Où en est la BD érotique ? Enquête 2/3 : une brève histoire

28 juillet 2018 0 commentaire
  • Nous poursuivons notre enquête sur la bande dessinée érotique aujourd’hui. Cette enquête en trois parties est l’occasion de faire le point sur ce genre sulfureux, entre évolutions et permanences. Le second volet en présente une brève histoire en s'attardant sur le problème de la censure.

Le « dessin qui bande » (selon l’expression de l’éminent linguiste et sémiologue Roland Barthes) a une longue histoire, intimement liée avec celle de notre société en général. Il faut dire que pour publier des dessins de verges et de vulves ou pire (ou mieux...), d’actes sexuels, une certaine configuration socio-culturelle est requise ; surtout quand le médium est la bande dessinée, traditionnellement associée aux enfants et adolescents. Comme d’autres vecteurs, comme le cinéma ou le roman, la bande dessinée érotique a souvent été victime de la censure ; la publication de la BD érotique est loin d’être un long fleuve tranquille...

« L’art et le sexe, c’est la même chose. »

Cet aphorisme, que nous devons à Picasso, souligne la permanence du sexuel et de l’érotique dans l’art. Habituellement, « le plus vieux métier du monde » est associé à la sexualité, c’est dire son importance dans nos cultures. Après tout, comme le soulignait Courbet, c’est « L’Origine du monde » .

 Où en est la BD érotique ? Enquête 2/3 : une brève histoire
Une fresque de Pompéi, dans une maison close.

Dès la préhistoire les hommes façonnaient des Vénus aux caractères sexuels exagérés, et s’il s’agissait probablement plus de rituels pour la fertilité que d’objets érotiques, il s’agissait tout de même de corps nus rapportés au sexe.

Durant l’antiquité, les Moches du Pérou représentaient sur leurs poteries des scènes de masturbation, de fellation et de sodomie. Il semblerait que l’on puisse congédier ici le seul rapport avec la fécondité pour laisser place à de l’érotisme pur. En vérité, cette civilisation péruvienne concevait le monde des morts comme l’exact opposé de celui des vivants ; ces scènes avaient ainsi pour but de s’inverser dans le monde des défunts. Elles constituaient des offrandes funéraires.

Une estampe japonaise parmi les plus chastes.

En ce qui concerne les fresques de Pompéi, leur destination est plus ambigüe : les scènes de sexe trouvées dans un bordel avaient clairement un but érotique, mais celles dans les habitations semblaient ne relever que d’amorces-conversations et les représentations de fellation dans les salles de bain étaient semble-t-il vouées à faire rire, car cette pratique était considérée comme hautement déplacées. En Orient cependant, les figures du Kama-Sutra indien comme les estampes japonaises ne laissent plus de place au doute : l’érotisme est entré dans l’art et le corps sexualisé fait désormais partie de ses registres.

« Couvrez ce sein, que je ne saurais voir »

Maintenant, il serait réducteur et inadapté que d’aborder l’histoire de l’érotisme en bande dessinée en l’insérant dans une histoire de l’érotisme dans l’art en général. La BD, a priori et pour de nombreuses personnes encore aujourd’hui, c’est du divertissement pour les jeunes gens en fleur. Et il ne faudrait pas débaucher la jeunesse avec des images impures et perverses.

Ce qui gêne également avec la bande dessinée, c’est que dans un espace de vente où l’on ne peut visionner un DVD, la BD est plus accessible : n’importe qui peut feuilleter un album et son impact est plus important que celui du roman, les mots offusquant apparemment moins de monde que les images. Un enfant peut lire le mot « fellation » et ne rien en penser car il en ignore la signification ; la représentation picturale est en revanche plus explicite...

Panorama de la bande dessinée érotique clandestine, par Bernard Joubert 224 p. en N&B - relié– 17,5 x 24 cm – 22 € - Sortie le 20/09/2018

Dans l’imaginaire collectif, la BD érotique est souvent vue comme destinée aux hommes seuls, frustrés, incapables de se satisfaire par ailleurs, d’où une image glauque et malsaine. La Loi de 1881 sur la "Liberté de la presse" (ou plutôt ses amendements de 1882) régit sévèrement l’image pornographique qui a souvent connu une production "sous le manteau". La BD n’échappe pas à cet usage.

