Nadine Van Der Straeten : « Modigliani a fait plus de vingt-cinq portraits de Jeanne Hébuterne. »

16 septembre 2017 0 commentaire
  • Jeanne Hébuterne a été la dernière compagne du peintre Amédéo Modigliani, avec qui elle a eu une relation passionnée. Nadine Van Der Straeten raconte le terrible destin qui est le sien, intimement lié à celui de l'un des peintres les plus singuliers de l’École de Paris.
Nadine Van Der Straeten : « Modigliani a fait plus de vingt-cinq portraits de Jeanne Hébuterne. »
Jeanne Hébuterne, un souffle éphémère – Par Nadine Van Der Straeten – Ed. Tartamudo

Comment vous est venue l’idée de réaliser une bande dessinée sur cette artiste, Jeanne Hébuterne ?

L’idée m’est venue suite à l’exposition de la collection Jonas Netter, à la Pinacothèque en 2012. Jonas Netter était un mécène qui collectionnait des œuvres de Chagall, Picasso et autres artistes de cette époque. J’y ai rencontré plusieurs tableaux de Modigliani, dont quelques portraits de sa compagne, étudiante en art, Jeanne Hébuterne. Un commentaire sous l’un de ces portraits signalait qu’elle s’était suicidée le lendemain de la mort de Modigliani. Touchée, j’ai eu très envie d’en savoir plus... J’ai commencé à explorer, à chercher de la documentation. J’ai trouvé beaucoup de témoignages d’amis, d’autres artistes, d’écrivains, souvent écrits après la mort des deux amants… J’ai pensé que cette histoire éminemment romantique, axée sur la relation amoureuse entre deux artistes, pouvait constituer une base intéressante de récit pour un roman graphique.

C’est une démarche nouvelle pour vous, qui êtes plutôt familière de l’illustration...

J’ai travaillé de nombreuses années exclusivement pour la presse et l’édition-jeunesse. Les éditeurs me proposaient des textes, et j’illustrais. Depuis longtemps, je caressais l’idée de ma lancer dans la BD adulte en écrivant mon propre scénario. L’histoire de Jeanne et d’Amedeo s’imposa d’elle-même. J’ai commencé ce travail il y a plus de trois ans. Dessinatrice avant tout, j’ai monté le scénario tout en dessinant les roughs (brouillons). J’ai patiemment élaboré mon récit visuellement. Et finalement, je me suis plu dans ce nouveau costume d’auteure !

Comment vous y êtes-vous prise pour trouver la documentation autour de Jeanne, une figure qui reste méconnue ?

J’ai travaillé à petite échelle, je ne suis pas une historienne ! L’idée a été de recueillir le plus d’anecdotes possibles, pour constituer un matériau de base. Je me suis procuré un certain nombre d’ouvrages, j’ai déniché des articles de presse, des témoignages. Cette collecte m’a permis de dégager deux personnalités fortes et attachantes. Je voulais également faire sentir le poids de la guerre et de ses conséquences, sur la société de cette époque et en particulier sur les artistes.

J’ai été confrontée à une difficulté particulière : certains témoignages se contredisaient. J’ai choisi de privilégier ceux qui revenaient de façon récurrente.
Il me restait à imaginer un liant romanesque pour intégrer ces anecdotes d’une manière logique, qui rende compréhensible et fluide le récit de ces trois années.
Mon but n’était pas de faire une biographie de Modigliani, mais d’évoquer cette cohabitation entre deux créateurs, ces années de passion, de questionnements artistiques, de doutes et de douleurs.

Comment s’y prend-on pour dessiner le visage et l’allure de Jeanne Hébuterne ?

