Pat Masioni : « Je dessinais des fois, quand il faisait beau, sur les bancs des squares. Sans compter les nuits glaciales passées à la belle étoile. »

21 mai 2011 4 commentaires
  • Le 6 avril 1994, il y a 17 ans, débutait un terrible génocide au Rwanda. L’ONU estime que quelque 800 000 Rwandais, en majorité des Tutsi, ont trouvé la mort durant les trois mois qui suivirent. Pat Masioni est le dessinateur de la bande dessinée {« Rwanda 1994 »} parue en 2 tomes chez Albin Michel et reprise en petite intégrale chez Glénat ; il nous parle de son parcours et de ses projets.

Pouvez-vous vous présenter rapidement à nos lecteurs ?

Je suis auteur professionnel de BD vivant à Paris depuis presque 10 ans. Réfugié politique en France et de nationalité congolaise (ex-Zaïre). J’ai débuté ma carrière d’illustrateur au Congo au milieu des années 80 après avoir fait des études d’architecture d’intérieur aux Beaux-arts de Kinshasa.
La BD est avant tout ma passion. J’aime faire du dessin réaliste (couleur directe ou sous Photoshop) et du dessin de presse.

Vous n’êtes donc pas un débutant puisque vous avez fait de la bande dessinée ainsi que du dessin de Presse durant une vingtaine d’années au Congo. Pouvez-vous nous parler de ces années là et de vos albums et dessins de presse que l’on ne connait pas ici ?

En R.D. du Congo, j’avais eu la chance de publier une vingtaine de BD, dont la majorité est didactique, aux éditions Médiaspaul. C’est le plus grand éditeur, pour ne pas dire le seul, à produire de la BD en s’appuyant sur un réseau de distribution assez efficace sur toute l’étendue de la R.D. du Congo. Ma production avoisinait plus de 250 000 exemplaires vendus au début des années 2000. À ce jour, dix ans plus tard, je n’ai pas de chiffre mais il doit être élevé. J’ai illustré plusieurs romans et livres scolaires. J’étais caricaturiste dans l’hebdomadaire Le Palmarès et la revue L’Avenir.

Vous avez quitté le Congo à cause de problèmes politiques que vous avez rencontrés en relation avec vos dessins de presse, je crois…

Effectivement, on m’a forcé à quitter la R.D. du Congo suite à mes dessins de presse. Le Congo souffre d’un manque de liberté d’expression dans tous les domaines et plus précisément sur la presse. La presse est le média qui arrive juste après la radio. Un journal acheté peut être lu par 50 personnes. Vous voyez que ce n’est pas négligeable !
C’est pourquoi le pouvoir n’hésite pas à réprimer sans merci les caricaturistes et les journalistes qui ne travaillent pas à sa cause…
Jusqu’à aujourd’hui, je continue à faire du dessin de presse en parallèle à la BD, dans le Gri-Gri Internationnal et, il y a trois ans, dans Bakchich Info.

Comment se porte la Bande dessinée africaine d’après vous ?

La BD africaine a environ une trentaine d’années derrière elle. Pendant toutes ces années elle a toujours souffert des effets collatéraux de multiples crises économiques et coups d’états qu’a connus le continent.
Le manque de pouvoir d’achat freine son décollage malgré le nombre impressionnant de dessinateurs qui, par ailleurs ont un niveau professionnel non négligeable, dans quelques pays africains. Je citerais la Cote d’ivoire, l’Algérie, la R.D. du Congo, le Sénégal, le Gabon, le Bénin, le Cameroun et Madagascar. Mais il y a des structures (éditeurs et associations) qui ne baissent pas les bras sur place en publiant des périodiques et en organisant des rencontres et festivals autour de la BD sans oublier des ateliers de formation.
Le lectorat est là et en grand nombre. Il lui faut des BD adaptées à son pouvoir d’achat. Je vous assure, en ce moment, il y a un éveil sans précédent chez les auteurs africains. Sous peu, ils vont surprendre ! Je vous le dis parce que je voyage assez souvent à travers l’Afrique pour animer des ateliers de BD.

