Pascal Lafine (Tonkam) : « Nous faisons des mangas pour les amateurs de mangas »

15 juillet 2008 0 commentaire
  • Directeur éditorial des éditions Tonkam, Pascal Lafine en était l’un des fondateurs, il y a 15 ans. Retour sur un parcours qui commence… au Club Dorothée !
Pascal Lafine (Tonkam) : « Nous faisons des mangas pour les amateurs de mangas »
Amer Béton de Taiyou Matsumoto
Editions Tonkam

Depuis sa plus tendre enfance, Pascal Lafine était scotché devant le petit écran à regarder des dessins animés. Il remarqua un jour que les dessins animés japonais n’étaient pas animés ni coloriés de la même façon que leurs homologues américains ou européens. Là où les films de Disney ne mettaient qu’une couleur pour le visage d’un personnage, les Japonais en mettaient deux : une pour l’ombre sur le côté, une autre pour la face. Mais surtout : la grande particularité du dessin animé japonais est que c’étaient de longs feuilletons à épisodes, alors que le dessin animé occidental s’attachait à produire des histoires qui se bouclaient en un seul épisode de vingt minutes. Cela a décidé de sa vocation pour le manga. Il situe le démarrage de la Japanime en France en 1978, quand Candy faisait face à Goldorak de Récré A2. Il devient rapidement un spécialiste du dessin animé japonais distinguant ceux qui étaient 100% japonais de ceux qui, comme Calimero ou Barbapapa, étaient produits et réalisés au Japon sans pour autant se classer dans la catégorie des Japanimes. Il fréquente la librairie Junku, rue des Pyramides, ou la librairie Tokyodo, rue Saint-Anne à Paris. Nous le retrouvons au moment où, étudiant en japonais à l’INALCO, il s’apprête à faire ses débuts au Club Dorothée.

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Le Parfum de Kaori Yuki
Editions Tonkam

Comment arrivez-vous au Club Dorothée ?

J’ai rencontré dans un festival de science-fiction d’un gars qui travaillait pour l’Association « Les Pieds dans le PAF » dont le but était de critiquer la télévision. Il trouvait plutôt marrant de tomber sur un type comme moi qui connaissait tous les dessins animés japonais. Il m’a demandé de rejoindre l’association pour aider les journalistes qui voulaient critiquer les japanimes. Un jour, ils m’ont présenté aux gens de 50 millions de consommateurs qui voulaient faire un dossier sur le manga et la japanime qui, avec Dorothée, venait d’arriver à la télévision avec une première génération de dessins animés achetés en 1986. Je me trouvais avec des psys pour critiquer ces programmes-là. Mais à la différence des psys qui critiquaient méchamment sans vraiment de logique, j’expliquais pourquoi la façon de diffuser ne me plaisait pas. Il a eu une version télé de cette enquête et une version journal. Le hasard a voulu que Jean-Luc Azoulay [1] lise cet article et j’ai reçu un appel de lui me demandant si j’étais d’accord pour le rencontrer.

J’imaginais qu’il allait me faire la leçon. Je vais quand même le voir à la Plaine Saint-Denis. Il me fait attendre un peu dans son grand bureau puis il me reçoit. Il me pose plein de questions et je lui réponds en argumentant. Au bout d’un moment, il passe deux ou trois coups de fil et arrivent alors Claude Berda, Andrea Bureau et d’autres personnes importantes de AB. Ils m’interrogent dans tous les sens et me disent : « c’est extraordinaire, on n’a jamais rencontré quelqu’un qui s’y connaisse autant que toi. Tu ne repars pas d’ici si tu ne travailles pas avec nous. Réfléchis à ce que tu devrais faire. ». Je leur ai proposé de faire le choix des dessins animés. À partir de là, il m’ont donné un bureau plein de cassettes vidéo partout. Je recevais systématiquement tout ce qui sortait au Japon. Ils faisaient leurs achats à partir de mes recommandations. Des séries comme Ranma ½, Sailor Moon, toutes ces séries d’après 1987 qui constituent la seconde génération des Japanimes à la télévision… À l’origine, ils avaient acheté en un seul pack tout ce qui était diffusé à la télévision japonaise en 1986. Là, je leur permettais d’affiner leurs choix.

