Mig : "« J’ai basé mon histoire sur le dessin des morceaux de puzzle."

2 mars 2017 1 commentaire
  • Mig, auteur d'albums comme Un petit livre oublié sur un banc chez Bamboo, d'Ogrest chez Ankama, ou qui a également travaillé sur le dessin animé Wakfu, revient il y peu avec un nouvel album scénarisé par l'écrivain Franck Thilliez : Puzzle, un thriller haletant aux éditions Ankama. Retour sur l'aventure de l'adaptation de ce polar en bande dessinée.

La bande dessinée Puzzle (chronique ici) est adaptée d’un roman de Franck Thilliez paru en octobre 2013 aux éditions Fleuve noir. Franck Thilliez est au scénario, tandis que vous êtes au dessin. Comment s’est passée votre collaboration avec cet écrivain ?

Très bien. Son idée était de travailler sur l’adaptation elle-même plutôt que de voir son œuvre adaptée. Par passion, il aime aussi tester les nouveaux supports. Il fait des scénarios pour des feuilletons aussi et il aime bien changer son écriture en fonction des médias.

C’est la première fois que Franck Thilliez adaptait un de ses romans en bande dessinée ?

Oui, c’est la première fois. C’est pour ça qu’il voulait s’impliquer dans ce projet, pour voir comment ça fonctionnait. On a donc convenu ensemble dès le départ de notre façon de travailler. Ce qui n’est pas simple en bande dessinée pour un novice, c’est le découpage par case, choisir les cadrages, donc je lui ai proposé de travailler par page. Il faisait un déroulé, un scénario avec les actions et les dialogues, et après je m’occupais du découpage. C’est déjà ce que j’avais fait pour l’album Un petit livre oublié sur un banc aux éditions Bamboo, où Jim travaille aussi de cette façon.
Mig : "« J'ai basé mon histoire sur le dessin des morceaux de puzzle."
En tant qu’auteur, ça vous a donc laissé une plus grande liberté ?

Aussi bien pour lui que pour moi ça nous a laissé une plus grande liberté. Lui n’était pas bloqué à essayer de travailler des cases et des cadrages alors que c’était la première fois et que ce n’est jamais évident. Et moi ça m’a évité de passer derrière s’il y avait des choses qui n’allaient pas, et de devoir les repenser. Ça a permis d’avoir un confort optimal depuis le début et ça a bien fonctionné. J’ai travaillé avec mon ami Toshy pour le pré-découpage. On a discuté de la forme finale du livre. A la base, le scénario faisait 124 pages, mais cela aurait donné quelque chose de très condensé, très chargé. Je voulais pouvoir prendre le temps sur certains passages et placer des pages de chapitres pour créer une respiration pour le lecteur. Comme nous avions déjà bossé ensemble sur Shak Shaka ainsi que sur d’autres histoires courtes, nous avons élaboré nos méthodes de travail, et c’est aussi un passionné de polar. Au final, le livre fait 216 pages.

Et vous, c’est la première fois que vous adaptez un roman en bande dessinée ?

Oui, c’est la première fois. C’est vrai que j’ai quelques romans de côté que j’aimerais bien un jour adapter. Des romans d’auteurs qui nous ont quittés. Pour cet album, c’était une adaptation qui m’a permis de travailler avec l’auteur. On avait chacun sa vision des choses. Si je l’avais fait seul, je l’aurais surement fait différemment. Mais ainsi, on garde vraiment l’état d’esprit du roman.

Avez-vous découvert le roman lors de l’adaptation, ou l’aviez-vous lu avant ?

En fait, j’ai rencontré Franck Thilliez en 2011 et je lisais ses romans. J’ai entendu parler du projet via Audrey Bonnemaison (alias Ann Bonny) qui développait à l’époque la collection Hostile Holster chez Ankama, une collection polar. Son idée était de contacter des auteurs de romans policiers, qui ont forcément une qualité d’écriture plus forte et de les mettre en relation avec des auteurs de bandes dessinées. Elle voulait avoir quelque chose de fort avec du fond. C’est une passionnée de polar, de James Ellroy par exemple et de bien d’autres écrivains. Et beaucoup d’auteurs de romans sont curieux, ils ont envie de tester le médium bande dessinée.