Arrive le projet « Rwanda 1994 » qui parle du génocide qui a eu lieu… C’était un projet de reportage de Cécile Grenier qui a passé sept mois au Rwanda pour recueillir des témoignages de survivants. Puis vous avez travaillé à trois pour mettre cela en bande dessinée… Comment vous êtes-vous rencontrés et comment s’est passée la réalisation de cette œuvre ?

Honnêtement, le sujet de ce livre est très délicat. On ne peut pas dire n’importe quoi là-dessus. L’initiative et l’écriture de ce livre revient à Cécile Grenier. Pat Masioni : « Je dessinais des fois, quand il faisait beau, sur les bancs des squares. Sans compter les nuits glaciales passées à la belle étoile. »On ne peut pas écrire sur un tel sujet, aussi sensible, sans avoir passé du temps et collecté des témoignages auprès des victimes rescapées du génocide sur place. Cécile est à la base cameraman professionnelle chez France Télévisions et maitrise mieux la narration par l’image. Par contre, Ralf ne connait ni les Africains et n’a jamais voyagé en Afrique !

Par ailleurs, il est important de savoir que n’importe quel dessinateur africain pourrait, à ma place, dessiner ce livre. Pourquoi moi ? C’est un pur hasard de la vie.

Je venais juste d’arriver en France en 2002 avec toutes les difficultés que connaissent les étrangers : Une carte de résident (réfugié politique) m’a été accordée après quelques mois. Cela me donnait le droit de travailler, de m’inscrire à l’Agessa et de vivre comme tout le monde.
Ma route et celles des scénaristes se sont croisées en 2003.
Avec l’aide de mon ami P’Tiluc, à qui j’ai présenté notre dossier de la BD « Rwanda 1994 », nous avons signé rapidement le contrat aux éditions Albin Michel.
À cette époque je n’avais pas de logement. J’étais un SDF. Je dessinais les planches de cette BD sur mes genoux faute de table. Dans une chambre de foyer d’accueil que je partageais avec huit autres pensionnaires. C’était la galère ! Les planches du tome 1, en les observant bien, trahissent mon instabilité matérielle et surtout psychologique.
Je dessinais des fois, quand il faisait beau, sur les bancs des squares. Sans compter les nuits glaciales passées à la belle étoile. Quand le soleil se lève, il finit toujours par briller à un moment de la journée.
Je suis adepte de la résilience. Cette philosophie de la vie me préserve contre la dépression. Je crois moins à l’échec. Rien ne me tombe du ciel et je me bats sans arrêt pour m’en sortir.
Depuis cinq ans, je suis installé dans un grand appartement avec atelier, digne d’un professionnel, dans un beau quartier du centre de Paris.

Pour revenir à ce qui m’a motivé à dessiner ce livre sur le Rwanda, c’était avant tout son aspect humanitaire et engagé. Ensuite, c’était une occasion de rendre hommage à mes amis et collègues rwandais assassinés pendant le génocide, avec qui j’ai passé plusieurs années ensemble aux Beaux-arts de Kinshasa.

J’ai éprouvé beaucoup de peine à dessiner ce sujet. J’étais en contact permanent nuit et jour avec une documentation contenant des photos très violentes du génocide (charniers à ciel ouvert, etc.). On ne pouvait pas mettre ce genre d’images dans le livre sinon personne n’aurait pu de le lire sans le refermer le bouquin au bout de trois pages.

Extrait de "Rwanda 1994"
(c) Editions Glénat

Vous montrez à un moment, sans ambiguïté possible, des soldats français participant au génocide… Cette séquence, dans le 2ème tome, s’appuie-t-elle directement sur un témoignage ? Comment convaincre ceux qui ne croiraient pas à ce propos ?…

J’ai découvert et me suis posé des questions sur cette séquence en même temps que le lecteur.
Je suis incapable d’infirmer ni n’affirmer ces propos, vu mon statut de simple illustrateur. Cela revient à Cécile Grenier de se justifier là-dessus et de prouver la véracité de ses écrits car c’est elle qui a été en contact direct avec les rescapés au Rwanda.

