"Patience" de Daniel Clowes : une œuvre magistrale entre suspense, histoire d’amour et science-fiction

18 octobre 2016 2 commentaires
  • Les éditions Cornélius publient cet automne le dernier ouvrage de Daniel Clowes, encore inédit en France. "Patience", livre de plus de 170 pages tout en couleurs, marque un retour parfaitement maîtrisé, au graphisme époustouflant et au récit haletant.

2012. Patience et Jack Barlow apprennent qu’ils vont être parents. Partagés entre joie et angoisse, ils sont déterminés à élever cet enfant dans les meilleures conditions possibles. Patience, surtout, veut à tout prix éviter qu’il connaisse une jeunesse aussi désolante que la sienne. Jack, lui, veut surmonter ses problèmes professionnels pour assurer la sécurité matérielle de sa famille, et profiter de son bonheur. Mais ce couple apparemment banal se retrouve brutalement brisé, et de la pire des façons…

2029. Nous retrouvons Jack, seul, malheureux, un peu alcoolique et très agressif. Il n’a pas oublié Patience, bien au contraire. Peu lui importe ce nouveau monde, à la fois trash et aseptisé, il ne fait que ressasser son passé, son amour disparu et sa vie manquée. Alors face à l’occasion de retourner dans ce passé, il n’hésite pas.

"Patience" de Daniel Clowes : une œuvre magistrale entre suspense, histoire d'amour et science-fiction
Page 25 © Daniel Clowes / Cornélius 2016
Page 26 © Daniel Clowes / Cornélius 2016

Jack Barlow entame donc un voyage dans le temps. Non pas grâce à une machine, mais à un liquide, qu’il s’injecte dans le cou. Son unique but est d’empêcher le drame qui a détruit son couple. Ce qui n’est pas si simple, évidemment. D’abord parce qu’il doit tenir compte des "paradoxes temporels" : s’il veut modifier le cours de l’histoire, il doit prendre garde à ne pas provoquer des événements allant à l’encontre de son objectif. Ensuite parce que les faits auxquels il s’attaque ne sont pas aussi simples qu’il le croit.

À cette trame relativement classique dans le genre de la science-fiction, Daniel Clowes ajoute un réel suspense digne d’un thriller, sans pour autant négliger les sentiments et la profondeur de caractère de ses personnages.

De science-fiction, il n’est d’ailleurs pas tant question. Jack Barlow et son créateur ont tous deux conscience qu’ils doivent échapper aux pièges du paradoxe temporel. Mais les détails du voyage dans le temps ne sont guère creusés par Clowes – ce qui n’a d’ailleurs rien de gênant. Il ne s’appesantit pas non plus sur la description du monde de 2029. Ce futur, aux formes plutôt "seventies"et aux couleurs vives, ne l’intéresse pas tellement. La violence et les paradis artificiels y sont toujours présents, installant une continuité avec les années 2000 telles que Daniel Clowes nous les montre. Détail signifiant cependant : le dessinateur trace pour les événements de 2029 des cases aux contours arrondis, comme pour dire que cela reste de l’ordre du potentiel, voire du rêve.

Daniel Clowes met en scène un véritable thriller. Du mystère, de l’action, des mauvais coups, des injures… Tous les ingrédients sont employés. Les rebondissements sont nombreux, mais tous les éléments se mettent en place suivant une logique aussi implacable qu’imprévisible. Le récit nous est présenté selon deux points de vue – celui de Patience et celui de Jack – sans que le lecteur ait assez d’informations pour reconstituer toute leur histoire. Mais ces informations sont suffisamment bien distillées pour captiver et donner envie de tourner la page.

Clowes ne néglige pas non plus la psychologie de ses créatures. Certes, les personnages secondaires peuvent paraître caricaturaux. Nous pouvons cependant imaginer que c’est à dessein. Nous retrouvons en effet bien des figures typiques de la pop culture et du pulp : la petite frappe, le bourgeois pervers, le beau-père négligé, le détective privé inutile… Autant de personnages dont le rôle dans le récit se révèle finalement plus important que ce à quoi nous pouvions nous attendre.

Ce sont surtout Patience et Jack qui ont une profondeur de caractérisation marquée. Si le parcours de Jack est le moteur du récit, si son amour pour Patience et sa ténacité son attachants, il reste difficile de s’identifier à cet homme parfois ultra violent. Quant à Patience, elle ne paraît guère intéressante au début du récit, mais se révèle peu à peu comme une personnalité complexe, à la fois victime de son passé et de son milieu social, et décidée à changer et à se battre. La complémentarité de leurs points de vue fait donc sens. Il ne s’agit pas seulement d’un artifice pour conduire le lecteur là où l’auteur le souhaite : Clowes nous donne à voir la construction d’un couple, formant une « entité » unique et pourtant composée de deux individualités forts différentes.

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Tout cela est admirablement mis en images par Daniel Clowes. Son trait se fait peut-être un peu moins rigide que par le passé, tout en restant très précis. Ses couleurs sont vives, sans être criardes. La composition de ses pages est originale, passant d’une simplicité classique à un éclatement presque psychédélique. Les citations graphiques sont nombreuses [1] – des comics de son enfance à son propre Rayon de la mort – sans pour autant être envahissantes et occulter le récit. Le dessinateur ose les gros plans, les pleines pages, les bulles tronquées, mais ne tombent jamais dans le maniérisme. Jusqu’à ce final, brutal, inattendu, poétique, qui rappellera peut-être à certains le 2001 de Stanley Kubrick.

Daniel Clowes signe donc un retour réussi, assez différent de ses précédentes productions mais apportant de nouvelles richesses à son univers. Patience est un grand plaisir de lecture, tant pour son graphisme virtuose, que pour son récit efficace. Cornélius publie là un des ouvrages les plus importants de l’année, dont l’absence sur quelques listes de livres à primer serait fort étonnante.

Patience, en sélection officielle au FIBD 2017 © Daniel Clowes / Cornélius 2016

(par Frédéric HOJLO)

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Lire sur ActuaBD la chronique de Ice Haven.

[1Voir l’article de Ken Parille- pour The Comics Journal.

 
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