Mort du légendaire Steve Ditko, co-créateur de Spider-Man et du Dr Strange

8 juillet 2018 6 commentaires
  • Avec ce créateur discret aux convictions bien trempées, c’est l’un de piliers essentiels de l’histoire pas si longue du comic book américain qui disparaît. Si Jack Kirby a établi, par la puissance de son graphisme et son intelligence narrative la grammaire de ce médium, Ditko a été de ceux qui en ont structuré le mieux l’arrière-plan symbolique. Il annonce en ce sens l’arrivée de créateurs comme Frank Miller, Alan Moore ou Neil Gaiman.

On a mis deux jours à découvrir son corps. Stephen J. Ditko est mort seul, chez lui, à New York d’un arrêt cardiaque à l’âge de 90 ans. Celui qui avait inventé avec Stan Lee le personnage de Spider-Man était un créateur cérébral qui a impulsé à l’industrie du comic book un esprit et un sens de la composition qui ont puissamment influencé les créateurs qui lui succédèrent.

Né le 2 novembre 1927 à Johnstown en Pennsylvanie d’une famille d’immigrants slovaques, il fit des études d’art avant de s’inscrire en 1950 dans la classe de Jerry Robinson (dessinateur de Batman, créateur du Joker) à la Cartoonists and Illustrators School (rebaptisée plus tard School of Visual Arts) de New York City.

Au bout de quelques premières publications, il entre en 1953 dans l’atelier de Jack Kirby et Joe Simon, les créateurs de Captain America, travaillant à l’encrage et aux décors du « king of comics ». Cet épisode est l’occasion d’un compagnonnage fructueux avec un autre de leurs assistants : Mort Meskin, un formidable dessinateur un peu méconnu dont il est l’héritier cependant en droite ligne.

Mort du légendaire Steve Ditko, co-créateur de Spider-Man et du Dr Strange
Steve Ditko prête ses traits à Peter Parker

Peu de temps après, il commence à travailler pour Charlton Comics, un éditeur auquel il resta fidèle des décennies durant, en dépit du fait qu’il doive rapidement interrompre son début de collaboration en raison d’une tuberculose qui l’amène à devoir revenir se soigner chez ses parents pendant quelques mois.

Naissance de Spider-Man

De retour à New-York en 1955, il entre aux services de Marvel (qui s’appelait encore Atlas en ce temps-là) où il devient le maître d’œuvre des récits courts de SF et d’horreur de la maison (Strange Tales, Amazing Adventures, Strange Worlds, Tales of Suspense et Tales to Astonish…) qui remportant un grand succès et pour lesquels Stan Lee et lui mettent au point une méthode de collaboration qui deviendra usuelle chez Marvel : Stan lui donne un sujet et un pitch, Ditko le développe et Stan Lee revient dessus en réécrivant et en peaufinant les dialogues. Une façon de faire qui permet au chief editor de la maison de s’approprier bien des trouvailles de ses collaborateurs…

Pour créer Spider-Man (1962), son nouveau super-héros, dont Stan Lee tient, quand il est sans son costume, à ce qu’il soit un jeune homme absolument ordinaire, le scénariste de la Maison des idées pense évidemment à son dessinateur-star Jack Kirby. Mais les essais que lui remet l’inventeur graphique des Fantastic Four montrent un personnage trop musclé. Ditko de son côté propose un personnage de lycéen plus chétif, qui lui ressemble d’ailleurs beaucoup. Dans le cadre de cette association, Ditko crée les personnages de Doctor Octopus, Sandman, the Lizard ou Green Goblin

Un exemple du formidable sens de la narration de Steve Ditko dans "Spider-Man"
© Marvel Comics

Dans la foulée, Ditko crée le personnage du Docteur Strange (1963), un sorcier- magicien « maître des arts mystiques » aux puissants pouvoirs occultes. Comme Kirby, avec moins de brio mais avec un sens impeccable de la composition, ses dessins s’hasardent quelquefois dans l’abstraction, mais Ditko est davantage cérébral et son travail graphique d’inspiration surréaliste voire psychédélique s’adapte parfaitement au caractère fantastique de ses récits.

Après quatre ans cependant, Ditko prend ses distances avec la Marvel en raison de nombreuses divergences sur les choix créatifs, mais surtout d’une tendance de Stan Lee d’un peu trop tirer la couverture à lui. Il en résulte de la part de Ditko une intransigeance qui fera de lui un dessinateur farouchement indépendant qui ne sera plus attaché à aucune grande série.