D’une manière générale dans « Rwanda 1994 », vous montrez et expliquez le génocide plus directement, je dirais, que Stassen par exemple dans son album : « Déogratias »… C’est une autre façon de faire, un autre style. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Si l’on donnait les informations que Cécile Grenier a collectées au Rwanda et la documentation dont je me suis servi pour dessiner ce livre à 100 auteurs de BD, au final nous aurions 100 versions différentes du scénario, mais avec un seul trait commun : raconter ces ignobles massacres.
Je pense que chaque auteur apporte une approche créatrice particulière, qu’il trouve juste et sincère, avec le respect infaillible aux victimes, pour retranscrire ce génocide.
Notre approche n’était pas non plus directe. On a usé d’ellipses, le plus humainement possible, pour suggérer des horreurs plutôt que de les montrer. Dans le cas contraire, on aurait eu trop de sang.
Déogratias est un livre très réussi sur le plan graphique et scénaristique. Chapeau à Jean-Philippe Stassen.

Revendiquez-vous des influences graphiques ou autres dans la bande dessinée ? Votre dessin et vos couleurs peuvent rappeler quelque peu ceux de Warnauts et Raives par exemple…

J’ai profité à plusieurs reprises de conseils de Warnauts et Raives. Si vous me dites que mes dessins et couleurs vous rappellent leur travail, honnêtement cela me fait plaisir car je les admire. J’ai participé à plusieurs ateliers animés entre autre par P’Tiluc, Stephen Desberg, Johan De Moor, Dany, Frank Pé et Frank Giroud. Leurs conseils me servent toujours dans mes dessins ainsi que dans l’écriture du scénario.
Je me remets toujours en question dès qu’un dessin est fini. Je suis un éternel insatisfait. Bien que j’aie plusieurs années de dessin derrière, j’éprouve toujours des difficultés à dessiner. Beaucoup d’auteurs américains, japonais et africains m’inspirent aussi.

Quel accueil a reçu ou reçoit encore « Rwanda 1994 » ? Est-ce un succès selon vous ?

Ce livre est bien reçu par le public. De plus en plus de gens veulent s’informer et savoir le pourquoi de ce génocide. Pour son aspect humanitaire, ce livre, je crois, a atteint son but. L’éditeur et nous, les auteurs, en sommes fiers. En ce qui concerne le succès, je ne crois pas que ce mot soit approprié quand on parle d’un livre qui traite d’un sujet aussi délicat que le génocide.

Le catalogue BD de Albin Michel ayant été racheté par Glénat, le tome 2 de « Rwanda  » est édité dans la collection « Vents des savanes » (Glénat) ; quelles différences ?

À mon avis je ne pense pas qu’il y a une différence mais j’espère que ça va être une expérience enrichissante.

Après la R.D. du Congo et la France, votre carrière a évolué vers les États-Unis puisque vous participez à la série « Unknown Soldier » chez DC/Vertigo, pour laquelle vous avez reçu le 1er Prix 2010 Glyph Comics Awards ! Pouvez-vous nous parler de ce travail et nous dire si nous pouvons espérer le voir traduit en France prochainement ?…

Je viens d’avoir la chance d’être le premier auteur de BD africain à être publié dans l’une des grandes maisons d’édition américaine. C’est DC Comics/Vertigo qui m’a invité à dessiner les épisodes 13 et 14 de la série Unknown Soldier écrite par Joshua Dysart et dessinée habituellement par Alberto Ponticelli [1]. C’est avec ces deux épisodes que nous avons reçu le 1er Prix 2010 Glyph Awards.
Pour l’instant, je ne saurais pas vous dire s’il sera traduit en France ou pas. C’est très enrichissant en terme professionnel d’avoir travaillé avec DC Comics. C’est un autre rythme de travail où tout va très vite. Je devais réaliser un nombre record de planches dans un temps très court. Cela est nouveau pour moi. En plus, quand un coloriste aussi talentueux que José Villarubia colorise mes dessins, cela fait chaud au cœur !

Pour en dire un peu plus sur mes comics, je viens de publier récemment une histoire sur Paul Verryn dans le numéro spécial « super héros » du Magazine COLORS n°80 édité par le groupe United Benetton-Italy.

