le double du format actuel.

[3Les 17 et 18 août 1944, peu avant la fin de la guerre, les rexistes, pro-nazis belges avec à leur tête Léon Degrelle, menèrent des représailles contre la région de Charleroi à la suite de l’assassinat par les résistants de l’un des leurs, bourgmestre de la ville, et de sa famille. Le plus important massacre aura lieu à Courcelles où une vingtaine de personnes seront prises en otage et odieusement assassinées.

[4D’après une bande dessinée de René Pellos publiée dans le magazine Junior en 1937-1938.

[5Célébrité de la scène BD parisienne, animateur de la librairie "Le Kiosque", Jean Boullet (1921-1970) a été le premier à donner une cote aux vieilles BD. Il est mort tragiquement après une vie aventureuse, comme en témoigne son biographe Denis Chollet. —

[6Jan Bucquoy, écrivain et philosophe intermittent, s’est fait connaître comme scénariste grâce à la série Jaunes, dessinée par Tito (Glénat) puis comme cinéaste avec La vie sexuelle des Belges et Camping Cosmos dans lequel il dirige Lolo Ferrari.

[7Dessins de Jean-François Charles.

[8Alors rédacteur en chef du Journal de Spirou.

[9L’équivalent de 50 euros.

 
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2 Messages :
  • > Michel Deligne : « J’ai toujours fonctionné au sentiment »
    11 juillet 2005 18:33, par Benjamin Herzberg

    Comment est nee la serie cartonee de « L’aventure de l’age d’or de la BD » que Deligne a publie au debut des annees 80 ? Je crois qu’il y a eu six ou sept numeros. C’etait un concept tres original, de faire une serie de type journal mais en cartonne. Par rapport a la collection « Copyright » de Futuro, pour laquelle il fallait casser sa tirelire, on en avait pour son argent. J’ai decouvert tout un tas d’auteurs fameux et de BD oubliees dans ces fabuleuses « Aventures de l’age d’or ». Par exemple Kaza, par Kline, alias Roger Chevallier, Rollin d’Uderzo, Joe la Tornade (je ne me souviens plus de l’auteur) ou encore de tres beaux Jungle Jim et Jean Valhardi en couleur. En tete de pont de chaque album se trouvait un edito de Michel Deligne. Du haut de mes dix-onze ans, j’etais deja frappe par la passion de cet editeur.

    Benjamin Herzberg

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  • je me demandais si M.Deligne etait mort ...

    a quand un éditeur de son style ? Avec des réeditions en diamant !! ( ah , son histoire de Spirou mag en 2 volumes !)

    mais ce qui me désole le plus , c’est que des gars comme lui , comme delporte , rosy etc soient toujours vivant mais n’est pas encore écrit leurs " mémoires" , ou que personne n’est sorti un livre d’entretiens avec eux ( si cela a deja été fait , dites moi vite par qui/ou se trouvent ces pépites !!!)

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