Michel Dufranne (2/2) : « On peut tout adapter tant que la sincérité est de mise »

16 décembre 2010 0 commentaire
  • À côté de la Bible, Michel Dufranne s'est déjà attaqué à des récits mythiques comme Candide, les Trois mousquetaires ou Bewulf. C'est donc un excellent interlocuteur pour évoquer les bénéfices et les pièges de l'adaptation...

Quels sont les avantages à adapter un récit connu du public ?

Michel Dufranne (2/2) : « On peut tout adapter tant que la sincérité est de mise »
Aborder un univers que le lecteur connaît est une arme à double tranchant. Prenons l’exemple du Candide que nous avons adapté : des lecteurs nous ont reproché notre ton semi-réaliste, et d’avoir ‘truqué’ certaines perspectives avec un petit côté cartoon, mais selon nous, c’est justement ainsi qu’il faut le mettre en images car le propos est tellement énorme qu’il faut aborder cet aspect décalé.

Donc adapter, c’est donner coup de un projecteur sur une œuvre, un certain angle de vue, tout laissant entendre que d’autres angles sont possibles ?

Sans paraître présomptueux, j’essaye de me mettre dans la peau de l’auteur de l’œuvre originale. Pour les Trois mousquetaires, Alexandre Dumas faisait du roman-feuilleton, avec toutes les erreurs que cela comportait. Il faut avoir un style mouvementé qui colle à la dynamique du récit et tant pis pour certaines approximations. Si on faisait fi des impératifs de pagination, ce serait encore mieux pour entrer dans l’esprit de Dumas, mais il y a tout de même des obligations d’édition qu’il nous faut respecter. Par rapport aux flashbacks du récit qui n’ont parfois rien à voir, mais qui rajoute une couche supplémentaire au récit, on a eu envie de changer de graphisme ! Utilisons donc tous les codes de la bande dessinée ! Pareil pour Voltaire où l’on sait que sur certains passages de Candide, il pastiche le style d’autres auteurs contemporains ! Alors, sur ces pages, on reprend exactement le découpage d’autres albums pour demeurer dans son esprit ! Le lecteur lambda ne le verra sans doute pas, mais nous nous en amusons et cela donne du relief à notre adaptation.

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Une vision trop ’candide’ qui a choqué les lecteurs ?!?

L’adaptation est donc un parti-pris auquel il faut se tenir…

Tout-à-fait, puis la question qui vient est de savoir jusqu’à quel point on respecte l’œuvre ou on se l’approprie. Prenons des exemples de polars : d’un côté, on a la collection Rivage/Casterman/Noir, et parfois, en les lisant, je ne reconnais plus le roman que j’avais apprécié, car des personnages disparaissent, l’intrigue s’en trouvant modifiée. D’un autre côté, quand Tardi adapte Manchette, ce dernier est loin de se retourner dans sa tombe ! La question de l’adaptation est donc avant tout de savoir ce que l’on veut : s’approprier une histoire intéressante et offrir une clé de lecture au public. Ou alors respecter l’œuvre et accepter cette création sous contrainte tout en essayant de lui rendre hommage avec un bon emploi des codes de la bande dessinée. Ce choix dépend donc de la personnalité de l’auteur, mais surtout d’une ligne éditoriale ! J’entends qu’on peut chercher à adapter Guerre et paix en 80 planches… Cela m’intéresserait, mais pour ma part, je le ferais plutôt en 80 volumes ! (rires)

On dit qu’adapter c’est trahir ! Mais n’est-ce pas surtout proposer le récit à un autre type de lectorat ?


Certainement ! Lors des premières dédicaces des Trois mousquetaires, je me suis rendu compte que beaucoup de lecteurs ignoraient que cela provenait d’un roman, ou demandaient simplement qui était Dumas ? D’autres avaient lu une version résumée qu’ils croyaient complète ! Donc, l’adaptation est aussi une autre façon de faire découvrir l’œuvre originale ! Mais, je suis plus catégorique sur la version de TF1 dans laquelle Milady jette des sorts aux Mousquetaires : on peut se permettre des écarts, mais la trahison la plus pure ne rend pas service à l’œuvre ! Par contre, le Salammbô de Druillet ne m’a peut-être pas donné directement envie de lire le roman de Flaubert, mais j’étais fasciné par l’album !

En résumé, adapter, c’est se lancer dans une aventure beaucoup plus contraignante qu’on pourrait le croire ?

Ce n’est pas parce que le livre existe que c’est facile ! Il faut alors avant tout être sincère dans sa vision de l’œuvre ! Si un auteur me dit qu’il va adapter un roman qui lui a laissé un excellent souvenir étant gamin, mais qu’il se refuse à le lire à nouveau, sa vision est défendable, tant qu’il indique que c’est librement adapté ! On peut tout adapter tant que la sincérité est de mise.

Vous parlez de sincérité, j’en profite pour faire le lien avec Pavillon rouge, le magazine des éditions Delcourt dont vous étiez le rédacteur-en-chef…


Ouh… Voilà une aventure qui commence à dater !

Peut-être, mais le magazine avait tout-de-même ses qualités, et s’est conclu un peu prématurément à mon sens. Pensez-vous que nous sommes définitivement sortis de l’époque des revues, ce qui expliquerait son arrêt ?

Je ne sais pas si cela va revenir avec le numérique, mais je pense effectivement que les magazines ont fait leur temps. Il y a encore des revues qui s’en sortent et d’autres qui veulent se lancer. Il faut toujours voir si on fonctionne à l’envie et à la passion sans respecter les règles du jeu, ou alors on l’envisage comme plaquette marketing d’une maison d’édition. Pour revenir sur le cas qui nous occupe, sincèrement, l’arrêt de Pavillon rouge a été partiellement de mon fait. Parce qu’on s’épuisait ! Guy Delcourt a pourtant joué le jeu jusqu’au bout, car les pages de prépublication étaient payées, ce qui a amené des séries de création nées pour le magazine, comme Shaolin Moussaka ou les pages de Sfar qui ont été l’amorce de ses carnets.

<i>Souvenirs de la grande armée</i> évoque le quotidien des soldats de Napoléon

Le fait d’être un magazine d’éditeur, qui plus est "de jeune éditeur", ne vous a sans doute pas aidé !

C’est vrai que nous avons été fort critiqués et que les chiffres de vente étaient très disparates, selon qu’il y avait une Nävis posant en couverture même si l’intérieur présentait Garulfo et De cape et de crocs. Avec ces pics, nous n’avons jamais trouvé notre rythme, tentant d’accorder de la place aux auteurs qu’on appréciait, tout en voulant contenter tout le monde. Cela donnait l’impression d’une voiture sur une route verglacée : tout le monde trouvait que la voiture était super, mais l’accroche n’était pas excellente, et je ne voulais pas que nous nous prenions le platane en allant trop loin. Même si Guy Delcourt proposait de continuer à financer le magazine pour vérifier dans quelle direction on allait, j’ai préféré qu’on arrête, principalement pour des raisons humaines. Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’on me parle plus de Pavillon rouge aujourd’hui qu’à l’époque ! (Rires)

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : © N. Anspach

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