COLORS est édité en anglais, espagnol, coréen, italien et français et distribué dans 40 pays à travers le monde.
Je fais partie de 10 auteurs internationaux qui ont été sélectionnés pour dessiner ce fameux numéro.

Vous avez également participé au collectif « En chemin elle rencontre… », vol.2, dont nous avons parlé ici sur ActuaBD. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

J’ai été ravi de participer à ce projet sur la violence faite aux femmes. Mon histoire s’intitule Maya. À travers Maya, j’ai voulu dénoncer la violence sourde que les femmes de la communauté africaine subissent auprès de leurs hommes ici en France [2]. Cette violence psychologique, sans se rendre compte, tue la femme à petit feu. N’est-ce pas la même violence que nous condamnons, celle que nos grands-mères et nos filles subissent à l’Est de la R.D. du Congo ? A-t-on oublié que c’est autour de sa casserole que toute la famille se réunit chaque soir ? Par là, elle mérite respect !

L’équipe de "En chemin elle rencontre...", vol.2, dans les locaux d’Amnesty International

Quels sont vos projets à venir ?

Je suis un peu cachotier et je suis mal à l’aise pour parler d’un livre qui n’est pas encore publié. J’adore surprendre. Ce que je peux dire est que je ne vis que du dessin depuis que je suis en France. Rien d’autre. Je voyage beaucoup à travers la France, dans quelques pays d’Europe et souvent en Afrique. Je fais un grand travail d’investigation partout où je vais. Je ramène énormément de photos et de la doc qui pourraient me servir dans mes BD.
J’aimerais aussi travailler sur une série qui n’a rien à voir avec l’Afrique. Pour montrer aussi un autre aspect de mon dessin. Ma porte reste ouverte à d’éventuelles collaborations qui vont dans ce sens !

(par François Boudet)

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4 Messages :
  • "Vous montrez à un moment, sans ambiguïté possible, des soldats français participant au génocide… Cette séquence, dans le 2ème tome, s’appuie-t-elle directement sur un témoignage ? Comment convaincre ceux qui ne croiraient pas à ce propos ?…

    J’ai découvert et me suis posé des questions sur cette séquence en même temps que le lecteur.
    Je suis incapable d’infirmer ni n’affirmer ces propos, vu mon statut de simple illustrateur. Cela revient à Cécile Grenier de se justifier là-dessus et de prouver la véracité de ses écrits"

    Gasp !" Moi je suis juste dessinateur, je ne réfléchis pas. Je dessine ce qu’on me dit de dessiner." Ou bien c’est mal retranscrit ou bien c’est vraiment une phrase malheureuse.

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    • Répondu par Francois Boudet le 22 mai 2011 à  23:50 :

      Au lieu de transformer les propos, il suffit de lire correctement la fin de la phrase : "Cela revient à Cécile Grenier de se justifier là-dessus et de prouver la véracité de ses écrits car c’est elle qui a été en contact direct avec les rescapés au Rwanda.".
      Il me semble que Pat Masioni nous dit seulement, honnêtement, humblement, et sincèrement, qu’il n’est en effet "que" l’illustrateur de cette histoire (...), et qu’il a fait CONFIANCE à sa scénariste qui par ailleurs, nous a-t-il dit précédemment, s’est très longuement documentée auprès de rescapés. Pat Masioni n’allait refaire l’enquête derrière elle, à récolter et recouper les témoignages...

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      • Répondu par Sergio SALMA le 24 mai 2011 à  11:52 :

        Ben voilà, dit comme ça, oui. Je n’interprète pas , Monsieur Boudet. C’est donc dans la retranscription qu’il y avait un manque. Je pense à des lecteurs qui peuvent se dire" tiens, le dessinateur dessine, la scénariste est responsable ". Comme je l’ai pensé moi-même.
        J’imagine bien ( merci de me prendre pour un idiot) que ,vu son parcours, le dessinateur est quelqu’un de sensible à la misère humaine, attentif à ce qui se passe dans le monde, en empathie avec ses contemporains.

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