Bernard Joubert, historien de la censure, note : « En France, la BD clandestine n’a jamais visé qu’un public restreint et adulte. En majorité, ce furent des livres, des longs récits, tirés à quelques centaines d’exemplaires seulement. Coûteux, donc, destinés à être rangés dans une bibliothèque et non pas dans la poche-arrière d’un pantalon. »

Cet auteur qui fait autorité en matière de censure en France publiera le 20 septembre prochain l’ouvrage Panorama de la bande dessinée érotique clandestine qui documentera précisément cette production bien plus foisonnante qu’il n’y paraît. À ce sujet, il explique : « La vente se faisait par le circuit des romans clandestins. Avant de publier "Barbarella" sans se cacher, Éric Losfeld a sorti des livres clandestins dans les années 1950, dont de la BD — déjà, ça le chatouillait. Cela fait que cette production, peu diffusée et collectionnée par les amateurs de "curiosas" seulement — un autre monde —, reste inconnue aujourd’hui des historiens de la BD. » Il s’agira du premier ouvrage à s’intéresser au sujet, à suivre donc.

La réification du corps de la femme ce n’est pas bien nouveau.

La première campagne de censure contre la BD pour cause d’obscénité a eu lieu dès les années 1930, aux États-Unis. Sont mis en cause des récits de science-fiction publiés dans les très populaires « pulp » magazines, dans lesquels les personnages féminins sont souvent réduits à la seule demoiselle en détresse ou à l’héroïne hyper-sexualisée. En Europe, les années folles s’achèvent et c’est le début de la Grande Dépression ; on cherche des coupables, et les frasques des années 1920 sont mises en cause. La violence et l’érotisme de ces comics américains sont ainsi vus d’un mauvais œil. Le redressement moral apparaît comme un préalable au redressement économique.

Une tenue d’astronaute qui doit surement laisser une grande aisance de mouvement.

« Mettez la pilule en vente dans les Monoprix ! »

Au milieu des années 1960, les baby-boomers approchent de la vingtaine. Contestataire, cette génération désire plus que tout s’émanciper et s’opposer aux précédentes auxquelles ils reprochent leurs deux Guerres mondiales. Ils entrent en conflit avec le système de valeurs hérité de la IIIe République qui met l’accent sur la frugalité et la prévoyance et ne correspond pas à la société des loisirs et de consommation dans laquelle ils ont été élevés.

Leurs aînés parlent alors d’une “crise de valeurs" qui se cristallise dans la figure d’Antoine (même l’hebdomadaire Spirou s’en fait l’écho) et marque un contraste de génération. Son succès révèle le développement de contestations chez les jeunes car ses propos recoupent une liberté revendiquée, notamment sexuelle, dans la chanson Les Élucubrations :

« J’ai reçu une lettre de la Présidence
Me demandant : "Antoine, vous avez du bon sens
Comment faire pour enrichir le pays ?"
"Mettez la pilule en vente dans les Monoprix" »

La pilule contraceptive est mise en circulation en 1960 aux États-Unis et arrive en Europe en 1967. Un an plus tard, la révolution sexuelle s’accélère avec le mouvement de Mai 68 et ses slogans, « Faites l’amour pas la guerre », « Peace and Love », « Jouissons sans entrave », etc.

L’iconique Valentina Rosselli vieillira au fil des albums de Crepax, jusqu’à ce qu’il s’en sépare dans "Au diable Valentina !"

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ce soit dans les années 1960 et 1970 que la BD érotique est apparue en tant que telle et a pu se développer en-dehors de la semi-clandestinité où elle était enfermée jusque là.

Le genre pornographique quitte alors la seule catégorie du X, ce sont les débuts du porno chic dont l’italien Guido Crepax prend la tête avec ses adaptations d’Emmanuelle en 1974,t Histoire d’O en 1975 et du classique du Marquis de Sade Justine ou les malheurs de la vertu (1980). Auparavant, les aventures de la belle Valentina avaient fait leur apparition dans le deuxième numéro de la revue Linus (1964) pour une publication au long cours.

