Nicolas Keramidas ("Mickey Craziest Adventures") : « Lewis Trondheim et moi voulions un récit énergétique, dynamique et surtout nous éclater à chaque case ! »

11 mars 2016 1 commentaire
  • Entre l'hommage et la parodie, Trondheim et Keramidas s'en donnent à cœur joie dans ce récit déjanté et haut en couleurs ! Ils ont en effet imaginé qu'ils avaient retrouvé une pile d'anciennes revues formant une longue aventure...mais dont il manque certaines pages ! Une réelle maîtrise du médium "bande dessinée" !

Comment aviez-vous été mis au courant de ce projet de Glénat d’adapter l’univers de Mickey ?

Nicolas Keramidas ("Mickey Craziest Adventures") : « Lewis Trondheim et moi voulions un récit énergétique, dynamique et surtout nous éclater à chaque case ! »

Il y deux ans, j’avais effectivement entendu que Régis [Loisel] devait réaliser une version personnelle de Mickey, et qu’un collectif prendrait en charge un second album du même type. Et comme, à chaque livraison de planche au Couvent de Glénat, j’en profitais régulièrement pour prendre un café avec Jacques Glénat, je lui ai expliqué que j’aurais été passionné par réaliser six ou huit pages de ce collectif.

L’œuvre de Disney est-elle importante dans votre parcours ?!

Oui, j’ai collaboré dix ans avec les studio Disney, et Mickey était le premier court-métrage sur lequel j’ai travaillé. C’est vrai que j’ai quitté Disney, mais c’était surtout pour des raisons d’accomplissement personnel. Vous faites partie d’un collectif, ce qui est très enrichissant, mais cela ne laisse que peu de place à une créativité autonome. Dans la courte carrière qui est la mienne dans le monde de la bande dessinée, je trouvais enthousiasmant de revenir sur Mickey, tout en laissant libre cours à mon inventivité.

Cela sonne presque comme une revanche...

Non, c’est plutôt un clin d’œil, car j’ai adoré ces dix années passées au sein de Disney. Et j’ai donc été doublement heureux lorsque Jacques Glénat a rebondi à ma demande de faire un court récit, en me proposant de réaliser un album complet ! Et lorsqu’il m’a demandé si je désirais collaborer avec un autre auteur, j’ai immédiatement pensé à Lewis, car j’avais beaucoup apprécié notre précédente collaboration sur Donjon Monsters, et je ne demandais qu’à remettre le couvert.

Vous avez également travaillé avec Crisse, Morvan, Sfar et Arleston. Qu’est-ce qui singularise la collaboration avec Lewis Trondheim ?

Lewis est très rigoureux, doté d’un grand sens du professionnalisme. Il est également d’une réactivité hallucinante. Lorsque je lui envoie une page, peu importe qu’il soit chez lui, en festival ou à l’autre bout du monde, j’aurais une réponse adéquate dans le quart d’heure, avec des corrections très pertinentes. Lewis part du principe qu’il doit répondre au message, autant donc le faire directement. Cela entraîne un incroyable confort de travail dans la collaboration !

Lewis apprécie également les challenges ! Et par rapport à d’autres scénaristes avec qui j’aurais pu travailler, je savais qu’il allait prendre le contre-pied de l’univers, du moins faire preuve de beaucoup d’originalité. Il a d’ailleurs directement accepté ce défi, dès que je lui en ai parlé !

où l’on se moque adroitement du mythe du héros

Il a pourtant fallu que vous accordiez vos violons ! Fallait-il respecter une charte édictée par la multinationale ?

Non, il n’y avait pas de charte écrite à la virgule près par Disney, mais nous savions implicitement que nous ne pouvions pas franchir une certaine ligne. Mais pour en avoir parlé avec Régis [Loisel], Cosey & Tebo, je peux vous assurer que lorsqu’on dispose de cette rare opportunité, vous ne ressentez pas l’envie de casser ce magnifique jouet. Nous avons donc tous travaillé avec une grande forme de respect, tout en cherchant à apporter notre patte personnelle. Avec d’ailleurs la volonté pour Lewis et moi, de nous insérer au sein du développement historique de Mickey et ses amis.

Est-ce que vous lui aviez donné un pitch de base pour lancer l’aventure ?

Je compare beaucoup cet album de Mickey à Donjon  : c’est un one-shot, et sans doute la seule occasion que j’aurai jamais de me frotter à cet univers. Et pour mon récit de Donjon Monsters, j’ai eu la chance qu’il me demande un maximum de décors différents, avec presque tous les personnages. Ce qui me convenait magnifiquement, car quitte à ne réaliser qu’un album, autant s’essayer à décrire l’univers dans sa plus grande largeur. Lorsque Lewis m’a très gentiment demandé ce que je voulais faire, je lui ai donc demandé d’intégrer si possible un maximum de personnages et tous les styles de décors : une scène dans l’espace, dans la jungle, sous l’eau, dans une cité perdue, dans Mickeyville, dans le coffre-fort de Picsou, dans la campagne, etc.

"On ne peut pas évoquer la mort d’un personnage"

C’était magnifique pour le dessinateur que vous êtes, mais un vrai casse-tête pour Lewis, non ?

Oui, mais c’est sur cette base qu’il a imaginé cette longue histoire éditée dans un magazine imaginaire, duquel il manquerait des numéros. Cela permet de passer très facilement d’un lieu à l’autre sans donner trop d’explications. Et ce cadre a alors permis à Lewis d’imaginer ces gags en une planche, tout en jouant sur leur succession qui forment une histoire complète.