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Pascal Lafine, directeur éditorial de Tonkam
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Le parcours ne s’arrête pas là…

Non, on commençait à composer une bande de potes passionnés des mangas et de Japanime et je voulais que cette bande se réunisse dans un projet commun. J’étais alors très pote avec Yvan West-Laurence [2] qui suggéra de faire un magazine. Avec un copain qui faisait un mastère en commerce, ils ont composé, dans les locaux de « Les Pieds dans le PAF », la première équipe d’un fanzine qui s’appelait Animeland.. Comme j’étais chargé de la diffusion, j’avais été voir la librairie Tonkam, une boutique spécialisée en franco-belge et en comics, dont Yvan m’avait dit que le patron, Dominique Véret, s’intéressait aux cultures asiatiques et aux mangas. Quand j’ai fait sa connaissance, j’ai pu constater que c’était vrai. Quelques temps plus tard, il faisait un voyage au Japon dont il ramena plein de choses qui firent que sa boutique est devenue le rendez-vous de tous les amateurs de mangas. Chez AB, dans leurs trésors achetés en bundle, j’ai découvert les films Dragon Ball. J’avais proposé à Dominique d’éditer ces films en français. Le temps qu’il réfléchisse, AK vidéo les a récupérés avec une facilité d’autant plus déconcertante qu’AB n’était pas chaud pour les exploiter lui-même. Après cet épisode, je suis resté en contact avec Tonkam et, après deux ans, histoire de gagner un peu d’argent supplémentaire, je leur ai servi de vendeur en dépannage. Comme j’étais passionné et qu’au niveau vente ça se passait bien, ils ont voulu que je reste. Surtout que Dominique venait de commencer l’aventure éditoriale en achetant les droits de Video Girl Aï. Dès le départ, Dominique Véret fuyait les séries commerciales. Il ne voulait pas faire de l’argent facilement avec des séries qui passaient à la télé, alors qu’il aurait pu le faire ! Il voulait publier des BD qui avaient un message derrière ! Au départ, Tonkam c’est vraiment Dominique. C’est lui qui a su réunir des gens qui ont lancé cette entreprise. C’est lui qui a bâti un catalogue qui ne cherchait pas forcément les best-sellers.

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Video Girl Aï de Masakazu Katsura
Editions Tonkam

Vous n’aviez pas besoin d’argent ?

Pas forcément. Nous avions notre propre diffusion avec paiement comptant et cela permettait de gagner de l’argent sans avoir de best-seller. C’était rentable parce que nous étions au début et à la fin de la chaîne. On se suffisait à nous-même C’est pourquoi le leitmotiv de Tonkam était « l’éditeur de la découverte » : la 1ère jaquette, le premier Shojo, etc. Nous on pouvait se permettre de le faire. Ce n’était pas forcément le cas chez Glénat où, quand un titre ne se vendait pas, on l’arrêtait. C’est plus difficile aujourd’hui.

En 2000, Dominique Véret quitte l’entreprise ?

Oui, il y a eu un différend familial qui a provoqué le départ de Sylvie Chang et de Dominique. Je voulais repartir vers AB mais Françoise m’a convaincu de rester. J’ai voulu maintenir l’esprit de Dominique en conservant un équilibre entre les titres commerciaux et les titres de découverte, tout en établissant un catalogue plus structuré : Seinen, Shojo, etc. On a parfois des surprises : des titres qui ne sont pas a priori commerciaux s’avèrent être des succès de librairie et l’inverse est aussi vrai.

Qu’est-ce qui fait que Tonkam se rapproche de Delcourt en 2005 ?

Monsieur Tchang est décédé. La succession allait au devant de problèmes. Pour les résoudre, Françoise Chang a rencontré un bon nombre de candidats. Elle a choisi Delcourt parce qu’il aime la BD, parce qu’il avait déjà fait ses premiers pas dans le manga bien avant tout le monde, avec Mother Sarah qu’il avait racheté à Dark Horse. En plus, il trouvait la spécificité de Tonkam pas mal, il voulait la garder telle quelle. Comme entre-temps, il avait créé le label Akata avec Dominique Véret où Fruit Basket et Nana ont très bien marché, le rapprochement s’est fait naturellement.

Quelle est cette spécificité justement ?

