PASCAL AGGABI : L’Attaque des Titans (2/6) : Une série qui transcende les genres

5 août 2015 0 commentaire
  • Suite du passionnant feuilleton de l'été de Pascal Aggabi, qui raconte l'incroyable parcours du manga L’Attaque des Titans de Hajime Isayama, phénomène éditorial du moment, aussi bien présent en librairie que sur nos écrans en France, qui transcende les codes pourtant stricts du manga.
PASCAL AGGABI : L'Attaque des Titans (2/6) : Une série qui transcende les genres
Le chapitre dit "zéro". L’avant-projet de l’attaque des Titans, écrit et dessiné par Hajime Isayama jeune, refusé par Shueisha et que ce dernier a présenté en 2006 au Grand Prix du Weekly Shōnen Magazine de l’éditeur Kodansha. On connaît la suite...
© Hajime Isayama / Kôdansha

Qu’est-ce qui donc fascine tant le public dans ce manga implacable, un rien bancal et cru, mais au succès retentissant, qui présente néanmoins tous les poncifs du Shonen [1] classique et plus précisément du genre Nekketsu [2] ? Plein de choses, en fait.

Un manga au style inhabituel

Une certaine violence d’abord. La série a notamment été critiquée pour sa barbarie. Le créateur de Gundam, Yoshiyuki Tomino, une figure du manga célèbre pour son franc-parler et pour la dent dure qu’il réserve à la concurrence, pestait contre le style de son illustration : "brut et grotesque", à son sens. Il aurait déclaré qu’il trouvait que la violence et les mutilations qu’on pouvait y lire était rien moins que "de la pornographie".

Mais aussi, au fur et à mesure de l’histoire, de la part d’Hajime Isayama, une aptitude à venir briser les codes du genre. Ses personnages sont dessinés, surtout au départ, d’une manière inhabituelle : "un peu indiscernable, avec des poses tordues et des lignes instables", qui caractérisent par exemple, par leur représentation étrange, les redoutables géants cannibales ! Le succès vient peut être tout simplement de l’habile capacité de la série à ratisser large, sans avoir l’air d’y toucher, et à être fortement sujet à interprétation, quel que soit le type de lecteur, petit ou grand !

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Voilà les personnages : ils ont des noms à consonance germanique. Dans l’ordre : Christa Lenz, Annie Leonhart, Conny Springer, Armin Arlert, Sasha Braus, Eren Jäger, Mikasa Ackerman, Ymir, Jean Kirschtein, Marco Bott, Reiner Braun, Bertolt Hoover. Combien survivront ?
© Hajime Isayama / Kôdansha

Alors oui, L’Attaque des Titans est tout à la fois gore, violent, grotesque, basique, mais aussi bourré d’actions et de rebondissements... Sa mécanique narrative s’appuie sur des mystères liés à une situation incongrue et sur les révélations successives distillées comme dans les meilleures séries américaines du style Lost  : d’une manière métaphorique, triste et prenante. Elle est aussi, à sa manière, profonde et finement subtile, comme nous allons le voir.

Peurs primales...

Car, bien plus qu’un simple Shonen d’action, L’Attaque des Titans sait parfaitement puiser au cœur du ressenti, viscéral pour le coup, des lecteurs. Dans ses terreurs aussi. Dans sa première partie, le manga d’Isayama est très axé sur la peur primale de la dévoration, surtout qu’ici, les Titans le font apparemment sans vraie raison.
La série joue de même, et ceci remarquablement, de l’effet-miroir qui met en scène les avatars et aspirations de la nature profonde de l’humanité. On tremble pour les protagonistes, dont on sait les jours comptés, parce que l’on partage au plus près leur peur panique. Chacun par expérience, au détour d’un cauchemar, peut mettre des mots sur ce type d’effroi.

La symbolique est essentielle dans ce monde dystopique. Son interprétation, on l’a dit, convoque les peurs intrinsèques portées par chacun de nous. Comme celle de l’être humain, qui soudain ne serait plus du tout au sommet de la chaîne alimentaire, mais réduit, à son tour cette fois, à la simple condition d’aliment de base !