Ce concept de gags en une planche a aussi entraîné ces beaux hauts de pages, que vous avez finalement dû réinventer à chaque gag !

Beaucoup d’éléments de cet album étaient calculés, mais une grande partie d’improvisation en a découlé. Et Lewis est très adroit pour justement trouver du sens à ces compléments. Ces hauts-de-pages découlaient de cette pseudo-publication dans un magazine fictionnel, car il fallait un rappel de titre obligatoire. J’ai cru que j’allais tourner en rond à partir du dixième haut-de-page, mais finalement j’ai toujours su retomber sur mes pattes, et cela devenait un rendez-vous particulier de chaque planche. Tout en sachant que cela me prenait un peu de la hauteur de chaque page, ce qui réduisait d’autant l’espace pour les cases !

Outre multiplier les décors, que vous a apporté ce travail d’ellipses successives ?

Je me suis tellement amusé à réaliser cet album que j’ai un moment proposé à Lewis de dessiner également les pages manquantes (ce qui représentent le même nombre de pages qu’un autre album complet), mais il m’a expliqué que celles-ci n’avaient justement que peu d’intérêt. Comme nous voulions un album ultra-rythmé, il a ôté toutes les explications redondantes, ou les déplacements d’un point à l’autre.

Ce dynamisme se ressent dans votre dessin. Fallait-il que chaque personnage soit toujours en mouvement afin donner de l’impulsion, du punch au récit ?

Cette forme de dessin est inconscient : j’ai juste voulu respecter la densité du récit alliée l’étroitesse des cases, en allant toujours à l’essentiel sans tergiverser. Car nous voulions un récit énergétique, dynamique et surtout nous éclater à chaque case !

Aviez-vous convenu avec Lewis de craquer un peu le vernis qui recouvre les personnages de Mickey ?

Je savais que Lewis s’en chargerait, sans que je le lui demande. Et je savais que j’allais me différencier par mon style, mais aussi par mon encrage. Enfin, la mise en couleurs et les trames de Brigitte rajoute le cachet final de fausse authenticité. Elle a d’ailleurs beaucoup apprécié pouvoir traiter les planches de quarante façons différentes, en modifiant les trames et les couleurs, car elle a imaginé que les 44 magazines n’auraient pas virtuellement vieilli de la même façon !

Il y a d’ailleurs une page à laquelle il manque un bout. Est-ce la seule censure que vous ayez subie ?

Nous savions que Disney le lirait qu’après que nous ayons complètement terminé l’album (ce qui annihilait toute anticipation possible), et qu’on pouvait s’attendre à une certaine réaction. Elles ont globalement été assez mesurées. Il s’agissait surtout de modifier quelques texte : Donald ne peut pas manger de poulet, Minnie ne peut se moquer de l’obésité, on ne peut pas évoquer directement la mort, etc. La preuve qu’ils lisent vraiment l’album avec beaucoup d’attention.

Dans tout l’album, nous savions qu’une page sauterait directement s’il avait fait justement l’objet d’une censure suivie. Cette planche ([NDR : voir ci-dessous] présente le commissaire réduit à la taille d’une puce. Les dialogues sont restés, mais les dessins n’ont pas suivi la même voie. On comprend que Mickey tente d’empêcher la population d’écraser le commissaire Finot, mais qu’il ne peut empêcher un chien de lui faire pipi dessus. Le comique de la situation, c’est que Tebo avait vu la première version de cette planche (on regarde tous les travaux des uns et des autres), et comme il trouvait que la fin pouvait être améliorée, il nous avait envoyé une idée de storyboard. Il y a donc eu deux versions de la planche, avant que Disney n’intervienne pour nous informer que ce n’était pas publiable en l’état. L’idée des magazines retrouvés nous a alors sauvé : il suffit qu’un bout de page ait été arraché il y a quelques années, pour que l’ensemble reste publiable !

Une censure adroitement détournée via la thématique de l’album

Vous vous êtes donc bien amusés. Voudriez-vous prolonger cette aventure ?

Bien sûr ! Mais ce n’est pas prévu de prolonger au-delà d’un album par auteur. Quoiqu’il en soit, l’avenir est devant moi, car le prochain Luuna sortira fin 2016. Puis, je pense que l’heure sera venue de concrétiser un projet que l’on mûrit depuis longtemps avec Valérie Mangin & Denis Bajram.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

Nos lecteurs parisiens pourront rencontrer des auteurs au prochain salon Livre-Paris où Cosey, Keramidas, Edith Rieubon, rédactrice en chef du Journal de Mickey et Sébastien Durand, consultant en stratégie et expert Disney deviseront autour de ces nouvelles aventures éditées par Glénat.

LIVRE-PARIS : Cycle "Faut-il respecter les icônes de la BD ?" 2e partie : "Et Mickey dans tout cela ?"
Scène BD Manga (S66) le samedi 19 mars à 14h00. Modérateur : Patrick Sichère.

Voyez LA PAGE FACEBOOK DE L’EVENEMENT

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire la précédente interview de Nicolas Keramidas ("Alice au Pays des singes") : "Tebo ne laisse pas de place au hasard."

Lire également notre article : Mickey vu par... Cosey, Keramidas & Trondheim chez Glénat

LIVRE-PARIS, du 17 au 20 mars 2016.
PARIS PORTE DE VERSAILLES – PAVILLON 1 BOULEVARD VICTOR, 75015 PARIS

Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay

 
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