Désormais, il n’est plus question de faire de l’érotisme sans s’attarder sur l’esthétisme. En France, on date plutôt cette arrivée en 1962 avec Barbarella de Jean-Claude Forest ; l’œuvre -qui n’a rien de pornographique- est alors immédiatement censurée.

En 1967, Manara, alors assistant de sculpteurs, découvre le 9e art à travers Barbarella et Jodelle (Guy Peelleart) ; il s’y met à son tour deux ans plus tard. En 1983, il se forge déjà une réputation de maître de la bande dessinée érotique. Il publie avec grand succès le premier volume de Déclic dans Playmen pour l’Italie, L’Écho des Savanes pour la France.

En 1969 apparaissent les éditions les plus interdites de France sous la tutelle de Georges Bielec : Elvifrance. Connues pour leurs pockets d’histoires érotiques, elles seront souvent mises en cause par la loi du 16 juillet 1949 « sur les publications destinées à la jeunesse ». À son arrêt en 1992, cette maison d’édition compte à son palmarès 532 titres interdits aux mineurs, 176 titres interdits d’exposition et 36 titres interdits de publicité.

Le trafic international du sang, légal dans certains pays d’Afrique, est en partie responsable de l’épidémie de SIDA.

« Ce mal [qui] pouvait marquer outrageusement ceux qu’il avait touchés »

Au début des années 1980, la pandémie du sida se déclare. Les comportements sexuels en sont nécessairement bouleversés, et la bande dessinée rend compte de cet état de fait un peu tardivement, dans les années 1990. En 1991 et à l’initiative de la Fondation pour la vie, Derib publie Jo. Une autre Fondation suisse soutient un projet sur le SIDA cette même année, qui rassemble de grands auteurs. Les Aventures du Latex est un album collectif qui implique Ever Meulen, Joost Swarte, Moebius, Petit-Roulet, JC Denis, Margerin, Varenne, Prado et Avril. Mentionnons aussi L’Avenir perdu d’Annie Goetzinger, Jonsson et Knigge, paru en 1992. En 1993, Sicomoro et Claude Moliterni écrivent SIDA connection, fruit de plusieurs années de recherches et de documentation sur le trafic du sang. Mais nous ne nous attarderons pas trop sur ce point qui nous éloigne de l’érotisme...

Parallèlement, en 1993, Jan Bucquoy publie La Vie sexuelle de Tintin, une parodie pornographique des aventures d’Hergé. Cela scandalise la seconde épouse d’Hergé et Casterman, qui l’attaquent en justice pour contrefaçon. Bucquoy gagne le procès car « la distance entre les deux œuvres est telle que le lecteur offensé par des scènes obscènes ne peut attribuer à l’auteur original ce qui est le fruit du caricaturiste ». Les fans de la houpette blonde peuvent désormais voir le petit belge s’ébattre en compagnie de la Castafiore, du Capitaine Haddock et même de Milou, soyons fous !

Porno, ado, bobo

Dans les années 2000 a lieu une contre-révolution sexuelle face à la vague pornographique, notamment porté par les féministes. En mai 2000, le manifeste « Le corps n’est pas une marchandise » circule dans les journaux et en 2002, Libération publie en couverture « Porno, ado, bobo ». Le film pornographique est devenu trop accessible au goût de parents inquiets pour la « génération X » : 50 % des enfants de 11 ans ont déjà vu au moins un film porno. À trop vouloir libérer le corps et la sexualité, pour beaucoup, c’est allé trop loin.

Le recul de la BD érotique dans les rayonnages s’était déjà amorcé dans les années 1990 : nous citions à ce sujet Marya Smirnoff dans l’article BD érotique : Anastasie en sourdine : « les grandes surfaces comme Auchan, Carrefour ont été les premiers à se dire qu’il serait de bon ton de ne pas mettre en avant la bande dessinée érotique. Il y a eu deux phases, la première où on rangeait les albums tout en haut des étalages, et dans un deuxième temps, on les a éliminés, tout simplement. »

