"Mujirushi, le signe des rêves" : Naoki Urasawa entre dans l’histoire du Louvre

4 août 2018 0 commentaire
  • Une famille japonaise ruinée fait la rencontre d'un mystérieux personnage qui ne tarit pas d'éloges sur la France et sur le musée du Louvre, avant de leur proposer une étrange combine... Avec cette mini-série, Naoki Urasawa entre à son tour dans l'histoire du Louvre.

2018 marque la consécration de Naoki Urasawa en France. Il reçut les honneurs du festival d’Angoulême en janvier et son oeuvre fit l’objet d’une exposition rétrospective “L’art de Naoki Urasawa”, visible à Angoulême puis à Paris à l’hiver 2018. Il y présentait des planches originales de ses séries précédentes, mais aussi, en exclusivité, de son dernier projet Mujirushi ou Le Signe des rêves. Cette mini série de deux tomes vient s’inscrire dans la collection Futuropolis-Louvre Editions, en collaboration avec l’éditeur japonais Shôgakukan.

Naoki Urasawa est le seizième auteur et le quatrième mangaka à entrer dans cette collection, précédé par Araki Hirohiko (Rohan au Louvre), Jirô Taniguchi (Les Gardiens du Louvre) et Taiyô Mastumoto (Les Chats du Louvre).

Selon la coutume éditoriale japonaise, Mujirushi ou le Signe des rêves a été pré-publié par épisodes au Japon dans la revue Big Comic Original l’hiver dernier. L’intégrale du premier tome est sortie le 30 juillet 2018 au Japon, et la version française sera disponible à peine trois semaines plus tard, le 23 août 2018.

"Mujirushi, le signe des rêves" : Naoki Urasawa entre dans l'histoire du Louvre
Couverture du premier tome de "Mujirushi"

Fabrice Douar, responsable éditorial au Louvre pour la collection Futuropolis-Louvre, nous a parlé de la manière dont Naoki Urasawa s’est approprié le musée. “Naoki Urasawa est venu tous les jours au musée pendant une semaine en 2017. Il était accompagné des traducteurs et des éditeurs. Il a visité les combles, les sous-sols, et même les toits. Chaque auteur a carte blanche, il ne s’agit pas d’une œuvre de commande. Nous ne donnons aucune contrainte sur les techniques utilisées, le scénario, ou sur les œuvres qui figurent dans l’album. Simplement, le Louvre ne doit pas être un décor mais doit se trouver au cœur de l’intrigue."

L’intrigue, la voici :
Takashi est un entrepreneur japonais un peu trop crédule. Ruiné et abandonné par sa femme,Takashi se retrouve seul avec sa petite fille Kasumi. Il est au désespoir lorsqu’il tombe sur un étrange signe. En dépit des réticences de Kasumi, il suit ce “signe des rêves” et fait la rencontre d’Iyami, un personnage insolite et fanfaron qui lui fait une offre plus que suspecte pour éponger ses dettes. Kasumi se méfie du volubile Iyami, mais cela n’arrête pas Takashi. Les voilà embarqués pour la France dans une arnaque qui vise le musée du Louvre, rien que cela !

Takashi et sa fille Kasumi

Ce premier tome commence de manière un peu déroutante par la multiplication des fils narratifs et des temporalités. Dans les premières pages se succèdent de brefs épisodes où les protagonistes restent inconnus, difficile de s’y retrouver, d’autant que la première histoire qui est véritablement développée se déroule non pas en France mais au Japon ! Passée la première surprise, le récit de la déchéance de Takashi se révèle captivant. Présenté sous forme de feuilleton, ce récit présente également une belle chronique du Japon contemporain, avec les lieux et activités typiques. Ce n’est qu’à la fin du premier chapitre que le lien avec la France et le musée du Louvre commence à se dessiner, mais il reste ténu et le suspense est maintenu jusqu’à la fin du premier tome.

Ces circonvolutions scénaristiques, qui peuvent agacer chez cet auteur, ont l’avantage ici de déjouer les attentes liées à la collection dans laquelle s’inscrit l’album. Bien que le Louvre soit au centre de l’intrigue, aucun personnage n’y met les pieds dans ce premier tome ! L’apparition du musée est retardée au profit de l’intrigue se déroulant au Japon. Cela correspond à l’état d’esprit dans lequel se trouvait Naoki Urasawa en dessinant cette histoire qui avait été planifiée trois ans auparavant. Il avoue avoir repoussé sa visite en France alors qu’il avait déjà commencé à dessiner Le Signe des rêves, ce qui explique la place importante accordée à son pays dans ce récit [1] Naoki Urasawa prend ainsi le temps de développer en profondeur ses personnages, fournissant à chacun d’entre eux des traits marquants et un passé riche en anecdotes.

L’étrange personnage d’Iyami

Dans cette galerie de protagonistes vivants et attachants, un personnage détonne par son apparence et son maniérisme. À son complet violet extravagant, ses tics de langage affectés et sa dentition grotesque, les lecteurs japonais auront immédiatement reconnu Iyami. Comme il l’avait fait avec Astro Boy d’Osamu Tezuka dans Pluto, Naoki Urasawa rend hommage à l’un de ses prédécesseurs, le mangaka Fujio Akatsuka. C’est lui qui, dans les années 1960, a créé le personnage d’Iyami, connu par tous les Japonais pour être le roi des escrocs. L’aide de la petite Kasumi est précieuse pour permettre aux lecteurs occidentaux de mieux cerner ce personnage fantasque. Les remarques pleines de bon sens de la fillette pointent comiquement les failles du discours du charlatan, dont les mimiques offusquées sont un régal.

Sur la piste du "signe des rêves"

Un bémol pour certains lieux communs, comme l’énumération des stéréotypes parisiens et japonais, ou l’introduction pas très subtile du Louvre dans le récit. Par une mise en abyme appuyée, c’est l’ouverture d’un livre brandi par Iyami qui fournit les premières images du bâtiment, une mise en scène qui manque tellement de finesse que l’on se demande si Urasawa n’opère pas sur le mode parodique.

Ce premier tome alterne brillamment entre situations pesantes et effets comiques. Le ridicule personnage d’Iyami demeure néanmoins énigmatique et, si la situation désespérée de Takashi est touchante, son manque de discernement répété devient risible. Les moments de tension sont allégés par les commentaires des personnages ou parfois par un simple regard dubitatif de Kasumi, un personnage très réussi. Les intrigues se nouent petit à petit avec le sens du suspense de Naoki Urasawa, nous attendons donc avec impatience le deuxième tome qui paraîtra dès le 11 octobre 2018.

(par Lise LAMARCHE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

144 pages en noir et blanc, et en couleur pour chacun des 2 tomes. Livre cartonné, format : 19.5 x 26.5 cm.
Imprimé sur Munken Pure 130 g. Prix : 20 €
Parution le 23 août pour le tome 1 et le 11 octobre 2018 pour le tome 2.

Commander "Mujirushi ou le signe des rêves" chez Amazon ou à la FNAC

A lire aussi sur ActuaBD :

- Fabrice Douar (Louvre Éditions) : "Deux auteurs américains vont entrer dans la collection"
La chronique de Pluto T. 1 et T. 8
La chronique de Billy Bat T. 1 et T. 5
La chronique de Master Keaton T. 1

[1Propos recueillis par Alexis Orsini, auteur du site “La Base secrète” dédié à Naoki Urasawa. Lien vers l’entretien.

  Un commentaire ?