Milton Caniff : un ancien très moderne

7 juillet 2011 1 commentaire
  • La galerie éditrice BDartist(e) poursuit la publication en français de la série reine de l’{Adventure Strip} : {Terry et les Pirates} de {{Milton Caniff}}. Une exposition récente à la galerie parisienne 9e Art a également permis d'apprécier les originaux du « Rembrandt des {comics} », le meilleur narrateur de la bande dessinée en son temps, partagé entre deux pôles contradictoires…

Ce second tome concerne les années 1937 et 1938, où Milton Caniff poursuit sa série en prenant pour prétexte une chasse au trésor pour faire vivre au lecteur des aventures dépaysantes. Dans le même temps, il se met à radicaliser son utilisation du pinceau et le contraste entre les parties noires et blanches de la case.

Mais il n’affûte pas simplement son obtention d’effets dans le domaine du clair-obscur. Dans son art de raconter, il démontre, encore plus, que ceux qui ne verraient aujourd’hui dans Terry et les Pirates qu’un « vieux machin poussiéreux » se fourvoient lourdement.

Milton Caniff : un ancien très moderne
Une page colorisée de « Terry et les Pirates », avec Normandie Drake
© 2011 Bdartist(e) pour l’édition française

Un auteur résolument moderne dans sa narration…

Couverture du second tome
© 2011 Bdartist(e) pour l’édition française

Ainsi, ses progrès sont flagrants dans le domaine de la fiction et de son aptitude particulière à faire vivre les personnages. Voyez le capitaine Judas, avec son tank sous-marin, l’un de ces pirates qui justifient le titre de la série, donné par un autre capitaine, Joseph M. Patterson, le commanditaire de son syndicate-éditeur, afin de faire plus « exotique ».

Le plus stupéfiant, c’est le général Klang, cette sorte de Josef von Sternberg asiatique, la cruauté d’un intransigeant seigneur de la guerre en prime, doté d’une écœurante suffisance, parlant de lui-même à la troisième personne. Et on aime le détester…

Une planche du « Terry » des années de guerre, visible à la galerie 9e ART
© New York Daily News - Chicago Tribune Syndicate

La palme revient sans doute dans ce tome aux dialogues acérés entre « cheveux d’or » Burma et Dragon Lady. Miles Hyman nous la fait paraître plus terrible encore dans un des quatre hommages graphiques rajoutés à l’édition originale, en fin de volume.

La confrontation entre Burma et Dragon Lady, pas seulement verbale...
© 2011 Bdartist(e) pour l’édition française

Exemple très significatif de cette modernité ébouriffante : dans les années 1930, dans son pays puritain, voire pudibond, Milton Caniff n’hésite pas à insérer une intrigue amoureuse complexe façon ménage à trois entre Normandie Drake, sa crapule de mari et l’un des protagonistes de la série, Pat Ryan !

Ce dernier est présent pour donner plus de maturité à son récit, à côté du jeune Terry Lee. D’adolescent assez falot, Caniff le fait évoluer vers plus de complexité psychologique. Au fil de la série, en grandissant, il va semblablement connaître des amours moins mièvres, en réaction à ce qui s’imposait ailleurs comme la norme.

Original issu de « Steve Canyon », également visible à la galerie 9e ART
© KFS/Milton Caniff

…Mais d’un conservatisme politique et d’un patriotisme des plus étroits

Néanmoins, cette capacité d’innovation dans l’art de raconter contraste avec le fort conservatisme politique de l’auteur qui se présente comme le chantre de l’impérialisme américain.

Déjà, avant que le Deuxième Conflit mondial ne se profile, freiné par les opinions pro-isolationnistes de son éditeur, Milton Caniff s’affiche, au contraire, en va-t-en-guerre interventionniste. Il aurait même combattu si son état de santé le lui avait permis.

Davantage qu’un Hergé qui se préoccupe de réalisme documentaire seulement à partir du Lotus bleu, Caniff redouble d’efforts pour dépeindre le rôle hostile des « envahisseurs » de la Chine (les Japonais), bien avant Pearl Harbor, avec un degré d’exigence supérieur dans le sens de la reconstitution et du détail.

Un strip de « Scorchy Smith » de Noel Sickles, le complice artistique et inspirateur de Milton Caniff (exposé à la galerie 9e Art)
© 1933-1936 The A.(ssociated) P.(ress)

Après son soutien très actif à l’action militaire de son pays, loin de s’essouffler, sa position s’exacerbe alors même que les combats s’achèvent. La Guerre Froide et la prise de contrôle du Tibet (1950) par la Chine communiste entraînent dans sa série suivante, Steve Canyon, le renforcement de son engagement.

Une autre femme fatale de Milton Caniff fait son show dans « Steve Canyon » (extrait d’une planche exposée à la galerie 9e ART)
© KFS/Milton Caniff

De nombreuses planches et dessins originaux issus des deux séries majeures (1934-1946) et (1947-1988) de l’illustre rejeton de l’Ohio étaient visibles dernièrement à la galerie parisienne 9e ART (19 mai-15 juin 2011). Ce qui permettait d’observer de plus près le talent du dessinateur.

En effet, un artiste de son acabit pouvait, outre des repentirs, avoir de petites déficiences : une main lourde, au sens littéral, pour Steve Canyon, sur telle planche ou des roues d’une Jeep en mouvement pas très convaincantes, sur une autre. Toutefois, cela relève de l’exigence de l’œil très averti, car pour le reste, c’est un pur bonheur !

(par Florian Rubis)

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En médaillon : détail de la couverture de Terry et les Pirates T2 © 2011 Bdartist(e) pour l’édition française

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Terry et les Pirates T2 - Par Milton Caniff – Bdartist(e) – 360 pages, 49 euros

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1 Message :
  • Je ne suis pas sûr d’ être très clair, mais...
    10 juillet 2011 13:52, par F. Biancarelli

    Cela me remet toujours les idées en place de replonger dans les pages de Milton Caniff (ou quelques rares autres). Cela me remet les idées en place car cela me rappelle que le dessin de Bande dessinée n’ est pas forcé d’ aller toujours plus vers les arts graphiques mais peut aussi se permettre de regarder du côté de l’ art pictural, sans tomber dans l’ illustration.
    Ce qui me marque ici c’est que Caniff produit parfois un résultat strictement graphique (basique en bande dessinée) le principe du damier... une forme blanche sur fond noir (la silhouette de Normandie Drake sur l’ avant dernière image de la page couleur) mais qu’ il se permet aussi de jouer le noir sur le noir (dernière image de la page de Steve Canyon) registre beaucoup plus pictural (utilisé par de nombreux artistes à commencer par Rembrandt mais dont une des œuvres les plus manifestes est "Olympia" de Manet où le peintre joue le blanc sur blanc et noir sur noir) Dans, simplement, les quelques pages que l’ on voit là, Caniff produit aussi un grand nombre de cas dans l’intervalle (grâce à des gris optiques surement dus à l’ utilisation de trames).
    Bref, un résultat proche des principes de l’ art pictural avec des outils issus des arts graphiques dans leur acception la plus basique, à savoir, juste du noir et du blanc.
    (PS : j’ entends par "art graphique", la dénomination de la chaîne de production d’un produit contenant du texte et/ou de l’image, dont la finalité est l’impression pour une diffusion en nombre, c’ est une dénomination un peu vieillotte mais je n’ ai que celle là en magasin).

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