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Il existe plusieurs types de titans, séparés par de grandes différences de tailles (de 3 à 60 mètres), d’apparence... et de comportement ! Comment sont-ils arrivés là ?, quelle est leur origine, d’autant qu’ils n’ont pas d’organes reproducteurs ? Mystère. Stupides et détachés mais décidés, ce qui les rend d’autant plus terrifiants, ils ne semblent pas avoir une quelconque trace d’intelligence .
© Hajime Isayama / Kôdansha

Il y a également, au-delà de cette première lecture, toute une réflexion sur l’enfermement volontaire, avec ce sentiment de stagnation, de régression qui étreint ces humains contraints de vivre à l’intérieur de hauts murs de protection -devenus leur cage- sans aucune perspective. Considération qui fait écho au sentiment d’enfermement du peuple japonais sur son propre territoire...

Certains ont analysé L’Attaque des Titans comme une représentation du désespoir ressenti par la jeunesse dans la société d’aujourd’hui, avec les tourments de ces jeunes combattants sacrifiés, engagés dans une bataille au corps-à-corps extrêmement désavantageuse."Dans toute génération, les jeunes gens se sentent dans la société qui les entoure comme entourés d’un "mur ", ce n’est pas propre à la génération actuelle d’avoir peur de ça : ils ont, dans le même temps, une envie irrépressible de connaître le monde extérieur à ce mur..." analysait la critique japonaise Tomofusa Kure dans des propos repris par la page web du quotidien national japonais The Asahi Shimbun.

Le même quotidien cite également, toujours à propos de la série, les paroles de l’écrivain Mao Yamawaki : "Les lecteurs plus âgés peuvent y voir une métaphore, celle du Japon menacé par la mondialisation." Bien vu ! Mais sur ce coup-là, le Japon n’est pas tout seul à se faire gentiment du mouron...

Mais si l’on pousse l’analyse en y voyant une réflexion sur l’abnégation, sur le sens du sacrifice pour le bien commun, l’angoisse ressentie dans la lutte pour son existence, la peur panique du lendemain face à l’inéluctable fin d’un monde, et plus simplement le sentiment d’impuissance face à la fatalité ou la mort..., on s’aperçoit qu’il aborde des sujets de société plus précis encore qui résonnent étrangement avec une actualité autrement plus chaude.

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Pour se protéger, l’humanité vit entourée par un système de trois murs concentriques de cinquante mètres de haut, distants les uns des autres d’une centaine de kilomètres. Le mur extérieur est le Mur Maria, l’intermédiaire est le Mur Rose et le central est le Mur Sina. Afin de pouvoir se défendre plus facilement et efficacement, ainsi que pour réduire les coûts nécessaires à la défense, des bastions extérieurs en arc de cercles, les districts, ont été fabriqués...
© Hajime Isayama / Kôdansha

... même dans les thèmes secondaires

Sur le thème de la religion notamment parce, avec ce mur qui fait l’objet d’un véritable culte, auquel des extrémistes vociférants, prosélytes et tapageurs qui se présentent comme fervents, interdisent avec force que l’on touche de quelque manière que ce soit : tel est le sacro-saint Mur protecteur !

Il y a aussi le sujet, non moins délicat, de l’immigration. Avec cette parabole, d’abord imperceptible, puis de plus en plus lancinante, sur la sourde menace, latente, du risque d’extinction accru d’un peuple souverain, par des "envahisseurs" sans contrôle [3] mais bien plus directement ensuite, avec ces réfugiés survivants de l’attaque qui a sanctionné le bris du premier mur, le Mur Maria, qui refluent alors en masse dans l’enceinte protectrice du Mur Rose, en espérant des jours meilleurs. Mais les habitants dudit mur n’en veulent pas pour ne pas avoir à partager la nourriture qui, inévitablement, viendra à manquer, sans parler du marasme promis par cet afflux de population en désordre...

Alors, dans un second temps, les réfugiés seront glorieusement envoyés en divisions armées affronter les Titans pour reconquérir le terrain perdu... Aucun n’en reviendra, ce qui était le but de la manœuvre. Ils sont happés et broyés par des forces de la nature qui se déchaîne, condamnés à être mangés pour ne pas avoir à être nourris...

