Mort annoncée du Scantrad

18 juin 2010 10 commentaires
  • Selon Livres Hebdo, les ventes de mangas sont en recul en France pour l'année 2009. Au Japon aussi : la baisse atteint -6,6% contre -7% en France. Entre 2007 et 2009, le secteur serait même lourdement tombé aux États-Unis de 210 à 140 millions de dollars de chiffre d'affaires. Pourquoi ? En ce moment, c'est la faute du scantrad. Naguère baromètres du succès, certains sites "pirates" phagocyteraient le métier, se gavant de publicité ou faisant payer illégalement l'accès à ses internautes sans payer aucun droit aux auteurs. Les éditeurs ont cette fois choisi de leur rentrer dans le lard.

En 2006, Kana, motivé par ses éditeurs japonais, avait contacté plusieurs sites de scantrad, cette traduction pirate de BD japonaises publiées en ligne avant la parution en librairie, en leur intimant gentiment d’arrêter la publication illicite des scans de séries à succès de la société et en particulier, LA série Naruto. Certains avaient accepté de fermer leur site par peur des représailles, d’autres non, et l’affaire s’était arrêté là. Cela restait moucheté et courtois.

En 2008, cela a été au tour de Pika et d’Alain Kahn, son président, d’exiger la fermeture du site Fairytail.fr, qui proposait les scans de la série de Hiro Mashima avant leur sortie en France. Il avait obtenu gain de cause en novembre de la même année.

Le 14 avril 2009, les éditeurs membres du groupe BD du SNE avaient signé une déclaration commune, contresignée par les ayants droit japonais, rappelant leur opposition formelle au “scantrad”.

La fin d’année avait aussi vu la fermeture de plusieurs sites fournissant des raws, tels que scansddl.free.fr, qui avait clôturé son site suite à la demande des éditeurs français.

Mort annoncée du Scantrad

2010 : la lutte s’intensifie.

Pour faire leur sortie, les teams de scantrad travaillent sur des raws, des pages scannées directement à partir des mangas, manhwa, manhua ou comics. Acte hautement illégal, mais au début toléré car il créait un buzz favorable à la commercialisation. Certains sites se spécialisèrent dans cette spécialité récoltant une audience à faire pâlir les sites BD les mieux référencés. Évidemment sans payer un fifrelin de droit d’auteur.

Le plus connu est Raw-Paradise, ou plutôt était, car le site a fermé ses portes suite à la prise de position officielle de la Shueisha dans le Weekly Shonen Jump #20 que nous avions évoquée dans une brève du 18 avril 2010. Quelques mois plus tôt, c’était Kodansha qui demandait à MangaHelpers (le second fournisseur de raws du net) de retirer tout scan issu de sa production, lequel a finalement retiré les raws demandés, mais aussi ceux de Shueisha et Shogakukan après cette annonce.

Mais le site a aussi décidé en revanche de réfléchir à une solution qui pourrait contenter les deux parties. L’idée serait d’ouvrir une nouvelle plate-forme permettant aux auteurs japonais de diffuser leurs œuvres sur Internet. Les titres seraient traduits par des fans, par les traducteurs des anciennes teams de scantrad, mais sous le contrôle des auteurs. Les discussions sont en cours.

In Manga we trust

La société Not A Basement Studio a lancé une application pour Ipod, Itouch et Ipad, nommé Manga Rock. Celle-ci permet aux fans de manga propriétaires de produits Apple de lire et de télécharger plus de 1000 mangas à partir du site Onemanga.com. Le problème, c’est que ce site est une bibliothèque virtuelle gardant en mémoire tous les ouvrages traduits par les teams de scantrad, y compris les mangas licenciés aux États-Unis tels que Fairy Tail, Air Gear ou encore Soul Eater.