C’est une nouvelle expérience pour eux…

Oui c’est un autre public, une autre forme de livres. Et donc, en 2011, je travaillais juste à côté d’elle, j’ai entendu qu’elle contactait Franck Thilliez et je me suis incrusté ! (rires) Nous avons donc discuté ensemble des romans qu’il avait écrits, il a vu que je connaissais bien son univers, nous avons hésité entre une adaptation pure et dure soit une œuvre originale. Nous avancions à tâtons. Il m’avait également passé des histoires courtes qu’il avait réalisées dans des collectifs et qu’on aurait pu éventuellement étendre. Le temps passait, nous avions chacun nos projets, et c’est finalement en 2013, lorsqu’il a travaillé sur Puzzle, et qu’il m’a fait lire ce roman (alors qu’il n’était pas encore publié), que je me suis tout de suite dit que visuellement, au niveau de l’ambiance, il y avait quelque chose à faire : l’hôpital psychiatrique, les joueurs etc. j’ai donc commencé à réaliser des croquis, c’est venu assez spontanément, il a adoré et nous sommes donc partis là-dessus. Au début ça devait être un diptyque et puis finalement ça s’est transformé en gros one shot comme le roman d’origine, je pense que c’est mieux, il y a moins de frustration pour le lecteur que si c’était en deux albums.

Trouve-t-on dans la bande dessinée de grosses différences par rapport au roman ?

Il y a des scènes qui changent complètement. Thilliez a vraiment adapté en fonction du visuel, donc en pensant à un médium qui est vraiment basé sur l’image. Il y a des scènes qui sont restées telles qu’elles et d’autres qui ont vraiment été repensées pour que ce soit lisible en BD. Par exemple toute la scène d’introduction du roman était du point de vue d’un personnage important , mais en bande dessinée ça aurait été compliqué et pas forcément intéressant, il a donc retravaillé la scène mais vu d’un autre point de vue, d’un personnage extérieur. Et ça fonctionne bien. C’est une vraie adaptation, c’est presque une deuxième version par rapport au roman. Ca le complète. Les lecteurs qui ont lu la bande dessinée et le roman étaient justement contents qu’il y ait des différences.

Pouvez-vous nous résumer l’intrigue de Puzzle ?

C’est l’histoire d’Ilan, un jeune garçon qui vit plutôt en reclus. On sent qu’il a vécu des choses difficiles. C’est alors qu’il est recontacté par son ex-copine Chloé. On sent que leur rupture l’a marqué. Ilan aurait voulu devenir scénariste ou travailler dans le jeu vidéo, il avait de nombreuses passions, mais il se retrouve pompiste. Et Chloé arrive en lui proposant de sortir de son train-train quotidien pour renouer avec un jeu qui s’appelle Paranoïa. Ce jeu, on ne sait pas s’il existe réellement, un jeu grandeur nature dont seuls les initiés peuvent vraiment découvrir les énigmes. Elle annonce à Ilan qu’elle a trouvé l’entrée pour accéder au jeu…

Très vite on est perdu, on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux…

Oui, tout repose là-dessus. On sent qu’Ilan, même s’il est réticent à ce jeu, est également attiré car il a envie de retrouver Chloé.

Il est amoureux d’elle...

Oui, on sent qu’il est amoureux, mais en même temps, il lui en veut. Ce qui ne l’empêche pas de la suivre quand même. À partir de là, ils vont découvrir le jeu. Plein de situations vont se produire mais on ne sait jamais vraiment si c’est la réalité ou non. Il y a une pression énorme, le rythme s’accélère. Franck a retravaillé pas mal de scènes pour avoir cette accélération jusqu’au moment où les personnages rentrent dans l’hôpital psychiatrique. Huit joueurs en tout se retrouvent en huis clos. Dans l’hôpital, il faut résoudre des énigmes, et celui qui résout toutes les énigmes aura le prix de 300 000 €.

L’ambiance à la fois angoissante et glauque de cet hôpital est très travaillée, de même pour la psychologie des huit joueurs de Paranoïa, qu’est-ce qui vous a le plus intéressé à réaliser dans cette adaptation ?

C’est vraiment l’ensemble. Il y a des personnages dans le roman qui ne parlaient pas beaucoup, je leur ai donné dans la bande dessinée un physique beaucoup plus marqué pour insister sur leur présence, et que le fait qu’ils ne parlent pas beaucoup soit suspect. J’ai également basé tout mon dessin sur les morceaux de puzzle. J’en ai placé vraiment partout même dans le physique de certains de mes personnages. Par exemple quand on voit le menton, les oreilles, la petite avancée de cheveux d’Ilan, si on regarde schématiquement, ça donne une pièce de puzzle. En fait, le puzzle est vraiment partout, pour accentuer le côté paranoïaque, que le lecteur se pose plein de questions. J’ai caché plein de choses dans la bande dessinée pour qu’il y ait une deuxième lecture.