Dr Stange de Stan Lee et Steve Ditko
© Marvel Comics

Un touche-à-tout de génie

En dépit de ses idées proprement réactionnaires (il se réclame de l’objectivisme d’Ayn Rand qui prône « l’égoïsme rationnel » comme la base de la société capitaliste), il crée successivement Blue Beetle (1967–1968) puis The Question (1967–1968), et Captain Atom (1965–1967) tout en réalisant sporadiquement de courts récits d’horreur pour la Warren pour les magazines Creepie et Eerie, ou le personnage de Mr A pour la revue indépendante Witzend publiée par Wallace Wood, où il peut développer ses théories objectivistes dans un procédé de narration dont se souviendra Alan Moore. Il envisage ainsi le héros comme une projection positive qui permet à l’individu de se construire sa propre morale.

À partir des années 1970 jusqu’à ses dernières années professionnelles il y a deux ans encore, il avait multiplié les boulots divers, l’éditeur Robin Snyder rassemblant ces travaux épars dans des anthologies. Sa dernière grande création fut Squirrel Girl (1992), une jeune femme aux superpouvoirs d’écureuil scénarisée par Will Murray pour Marvel

Une formidable page de "Mr A" de Steve Ditko
© Charlton Comics

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
6 Messages :
  • chouette hommage à Ditko, merci. cependant Marvel s’appelait précédemment Timely et non Atlas.

    Répondre à ce message

    • Répondu par bruno aublet le 10 juillet à  07:26 :

      en fait vous avez tous les deux raison : Marvel s’est d’abord appellé Timely, mais aussi Atlas dans les années 50.

      Répondre à ce message

      • Répondu par laurent le 10 juillet à  09:32 :

        je dirais même plus.
        Atlas est l’incarnation précédente de Marvel, alors que Timely est venu avant Atlas.
        mea culpa.

        Répondre à ce message

    • Répondu par Jean-Paul Gabilliet le 10 juillet à  09:37 :

      La société d’édition de Martin Goodman s’appelait officiellement "Magazine Management, Inc.". Quand celui-ci avait commencé à publier des comic books à la toute fin des années 30, ils avaient été commercialisés sous l’appellation Timely, qui cependant n’apparaissait pas sur toutes les couvertures. Atlas était, techniquement, la branche distribution de la société de Goodman, créée à la fin des années 40 pour que le coût de la distribution des revues devienne un profit pour sa société. Les comic books "Timely" parurent d’août 1951 à août 1957 avec en couverture le logo ATLAS (qui devint synonyme de la seule maison d’édition distribuée par Atlas !). Dans les faits, Goodman mit fin à l’activité de distribution (qui n’était pas si avantageuse que ça économiquement) en fin d’année 1956 pour aller chez American News Company (ANC), qui était le plus gros distributeur national de presse périodique depuis près d’un siècle aux Etats-Unis. Hélas, ANC fit faillite au printemps suivant et les fascicules de Goodman, toujours porteurs du sigle Atlas, se retrouvèrent sans distributeur. La seule société qui accepta de les récupérer, Independent News, n’était autre que la branche distribution de... National Periodical Publications, que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de DC Comics, le principal concurrent de Timely/Atlas. Goodman fut alors obligé de se plier aux conditions de son nouveau distributeur et de limiter sa production mensuelle de comic books à 8 titres, au lieu des 40 et quelques avec lesquels il inondait les kiosques jusqu’alors. Ce qui se passa ensuite est une autre histoire...

      Répondre à ce message

      • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 10 juillet à  10:02 :

        Merci, Jean-Paul, pour ces savantes précisions.

        Répondre à ce message

  • Et OUI… Toute la création visuelle caractérisée du personnage phare et immortel
    de la « Maison des idées », C’EST LUI !!

    Probablement pour des raisons de gouvernance, Marvel ne lui a pas laissé réaliser
    son Spiderman à lui, c’est bien dommage. Un artiste cloué au pilori dès le départ…

    John Buscema a réussi à sortir de l’emprise envahissante de la « ligne » Kirby/Lee
    avec Silver surfer et Conan.
    Condamné au silence, Ditko n’a pas eu la chance d’exister autrement !!

    Découvert dans « Strange Lug 70’s »,
    rendons hommage à ce pionnier de l’âge d’or Marvel !!!

    Répondre à ce message