Olivier Peru ("Assassin, Nosferatu, Zombies, In Nomine, Lancelot") : « Mon esprit aime se promener dans les univers fantastiques »

18 janvier 2012 3 commentaires
  • Après dix années de dessins, Olivier Peru a dû surmonter [la perte de son frère avec qui il collaborait->br2480], et s’est lancé avec frénésie dans le scénario en menant cinq séries de front aux éditions Soleil. Des univers fantastiques, avec souvent des angles d’attaques originaux pour des récits aussi courts que percutants.

En tenant compte des séries qui paraissent actuellement, on observe que vous jouez sur des canevas connus (Hitler, les vampires, les évangiles apocryphes, les Assassins, les zombies, les personnages et grandes dates historiques, etc) pour mieux poser la base de vos intrigues. Est-ce une envie particulière de donner votre vision de ces personnages et mythes populaires ? Ou est-il plus facile d’attirer le lecteur avec un univers connu pour mieux jeter un pont vers l’imaginaire ?

Ce n’est pas là un calcul pour attirer le lecteur dans mes filets, non, non, non. Ma technique de séduction est à la fois plus simple et plus compliquée : j’essaie juste d’écrire de bonnes histoires. Ceci dit, il est vrai que dans mes dernières publications, mon imagination est allée jouer avec quelques grands thèmes du folklore fantastique et sur des sentiers plus en prise avec la réalité. Mais c’est aussi pour cela que j’aime écrire de la BD. À chaque nouvel album, je peux travailler dans des univers différents et, comme c’est le cas avec Nosferatu, je peux aussi parfois réinterpréter des mythes qui m’ont fait rêver en tant que lecteur.

Olivier Peru ("Assassin, Nosferatu, Zombies, In Nomine, Lancelot") : « Mon esprit aime se promener dans les univers fantastiques »

Plus spécifiquement, dans Nosferatu, vous présentez des vampires tout en jouant avec les codes : ils craignent la lumière du soleil et ne peuvent boire du sang des morts comme ceux d’Anne Rice [1]. Par contre, au contraire de la romancière, ils ne sentent que ceux avec qui ils sont liés par le sang. Aviez-vous envie de vous distinguer ou était-ce pour servir les mécanismes de votre intrigue ?

Bien qu’il soit très difficile d’innover sur le thème du vampire sans le dénaturer, j’avais envie de créer un univers vampirique qui soit propre à notre série. Mais je me suis aussi interdit les interdits. Je ne pouvais pas me priver de bonnes idées sous prétexte que d’autres les avaient déjà utilisées. Étant donné que les suceurs de sang ont été traités de toutes les manières possibles depuis un siècle, il me paraissait impossible d’éviter les analogies entre nos vampires et ceux d’autres œuvres littéraires ou cinématographiques, mais j’ai fait de mon mieux en cherchant à me faire plaisir.

Plutôt que de vous limiter à deux forces en opposition, Nosferatu fait intervenir trois clans (Nosferatu lui-même, les autres vampires, et les humains).

Je voulais surtout inclure un point de vue humain dans l’histoire. Les vampires ont autrefois été des hommes et, selon moi, ils ne deviennent de véritables monstres qu’au travers du regard de l’humanité.

Scénaristiquement parlant, les vampires ne peuvent donc exister sans un groupuscule qui les étudie et/ou les combat (cfr le Talamasca [2]) ?

Effectivement, une petite partie d’humains devait connaître leur existence. Nous vivons une ère à la fois magnifique et terrible où, grâce à Internet, les informations privées, les rumeurs et les secrets ne peuvent être contenus bien longtemps. Nous vivons dans des maisons de verre, de plus en plus transparentes et je crois que si les vampires existaient, ils seraient vite repérés et adulés ou pourchassés. La deuxième raison à l’existence essentielle d’un groupe étudiant les vampires tient plutôt d’un vice typiquement humain : vouloir ce que l’on ne possède pas. Et en ce qui concerne les vampires, il s’agit bien évidemment de la vie éternelle. Je crois que beaucoup d’hommes seraient prêts à tuer et à prendre des risques démesurés pour un tel trésor.