Yen Press, éditeur américain de manga, s’est empressé de réagir face à cette application. Le responsable éditorial Kurt Hassler a déclaré à Anime News Network : "Étant donné que du contenu licencié par Yen Press apparaît sur cette application sans notre autorisation, nous sommes déjà en train de contacter Apple pour demander le retrait de cette application, et nous n’arrêterons que lorsque notre contenu aura été supprimé". L’éditeur à la pomme a finalement contacté la société à l’origine de l’application et a supprimé tout les mangas de l’éditeur.

Au même moment, le site HTMLComics fermait ses portes, après intervention du FBI, excusez du peu ! En effet, le département américain de la Justice a lancé une assignation à l’encontre de Gregory Steven Hart, le fondateur du site, pour infraction au droit d’auteur. Il faut dire qu’il proposait plus de six millions de pages de bandes dessinées et magazines au lecteur, dont Wolverine, Spider-Man, ou encore Catwoman.

C’est la lutte finale...

Cette semaine, le site AnimeNewsNetwork annonce qu’une coalition de 36 éditeurs japonais et quelques éditeurs américains se sont associés pour lutter contre le scantrad. Cette coalition a menacé de poursuivre une trentaine de sites, dont les noms n’ont pas été révélés.

Les 41 éditeurs sont Square Enix, Viz Media, Tokyopop, Vertical Inc., the Tuttle-Mori Agency, Yen Press, Akane Shinsha, Akita Shoten, ASCII Media Works, ,East Press Ichijinsha, Enterbrain, Okura Shuppan, Ohzora Shuppan, Gakken, Kadokawa Shoten, Gentosha Comics, Kodansha, Jitsugyo No Nihonsha, Shueisha, Junet, Shogakukan, Shogakukan Shueisha Production, Shodensha, Shonen Gahosha, Shinshokan, Shinchosha, Take Shobo, Tatsumi Shuppan, Tokuma Shoten, Nihon Bungeisha, Hakusensha, Fujimi Shobo, Fusosha, Futabasha, France Shoin, Bunkasha, Houbunsha, Magazine House, Media Factory, Leed sha et Libre Shuppan.

Le porte-parole du groupe a déclaré que : « Il est regrettable que cette action soit devenu nécessaire. Toutefois, pour protéger les droits de propriété intellectuelle de nos créateurs et la santé globale de notre industrie, nous n’avons pas d’autres alternative que de prendre des mesures agressives. Nous espérons sincèrement que les sites illégaux prendront d’eux-même la décision de cesser leur activité. Pour ceux qui s’y refuseront, nous procéderons à des injonctions et exigerons des dommages et intérêts. Nous allons officiellement déclarer ces sites illégaux aux autorités fédérales, notamment l’unité anti-piratage du département américain de la Justice, les services de polices locaux et le FBI.  »
Le Scantrad n’a plus qu’à compter ses abattis.

(par Stéphanie Francqueville)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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10 Messages :
  • Mort annoncée du Scantrad
    18 juin 2010 10:18, par narcisse

    Détruire le scantrad est une utopie, on coupe une tête d’autres repousseront... Le problème vient des Etats Unis ou les sites bien connus des fans One manga et Mangastream diffusent en ligne des mangas qui sont pourtant dans le commerce. Sur ce plan là en France, les sites concernés ont plus d’éthique.
    Même si les éditeurs japonais réussissent leur coup, les "raws" et les scans circuleront en underground ou sur le chan irc.
    Bref a voir donc

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    • Répondu par Khaza le 22 juillet 2010 à  15:20 :

      "en France, les sites concernés ont plus d’éthique"

      Et puis quoi encore ? Certains ont de l’éthique, mais les plus gros ne se gênent pas pour sortir du licencié et se faire des sous avec ça.

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  • Mort annoncée du Scantrad
    18 juin 2010 13:11, par Hatsumomo

    En même temps sans le scantrad je n’aurais jamais pu lire la suite de Shigurui. Merci Panini !