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Ils permettent aux membres d’une garnison d’attirer les Titans à un même endroit du mur afin de les mitrailler à l’aide de canons. On voit ici les zones envahies et, en clair, celles encore protégées. Plus élevée, avec une partie montagneuse, les zones protégées par les murs profitent de rivières qui s’écoulent vers l’extérieur et de ressources naturelles comme le gaz. Important...
© Hajime Isayama / Kôdansha

On s’image aisément ce que produirait cet univers si riche, dans une version définitivement adulte qui explorerait profondément les multiples pistes narratives offertes par cette symbolique. Mais il reste pour l’heure un simple Shonen qui, certes, bouscule agréablement les lois du genre.

L’éditeur Pika ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisqu’il publie la série dans sa collection Seinen [4]

Pour nous, en tout cas, le compte y est : Hajime Isayama exprime passionnément une forte volonté de ne pas faire "juste une autre histoire prévisible", comme le fait encore remarquer l’écrivain Mao Yamawaki qui dévore la série avec une gourmandise digne des Titans.

C’est pourquoi, quand on demande au talentueux créateur où il trouve ses idées pour ses histoires, il répond très sérieusement dans une interview publiée dans le numéro de décembre 2010 du Bessatsu Shōnen Magazine : "Cela n’a pas toujours à voir avec la création d’histoires, mais quand je suis à moitié éveillé, juste avant de dériver vers le sommeil, mon esprit est inondé par des informations que j’ai vues ou entendues inconsciemment dans la journée. J’appelle ce processus "le super-temps des lumières." Et c’est vrai, je ne plaisante pas  !"

Les affres de la création sont décidément insondables... Quoique, pas totalement en fait. Comme on va bientôt le voir dans le prochain épisode...

(À SUIVRE... Vendredi 7 août prochain)

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LIRE LE PREMIER ÉPISODE DE LA SAGA "L’ATTAQUE DES TITANS"

- Lire aussi : La multiplication des succès selon Pika (1/2) : L’Attaque des Titans

- Lire la chronique L’Attaque des Titans - Before the Fall T1 & T2 - Par Ryo Suzukabe et Satoshi Shiki - Pika Édition

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En médaillon : En couleur aussi, L’Attaque des Titans reste noir, pessimiste et incertain. La série animée, très réussie, aura donné une assise plus nette à certaines choses, comme la manœuvre tridimensionnelle. Isayama a salué la qualité de cette adaptation qui sert d’aiguillon à l’amélioration de son propre travail. © Wit Studio Inc./Isayama

[1Shonen (adolescent en japonais) : type de manga qui vise principalement un public adolescent et masculin. D’un type éditorial qui s’adresse à un public-cible bien déterminé, le terme est souvent devenu synonyme du genre, très codifié, qui le représente le plus aux yeux du public.

[2Nekketsu, littéralement : "sang bouillant", le nekketsu développe fréquemment une histoire où le héros, souvent aussi orphelin et en recherche du père, suit un parcours initiatique qui l’amène à se confronter à un dépassement de lui-même, ce qui le conduit inévitablement à braver tous les obstacles pour atteindre son but ou devenir le meilleur dans son domaine. Le jeune héros, naïf mais courageux, exalté, est opiniâtre, foncièrement honnête et épris de justice. Il lutte donc contre le mal, souvent dans des tournois. Ses premiers adversaires deviendront généralement ses alliés, solides et fiables. C’est pourquoi l’honnêteté, l’esprit de groupe et le dévouement à l’intérêt général sont les principales valeurs véhiculées par ces mangas qui ont donné quelques-uns des plus gros succès du genre ces dernières années.

[3Pas question ici, parce que c’est trop facile, de stigmatiser et railler, ni de loin ni de haut, la perception et le ressenti, bref le sentiment de personnes inquiètes, parfois légitimement ; attitude particulièrement contre-productive qui a déjà trop fait le nid des extrêmes...

[4Seinen : type de manga destiné à un public plus adulte, le plus souvent masculin. S’adressant à un public plus mature, il garde globalement les mêmes thèmes de prédilection que les Shonen. Les intrigues sont toutefois plus complexes et profondes, les personnages plus subtils.

(par Pascal AGGABI)

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