Vous avez donc apporté un aspect ludique au récit ?

Oui, on a d’ailleurs réalisé un concours avec le Limbo Kid (personnage du jeu vidéo de plateformes et de réflexion), où je l’avais caché dans un des décors et les lecteurs qui le trouvaient, gagnaient un dessin original.

Cet album est en noir, blanc et bleu, cette couleur bleue apporte aussi une ambiance particulière...

J’ai voulu insister sur le côté froid, clinique.

Avec un polar, on aurait pu s’attendre à du rouge ?

Je pense que le bleu correspondait mieux. C’est une couleur qui peut être douce mais qui peut être également étouffante. Je voulais également quelque chose qui ne soit pas trop coloré, car je savais que les gens qui allaient lire la bande dessinée venaient du roman et ne lisaient pas forcément de BD. Personnellement j’ai une préférence pour le noir et blanc, ça permet plus de se concentrer sur le dessin et la narration, mais pour aider les personnes qui n’ont pas l’habitude de lire de BD, j’ai fait en sorte qu’elles ne sentent pas submergées par les différentes couleurs. De plus, les lecteurs avaient un peu peur que les personnages ne correspondent pas à ce qu’ils s’étaient imaginé, ainsi, même s’ils sont physiquement définis, les lecteurs peuvent avoir la liberté de se les imaginer par la couleur.

Mig en séance de dédicaces à la librairie Cosmo à Angoulême

Quels outils avez-vous utilisé pour travailler cette bande dessinée ?

Pinceau et encre de Chine pour l’encrage. Je voulais utiliser de l’aquarelle pour la couleur bleue mais le délai a été trop court : je devenais fou ! J’étais aussi dans l’hôpital psychiatrique ! (rires) On a commencé le projet en 2011, mais j’ai pu vraiment commencer les pages en septembre 2015 et finir en octobre 2016, donc ça été très chargé et j’ai dû faire certains choix. Mais j’ai fait des lavis à l’encre de Chine, que j’ai passés en bleu pour réaliser le brouillard qui est très présent au début de l’histoire. Et je me suis amusé avec des taches de couleur qui rappelle le test de Rorschach. Par exemple pour les arbres, c’est un peu flou, ce sont des coulées d’encre en fait. Et pour la première fois pour mon encrage, j’ai utilisé du Frisket, c’est un masque autocollant qu’on utilise souvent avec l’aérographe, pour faire tous mes détourages, notamment quand Ilan est dans la tempête de neige. A la base, je devais tout faire à part, monter à l’ordinateur, mais ça allait être trop galère. Ces effets m’ont pris malgré tout plus de temps que prévu mais je suis content du rendu.

Avez-vous d’autres projets pour la suite ?

On est sur le tome 3 du fanzine Rockabilly. On a lancé le Ulule il y a quelques jours. C’est un fanzine qui progresse vraiment bien. Sa directrice Emeline Thierry, a aussi l’ambition de monter une association et pourquoi pas, un jour, devenir une maison d’édition. Donc on crée beaucoup de choses, on teste des graphismes plus expérimentaux aussi. Il y a une bonne entente entre tout le monde. C’est vraiment chouette, il y a une super équipe.
J’ai aussi d’autres propositions, dont une qui me donne très envie, et je me dis qu’il est peut-être temps que j’écrive mes propres scénarios. J’ai déjà des projets en préparation depuis longtemps mais que j’ai toujours mis de côté car j’ai été pas mal occupé ces dernières années notamment sur Dofus, Wakfu. J’aimerais bien développer mon univers. J’ai ressorti des recherches qui datent de 2011 par exemple.

Et ce serait plutôt quel genre de récit ?

C’est de l’anticipation dans un monde qui est pris dans un hiver perpétuel, plein de choses vont se passer mais je ne veux pas tout dévoiler ! (rires) mais c’est un projet que j’ai commencé à montrer, les gens sont intéressés. C’est vrai que pour Ogrest j’avais écrit et dessiné, et même si ça reste dans une licence, j’ai vraiment fait une relecture de cet univers et j’ai mis des choses personnelles. Donc je me dis que cette fois, il peut-être temps de basculer et de proposer mon scénario.

(par Morgane Aubert)

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