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    • Répondu par narcisse le 18 juin 2010 à  16:27 :

      Pour détruire le scantrad, autant "tuer" internet, ce sera plus simple !

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      • Répondu par Xavier Mouton-Dubosc le 19 juin 2010 à  09:18 :

        Oui parce que là, il n’est possible de s’attaquer qu’au plus visible. Foin des réseaux newsgroups, P2P, sites webs privatifs voir payants, serveurs de dépôts, newsletters etc... qui sont largement plus difficiles à éteindre.

        Mais au moins, le scandale des entreprises/particuliers qui se faisaient ouvertement des sous sur du piratage va peut-être prendre fin. Car il faut pas se leurrer : si au départ l’activité était bénévole, elle est vite devenue pour certains une source non négligeable de revenus.

        Reste une question effectivement soulevée par ce commentaire : quid des séries abandonnées par les éditeurs ?

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        • Répondu par Ozymandias9 le 3 juillet 2010 à  00:38 :

          L’argument est juste : que faire lorsqu’un éditeur, par souci de rentabilité, décide d’arrêter un titre ? On peut comprendre la réaction de certains lecteurs frustrés mais surtout, d’une certaine manière, arnaqués puisqu’ils ont dû payer plusieurs albums (le manga n’est qu’un exemple).

          Les sites légaux actuels sont inintéressants, ils ne proposent aucun inédit et se contentent trop souvent de faire de l’argent sur des valeurs sûres.

          Je crois surtout que le problème est celui de la traduction. Si les teams responsables des scantrads traduisent mal les oeuvres, ce n’est plus seulement du vol (les éditeurs doivent s’adapter pas s’enliser dans l’ancien système) mais aussi un manque de respect envers l’auteur et l’artiste (lorsque le scan est de mauvaise qualité).

          Je pense que le droit d’auteur doit être reconsidéré. Ils touchent une part négligeable du prix d’un album. Laissons-les disposer de leurs oeuvres sur le support numérique, après tout l’éditeur n’a plus l’excuse du prix de revient (impression, prix du papier, etc...) si c’est l’auteur qui crée son site ou son forum et met à disposition pour une certaine somme le fruit de son travail.

          Je voudrais rappeler aussi que nombre de lecteurs de BD (toutes catégories et nationalités confondues) n’aiment pas le support numérique. Même aujourd’hui, à l’heure des écrans plats en constante évolution (taille, qualité de l’image, logiciels de lecture), beaucoup continuent à acheter en librairie.
          Ce n’est certainement pas le scantrad qui tue l’industrie mais bien la stagnation des politiques éditoriales.

          Trop nombreux sont les éditeurs qui se contentent de proposer des previews de quelques planches et quelques goodies sans intérêt sur leurs sites.

          J’ai beaucoup de respect pour les petites maisons d’éditions qui font aujourd’hui un véritable travail de découverte et n’hésitent pas à faire de "l’archeologie" pour permettre aux lecteurs de (re) découvrir des oeuvres et des artistes oubliés sur des support à l’esthétique soignée.

          Tandis que d’autres vous sortent un titre en deux albums pour jouer sur l’effet médiatique de la sortie d’un film. Le marketing et ses dérives sont nuisibles. Pourquoi changer le format des albums, rééditer les mêmes ouvrages sans faire l’effort d’en améliorer la qualité ?

          Le scantrad n’est pas inoffensif mais il sert aujourd’hui à masquer les lacunes et les dérives de l’édition. Heureusement qu’il existe encore des personnes courageuses et passionnées pour nous faire aller en librairie et dépenser notre argent. Pourvu que ça dure !

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  • Mort annoncée du Scantrad
    19 juin 2010 04:46, par ADA

    Cet historique est très complet et bien expliqué. Merci pour les infos, il y en avait certaines que je ne connaissais même pas^^. Et l’info toute fraiche d’il y a quelques heures confirme que les menaces de la coalition sont prise en considération : MangaFox retire 350 des séries qui sont licenciées en Amérique.