Vous évoquez à nouveau la vie éternelle dans une autre série, en détournant la fameuse secte des Assassins. Vouliez-vous absolument vous baser sur eux ? Ou alors le mythe de la vie éternelle est-il une des plus vieilles aspirations de l’homme, donc le meilleur terreau pour un bon récit ?

La vie éternelle est un des mythes qui me fascine et m’inspire le plus (à mettre en parallèle effectivement avec mon affection pour un autre mythe, celui de l’immortalité des vampires) et il est évident que cela se ressent dans mes histoires. Quant aux Assassins, leur secte me fascinait depuis très longtemps et je m’étais toujours dit qu’un jour, j’écrirais une histoire sur eux. Aussi, dès le début de mes pérégrinations spirituelles sur le chemin de l’album, l’idée de conjuguer l’immortalité et le meurtre m’est apparu assez naturellement. Je trouvais qu’en unissant ces deux contraires, je donnais davantage de sens à l’une grâce à l’autre. Le reste tient de l’aventure et du divertissement. Cette série est en quelque sorte notre ‘dark’ Indiana Jones à Cristi Pancurariu et moi.

Vous auriez pu choisir un héros qui ne soit pas un personnage historique. Qu’est-ce qui vous a poussé à utiliser Lawrence d’Arabie ? Il demeure mythique et mystérieux et cela donne du cachet à votre intrigue ?

Impossible de vous cacher quoi que ce soit. Et je trouve que le mot « cachet » sied à merveille à un personnage comme Lawrence d’Arabie. À mon avis, le véritable Lawrence a été l’un des deux hommes les plus représentatifs d’une époque et d’une tradition anglaise, Winston Chruchill étant l’autre grande figure britannique de ce temps. Tandis que Churchill évoluait à la lumière (en tant que militaire, homme politique, journaliste, prix Nobel), Lawrence agissait dans l’ombre et le secret. Espion, archéologue, soldat, écrivain, sa passion pour le monde arabe et pour sa propre nation l’a toujours poussé vers des horizons aventureux. Dans le secret, il a vécu plusieurs vies en une seule et c’est sur les zones cachées de son existence que je voulais travailler pour me l’approprier et l’emmener dans notre histoire. Mais je ne crois pas vraiment l’avoir choisi, je dirais que c’est lui qui s’est imposé à moi. Quand j’ai commencé à écrire Assassin, que je plongeais dans mes livres d’histoires, je trouvais souvent son nom dans mes lectures, et de fil en aiguille, il est devenu un pilier de mon récit.

Une fois de plus, votre grande force est de tisser une trame passionnante entre les grands moments de l’Histoire. Vous vous permettez tout de même quelques incartades : par exemple, Thomas Lawrence est décédé à moto, mais en réalité près de son cottage. Mais je suppose que l’intérêt est que le récit soit vivant sans vouloir absolumentcoller à l’Histoire ?

Il est vrai que je me suis permis quelques écarts avec la vérité (bien que les circonstances de la mort de Lawrence demeurent très mystérieuses) et en ce qui concerne ce détail que vous évoquez, je me suis même demandé en l’écrivant si un jour prochain, un lecteur féru d’histoire me le ferait remarquer. J’ai maintenant réponse à ma question...

Concernant In Nomine, vous vous placez encore à une date-clé de l’Histoire. Je suppose que c’est pour rendre votre récit plus prenant, car le récit aurait pu s’installer à un autre moment qu’en 1066 ?

Probablement, oui. Mais le contexte de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant nous donnait, à Denis Béchu et moi, tellement de matière pour réécrire l’Histoire qu’on ne voulait pas se priver de cette date. Et puis notre ambition était de flirter avec les grandes batailles de cette année et d’en visiter les coulisses avec nos personnages.

Comme pour Nosferatu (et Assassin d’une certaine façon), il est encore question de confiance et de trahison dans votre trame. Est-ce que cette relation de confiance entre deux personnes est un lien fort, selon vous ? Est-ce pour cela que sa rupture peut entraîner de telles modifications dans une personnalité ?