Il faut savoir qu’en dehors de Kana et de Glénat, Tonkam est le 3ème éditeur en France à travailler avec Shueisha, ce qui est délicat, car cette maison ne travaille pas avec tout le monde. Nous sommes le plus gros catalogue Shueisha en nombre de titres. Et puis notre caractéristique est une grande diversité dans la découverte, sans volonté de s’enfermer dans des niches. Nous faisons des mangas pour les amateurs de mangas, sans essayer de convaincre des lecteurs de franco-belge d’y venir spécialement.

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Dominique Véret et Pascal Lafine en juillet 2008
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Comment expliquer l’explosion du manga en France depuis 2005 ? Pourquoi à ce moment-là et pas avant ?

Je suis profondément convaincu qu’on le doit à la Loi Lang. Si on avait un système de blockbusters à l’américaine, on aurait aujourd’hui que des Naruto sur toutes les étagères ! C’est pourquoi la France est le premier éditeur de mangas au monde en dehors du Japon. Cela a permis une stabilité du marché et l’éclosion d’une multitude de petits éditeurs qui arrivent à tenir grâce à cette stabilité des prix. Nous sommes aussi un pays de forte culture BD qui a aidé à la pénétration des mangas chez nous. Enfin, le grand perdant de ces dernières années, c’est le comics américain car les jeunes qui lisaient Strange lisent aujourd’hui du manga, même s’il y a beaucoup de films adaptés des comics.

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L’Histoire des 3 Adolf de Osamu Tezuka
Editions Tonkam

Alors, 227 nouveautés de mangas en 2000 ; 1428 en 2007 [3]… Où cela va-t-il s’arrêter ?

Tout le monde dit : « Cela va exploser ! » et puis ça tient. Je crois que le marché du manga va progresser. La preuve, c’est qu’à Japan Expo, il y a de plus en plus de monde. Il y a plus de titres qui sortent mais le marché va se réguler parce qu’on ne peut pas faire de la promotion pour tous les titres. Les éditeurs se régulent eux-mêmes. Le marché aussi s’organise : à la FNAC, alors qu’avant le rayon manga était envahi par les Shonen, ils ont créé un rayon Seinen et un autre « best sellers » où l’on retrouve Naruto et Cie. Cela permet de ne pas polluer le rayon manga, ce qui est une excellente idée. Ils ont raison de diversifier leur offre. Ne consacrer la librairie qu’aux best-sellers reviendrait à limiter la télévision à TF1. On a besoin de maintenir de la culture dans un catalogue.

Pour quelqu’un qui ne connaît pas votre catalogue, quels sont les incontournables ?

Dans le Seinen : L’Histoire des 3 Adolf et Bouddha d’Osamu Tezuka, Homonculus pour ceux qui aiment le côté psychologique, Gantz pour ceux qui aiment le côté suspense, action, Amer Béton pour son aspect totalement disjoncté ; du côté Shonen, il y a Video Girl Aï qui a créé Tonkam et qui fait que Tonkam existe encore. C’est notre best-seller encore aujourd’hui qui a importé en France l’histoire sentimentale pour les hommes, ce qui n’existait pas avant ; il y a aussi M Zero, etc. ; et pour le Shojo, nos auteurs phare sont Kaori Yuki qui parodie les contes de fée avec un second degré gothique et morbide et Yuu Watase qui arrive à parler de voyage, d’amour d’une façon différente des autres Shojo. Mais il y a plein d’autres titres à découvrir sans modération !

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Le site des éditions Tonkam

Lire aussi : Les 15 ans de Tonkam, l’esprit pionnier du manga en France

[1Ancien responsable du Fan Club de Sylvie Vartan, Jean-Luc Azoulay est le fondateur de AB Production (Hélène et les garçons, Le Miel et les abeilles, etc.) avec Claude Berda, Jean-Luc Azoulay façonna la carrière de Dorothée pour qui il écrivit plus de 1200 chansons. En 1999, il se sépare de Claude Berda pour créer JLA productions qui se consacre à la production de séries et de films télévisés (Navarro, L’Instit, les Rois maudits, etc.). En mars 2008, il a créé la chaîne IDF1 pour la TNT où opèrent notamment Adeline Blondieau et… Dorothée.

[2L’un des fondateurs et premier rédacteur en chef, d’Animeland.

[3Chiffres de Gilles Ratier. Cf. Rapport de Gilles Ratier 2007 pour l’ACBD.

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