    Je ne sais pas s’ils tentent de tuer définitivement le scantrad ou si ce serait pour une renaissance (de toute façon, je suis bien d’accord avec narcisse qu’il est utopique de vouloir le tuer). Je précise ça puisque Digital Manga Publishing annonce un projet de scantrad légal, comme présenté dans cet article : http://adala-news.fr/en-route-vers-une-legalisation-du-scantrad

    De toute manière, il est clair que les sites agrégateurs et certaines teams de scantrad crée leur propre perte. Quelle idée d’afficher si fièrement un travail illégal (si ce n’est pour des questions de renommé ou d’argent). Avec la multiplication des teams (et donc la compétition), les releases sortent toujours plus vite. Les scan japonais ont fini par être dispo sur le web 5 jours avant la sortie officielle des magasines. Par étonnant que RAW paradise était visité à plus de 90% par des japonais et que les éditeurs japonais soient furaxes. Je ne pense pas que la situation aurait été similaire si les scan étaient disponible 4 jours après. Mais bon, on ne le saura sans doute jamais…

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  • Mort annoncée du Scantrad
    24 juin 2010 13:04, par Jacobs

    Sans doute est-il temps de s’intéresser sérieusement à la notion de légalité constitutionnelle du copyright. Il faut bien se dire que l’excès appelle l’excès. Un peu comme la prohibition d’alcool fut le tremplin d’Al Capone jadis.
    Sans doute pourrait-on démontrer comme cela a été fait pour le CD que le public des scantrads est sans doute aussi le plus grand acheteur de Mangas officiels.

    Pour les auteurs de BD - dont peu roulent sur l’or (faudrait connaître les rémunérations en Yen)- un sujet intéressant.

    Une solution intermédiaire que je vais énoncer plus loin serait à plébisciter (appeler votre représentant au parlement svp), surtout au vu de propos de l’interview comme ceux-ci "pour protéger les droits de propriété intellectuelle de nos créateurs et la santé globale de notre industrie". De la part d’un éditeur, il est quand même frappant qu’il n’ose pas mettre les intérêts de sa maison en avant, avant ceux de l’artiste (les éditions mère Thérésa ?). Sans doute est-ce juste de la politesse et je suis paranoïaque... ou je comprends trop bien la macro-économie.

    Une proposition de loi en accord avec l’intérêt de l’éditeur ET de l’auteur, pour réformer ce droit nommé paradoxalement droit d’auteur :
    L’exclusivité de l’attribution des droits de reproduction doit être allouée à l’artiste de manière inaliénable (tout comme le droit moral de l’auteur l’est déjà). De cette manière aucun éditeur n’aurait plus le droit de s’arroger par contrat cette exclusivité - comme c’est la pratique incontournable aujourd’hui. Les clauses en seraient nulles. Fini les éditeurs qui "enterrent les séries". Fini le star-système qui bloque les nouveaux venus par souci de rentabilisation et de merchandising également... et bonjour le nouveau marché de l’édition, plus créatif, plus concurrentiel. L’auteur qui désirerait distribuer son oeuvre par scantrad en parallèle avec son contrat d’édition en aurait le droit au risque de fâcher son éditeur, certes. Fini l’artiste qui devait mettre sur sa copie : "le dessinateur qui s’appelait jadis moebius" pour éviter l’interdiction "conventionnelle" de son droit d’expression. A approfondir...

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    • Répondu par AK47 le 24 juin 2010 à  15:38 :

      Doux rêve que celui là ???

      A l’heure actuelle, ton éditeur te fourgue tes BD numériques " dans ton dos ", à ton insu, tu ne touches pas un kopeck dessus, tu gueules, on te vire fissa, et tu voudrais que l’auteur puisse vivre de l’édition classique en // avec l’éditeur et
      qu’il puisse commercialiser en scantrad pour lui en plus ??? On peut rêver !!!

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