Modigliani a fait plus de vingt-cinq portraits de Jeanne Hébuterne. Quelques photos d’elle montrent que l’artiste stylise son modèle pour s’inscrire dans sa quête artistique, influencée par l’art toscan, d’une part, et l’art africain récemment découvert, d’autre part. Je ne me suis pas appuyée sur les représentations de Modigliani. Le personnage féminin que j’ai créé reprend des caractéristiques physiques qu’on lui connaît : une chevelure abondante et sombre et des yeux d’une troublante limpidité, mais les traits de son visage ne sont que le fruit de mon imagination, cette jeune fille-là cesse d’être la Jeanne Hébuterne de l’Histoire officielle, pour entrer dans mon théâtre intime de créatrice.

La relation entre les deux amants semble assez ambivalente : ils ont des origines sociales différentes, Modigliani n’est pas aimé par sa belle-famille en raison de ses déviances, et ils semblent peu se parler tout en se subjuguant mutuellement.

Modigliani est issu d’une famille franco-italienne, extrêmement cultivée, il parle un français parfait. Jeanne est issue d’une famille plus modeste, mais néanmoins intéressée par les arts : son frère est également peintre.

Jeanne est subjuguée par l’homme, autant que par le peintre, dans ce qu’il a de singulier. Elle est sans doute flattée d’avoir retenu l’attention d’Amedeo Modigliani qui, bien que désargenté, compte déjà dans le paysage artistique d’alors.
Lui, est attiré par sa fraîcheur (elle a quatorze ans de moins que lui), et par son talent naissant, montrant déjà une surprenante maturité. En un mot, ils s’admirent l’un l’autre.

Souvent, Modigliani lui reproche de ne pas réagir, et quand elle réagit, il dit que ce n’est pas la bonne réaction... Jeanne lui est-elle soumise ?

Jeanne est d’un naturel taciturne et secret : on l’apprend par les témoignages d’amis de la famille Hébuterne, comme Stanislas Fumet, qui l’a connue très jeune, avant sa rencontre avec Modigliani. Son admiration pour Modigliani a tendance à la placer devant un paradoxe, un combat intérieur : d’un côté elle veut se mettre au service de l’art d’Amedeo, et de l’autre, elle entend faire émerger sa créativité propre.

Ce qui traduit aussi ce côté effacé de Jeanne parfois, c’est que la bande dessinée parle presque autant de Modigliani que de Jeanne...

On peut difficilement faire abstraction de Modigliani. Sans lui, Jeanne Hébuterne serait peut-être restée dans l’ombre. C’est le sujet de mon travail. C’est l’empreinte de Modigliani sur la vie de Jeanne que j’ai voulu raconter : il a tant occupé l’espace de sa vie, qu’elle n’a pu concevoir de lui survivre… Étrange destin !

Pourquoi avez-vous commencé votre ouvrage par la scène du suicide du Jeanne ?

L’allégorie du suicide me paraissait une approche moins glauque. J’ai choisi de ne pas relater l’épisode sordide qui suivit réellement la mort de Jeanne, où un ouvrier découvrant la jeune fille défenestrée dans la rue, la chargea sur sa brouette et erra dans Paris une partie de la nuit, parce qu’il ne savait pas à qui restituer le corps. J’avais pris l’option de faire de Jeanne la narratrice posthume du récit, je n’imaginais pas lui faire raconter cette fin monstrueuse.
Le suicide constitue ensuite un point de départ, pour lui faire dire son histoire, parole d’outre-tombe, comme si son existence naissait de ce douloureux événement.

Pourquoi avoir opté pour le noir et blanc ?

Ayant beaucoup travaillé pour le jeune public jusqu’à présent, la couleur était en quelque sorte obligatoire… Mais, de fait, j’adore le noir et blanc ! C’est une technique que j’apprécie beaucoup chez les autres dessinateurs. Par curiosité, j’ai tout de même fait des essais couleur… ça ne me plaisait pas. J’ai trouvé que le noir et blanc était plus fort graphiquement pour décrire cette sombre aventure.

Propos recueillis par Damien Boone.

(par Damien Boone)

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Photo DR © Tartamundo

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