Dans mon échelle de valeur, la confiance et, d’une façon plus large, l’amitié, occupent une place de premier choix. Par conséquent, je crois évidemment que la trahison, le parjure et le mensonge peuvent détruire une relation et altérer une personnalité. C’est encore plus vrai en BD car souvent nos héros tiennent en haute estime certaines vertus comme l’honneur et la vérité. Et puis en termes plus techniques, mensonges et secrets sont les armes absolues du scénariste.

Pour ces trois séries, vous évoluez en diptyque et en trilogie. Ce découpage est-il uniquement conduit par votre écriture ?

Par ma façon d’écrire, oui, et aussi par goût. Car j’aime le rythme (ne pas confondre rythme et vitesse) et les surprises dans les histoires. Lire 50 pages d’atermoiements scénaristiques m’ennuie très vite, j’évite donc moi-même de tomber dans le travers des séries à rallonge qui nous offrent parfois des tomes ne faisant guère avancer le récit. Sauf dans quelques exceptions, je trouve qu’au-delà de 5 ou 6 albums, une série souffre de voir son concept et ses personnages trop étirés. Ce qui ne m’empêchera pas plus tard de peut-être me lancer dans des seconds cycles sur certaines séries. Mais j’attendrai alors d’avoir l’idée qui fait mouche avant de transformer une bonne trilogie en une saga fleuve. Pour le moment, écrire des diptyques et des trilogies de qualité me comble pleinement.

Votre expérience de dessinateur vous permet-elle de bien découper vos planches, voire de réaliser un story-board ? Ou laissez-vous cette liberté à vos dessinateurs ?

Que ce soit en roman ou en scénario de BD, j’ai une écriture visuelle, descriptive, et quelque part, ma vision du découpage transparaît entre les mots. Par le rythme des dialogues, le séquençage des cases, je balise le terrain pour les dessinateurs avec qui je travaille. C’est pour cette raison que je ne leur envoie pas de story-board, je ne veux justement pas les contraindre à ma vision. Eux me proposent des stories et ensuite, nous travaillons ensemble dessus quand des ajustements sont nécessaires ; mais hormis quelques intentions narratives, je ne m’impose pas. Nos travaux communs sont le fruit d’une véritable collaboration, ils sont autant auteurs que moi et je dirais même plus, j’écris l’histoire autant pour les lecteurs que pour eux. Il m’arrive régulièrement de revenir sur le script, de retoucher des dialogues, de sabrer des passages ou d’en rajouter à leur demande. Quand les albums sont bons, c’est aussi leur faute ! (rires)

Concernant In Nomine et Assassins, avez-vous écrit ces deux séries en pensant directement à la collection Secrets du Vatican ?

Je dirais plutôt que c’est la collection et son patron (Jean-Luc Istin) qui ont pensé à moi. C’est Jean-Luc qui m’a présenté les dessinateurs respectifs que sont Denis (Béchu) et Cristi, aussi, une fois que les albums ont été lancés, ils ont trouvé naturellement leur place dans la collection.


Pourquoi avoir rejoint Jean-Luc Istin au scénario de Lancelot T2 ? Envie d’idées nouvelles ? Ou était-il débordé ?

Pour des tas de petites raisons qui nous ont poussés dans les bras l’un de l’autre. Jean-Luc qui travaillait énormément à l’époque du tome 2 avait besoin d’un peu de soutien pour avancer sereinement. Nous avions également envie de travailler ensemble, j’étais ami depuis longtemps avec Alexe (la dessinatrice) et puis un jour, en discutant au téléphone avec Jean-Luc, l’idée de collaborer sur Lancelot est arrivée sur le tapis. Quelques minutes plus tard, on en parlait à Alexe et avec son accord enthousiaste, j’ai embarqué dans l’aventure.

Pour Zombies, vous jouez beaucoup avec de longues cases horizontales. Ce découpage est-il un moyen de faire passer un message au lecteur, tel un cinémascope de film américain ?