En 2000, l’association Promouvoir attaque en justice la FNAC d’Avignon pour quelques scènes de sexe dans des BD et obtient gain de cause auprès de la justice. Suivant cet exemple, Action pour la dignité humaine en fait de même avec les FNAC de Lyon. À ce propos, dans l’article sus-mentionné, nous citions Bernard Joubert : « deux procès qui ont eu lieu conjointement contre les FNAC d’Avignon et de Lyon en 2000. À Avignon, le plaignant était Promouvoir, cette association très liée à l’extrême droite qui, la même année, avait réussi à faire retirer son visa d’exploitation au film “Baise-moi”. À Lyon, c’était Action pour la dignité humaine qui, l’année d’avant, avait vainement porté plainte contre le Musée d’art contemporain de la ville pour une exposition collective d’originaux de BD. Le caractère non spontané de ces plaintes contre les FNAC était évident puisque, autant à Avignon qu’à Lyon, les mêmes albums étaient visés. Pêle-mêle : les coquineries soft de Dany chez P&T Productions, le tome 1 des Eaux de Mortelune d’Adamov et Cothias qui avait déjà quinze ans d’âge, du porno bien porno comme un art-book dont j’étais le coauteur avec Erich von Götha, les Carnets secrets de Janice, et la collection “Selen” de Vents d’Ouest, qui était la dernière collection de BD porno chez un grand éditeur, après que Glénat ait abandonné “le Marquis” en 1996. »

Un des albums mis en cause par les associations qui ont poursuivi la Fnac en justice.

Et pourtant, selon une étude menée par L’intern@ute magazine en 2006, 7.9% des 529 lecteurs de BD interrogés préféraient la BD érotique à tout autre genre. Ajoutez à ce pourcentage les lecteurs qui l’apprécient sans le préférer aux autres et cela vous donne une idée du nombre d’amateurs. L’érotisme n’est plus honteux, et il se prête bien à l’innovation graphique et scénaristique. De nouvelles collections sont apparues depuis « l’affaire des deux FNAC » : Tabou éditions en 2005, Sexy Bulles chez Ange en 2006, Erotix chez Delcourt en 2009... Ainsi, la fin des années 2000 sonnait le retour du Charme. Les associations en cause en 2000 ont reporté leur attention sur le 7e art, laissant un peu de répit au 9e.

Et depuis, la BD érotique se publie-t-elle et se vend-elle comme des Tintin ? Non pas. Toujours pas de rayon "BD adulte" ou "BD érotique" dans les FNAC parisiennes, hormis celle des Halles. Quant aux supermarchés, n’en parlons pas... Il faut se rendre en librairie spécialisée ou sur le Net pour se procurer les dernières publications du genre. Mais même le fait qu’il faille des rayons spécifiques pour en vendre est une gageure pour Alex Varenne qui confiait à Libération en 2016 qu’il regrettait que ses bandes dessinées soient aujourd’hui « ghettoïsées » dans les rayons pour adultes, après avoir été longtemps vendues comme n’importe quelles autres en grande surface.

Peut-être la meilleure BD érotico-humoristique de l’année, parue dans la collection BD Cul des Requins Marteaux.

Du côté éditorial, Bernard Joubert résume : « À avoir exploré de nouvelles voies, ces dernières années, il y a essentiellement eu la collection BD-Cul des Requins marteaux, avec des hauts et des bas, c’est comme pour tout, mais les deux Bastien Vivès ont été formidables. Tabou a fait des efforts pour éditer de la création, la Française Katia Even, des Italiens comme Cosimo Ferri, mais je n’ai pas assez lu leurs albums pour savoir si, côté scénario, il y a eu des pépites. Delcourt et sa collection Erotix ne se sont risqués à presque aucune création, rééditant ou traduisant seulement. Dynamite a fait de même. Quoi d’autre ? Le plus gros éditeur Français, Hachette, a été aussi le plus gros éditeur de BD porno, avec plus de 50 albums en deux ans, mais c’est dans le cadre d’une collection de "grands classiques" qui, par nature, ne sont pas des découvertes. » Longue vie aux Requins Marteaux en somme, et espérons que Porn’pop apporte de son côté également un peu de fraîcheur !

Laissons le dernier mot à Alex Varenne : « Ça doit être très dur aujourd’hui pour un jeune dessinateur jugé "érotique", parce qu’il y a une absence totale de visibilité alors que, par ailleurs, le sexe s’affiche partout. »

(par Céline Bertiaux)

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