Notre idée avec Zombies était de faire une BD/film et donc cela a évidemment influencé notre découpage. Surtout en ce qui concerne l’intro de l’album qu’on a raconté en 16/9 avant de lancer notre générique. Cette envie vient de notre entente avec Sophian et de notre amour du cinéma de genre. On voulait prendre nos lecteurs à contre-pied, les captiver, les extraire de la BD routine et leur donner l’impression de plonger dans un film. On se disait même qu’il ne manquait plus que la musique à notre album.

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Zombies - Cholet - Peru - Soleil Editions

Vous semblez particulièrement attiré par les légendes celtiques et les études de créatures d’Heroïc Fantasy ? Aimez-vous vous glisser dans ce folklore pour débusquer au mieux les secrets qui s’y cachent ?

J’adore l’imaginaire et le rêve et je suis fasciné par les grands personnages. Si les héros et les univers que je créée ont une couleur Fantasy, celtique ou héroïque, c’est simplement parce que mon esprit aime se promener dans les univers fantastiques. J’ai parfois l’impression d’être en perpétuel voyage, d’avoir toujours une partie de moi (sans doute celle du gamin qui n’écoutait rien en cours) qui explore d’autres mondes. Et quand cette partie revient avec de bonnes idées, j’aime alors m’essayer à de nouveaux angles de vue pour traiter de sujets devenus parfois classiques (les chroniques arthuriennes ou les histoires d’elfes et de nains). Et quand j’y parviens, j’ai l’impression de laisser ma petite pierre à l’édifice des mythes qui m’ont fait rêver quand j’étais enfant.

Vous êtes scénariste, mais également illustrateur et dessinateur. Pourtant, vous semblez vous concentrer sur l’écriture depuis quelques temps, un transfert de support ?


Je crois que j’ai toujours voulu écrire autant que dessiner, sur tous les supports possibles, mais ces derniers temps, l’écriture pure a pris de plus en plus de place dans ma vie. Autrefois, je passais mes journées temps un crayon à la main et je m’aperçois avec du recul que cela canalisait mon énergie créatrice et m’empêchait de m’investir dans toutes les autres histoires que j’avais envie de raconter. Après avoir passé dix années à dessiner, j’avais envie et besoin de nouveaux challenges. L’élément déclencheur de cette prise de conscience a été la perte de mon frère avec qui je travaillais depuis mes débuts. Nous avions réalisé ensemble la trilogie Shaman et entamé une nouvelle série, Guerres Parallèles qui, je crois, restera sans suite. Sans lui, je me suis retrouvé incapable de me concentrer ou de dessiner une page de BD. Le script BD, le dessin, l’encrage, les cases, la couleur, c’était notre truc à tous les deux. Seul, je n’y arrivais pas. Je me suis essayé plusieurs fois à reprendre, je me suis même forcé, mais l’amour de ce que je faisais avait disparu. Et l’écriture m’a tiré de là. Elle m’a emmené sur une nouvelle voie et la passion des mots m’est revenue. Je me suis alors lancé dans plusieurs romans (trois sont sortis depuis) et j’ai alors commencé à écrire pour d’autres dessinateurs. Aujourd’hui, je vois cette transition comme quelque chose de naturel et de nécessaire. Et, qui sait ?, peut-être que dans dix ans, j’explorerai encore une autre voie ?

Quels sont vos autres projets ? La bande dessinée ? Vos romans ? Le Jeu de rôle ? D’autres choses ?

Outre Assassin T2, sont également sortis le tome 2 de la série Zombies avec Sophian Cholet, ainsi que La Guerre des Orcs, un one-shot avec Daxiong. Puis viendra le tome 3 de Lancelot avec Alexe.

Je travaille également sur un nouveau roman qui racontera l’histoire d’un fantôme mais en attendant, je sors en mai le tome 3 de la série de romans jeunesse Les Haut-Conteurs, que je coécris avec Patrick McSpare.

Et je développe également une série pour la télévision. Bref, je n’ai pas vraiment le temps de m’ennuyer...

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : DR

[1Célèbre romancière qui écrit plus séries de romans sur les vampires, dont Entretien avec un vampire, porté au cinéma par Tom Cruise et Brad Pitt.

[2Groupe séculaire d’humains qui étudie les vampires dans les romans d’Anne Rice.

 
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