Paul Gravett : “Nous avons beaucoup à apprendre de l’art des mangas”

30 septembre 2005 1 commentaire
  • Essayiste, conservateur, historien de la BD, Paul Gravett est une figure éminente de la critique BD anglo-saxonne. Souvent sollicité comme commissaire d'exposition, que ce soit à Charleroi ou à Angoulême, c'est un grand connaisseur de la BD mondiale. Pour la première fois, il publie en France un ouvrage consacré aux mangas. Un véritable livre d'art foisonnant d'images. Nous l'avons rencontré pour vous.

Paul Gravett : “Nous avons beaucoup à apprendre de l'art des mangas” En quoi votre ouvrage apporte-t-il un regard neuf sur les mangas ?

Pour beaucoup d’entre nous, le livre de Frederik L. Schodt, Manga ! Manga !, datant de 1983 [1], a été une révélation, un enchantement. C’est un peu comme si on entrebâillait la porte d’un univers dont on n’aurait pas même soupçonné l’existence. J’imagine que le livre de Thierry Groensteen [2] a dû avoir le même genre d’impact en France.

L’objet de mon livre est d’apporter une vision lisible et nouvelle du monde des mangas, qui soit accessible au lecteur novice sans pour autant décevoir le lecteur de mangas chevronné. J’ai essayé d’appréhender toute l’étendue du phénomène manga afin d’en restituer les contours, tant en terme de qualité que de diversité.

Une autre caractéristique de ce livre, c’est sa volonté de mettre en valeur les illustrations dans un format ample, servi par une mise en page esthétique. J’ai volontairement mis en avant une illustration fonctionnant par séquences, pour sortir de la sempiternelle succession de jolies cases isolées, de couvertures d’albums au format timbre-poste ou encore de scènes choquantes, soigneusement montées en épingle hors de leur contexte narratif, procédés dont les mangas ont trop souvent été les victimes. Les mangas, c’est avant tout une histoire, un médium articulé sur un univers spécifique, qui a besoin d’être lu et appréhendé intégralement pour être justement apprécié.

Une page de l’ouvrage
consacrée à Lone Wolf and Cub. (Editions du Rocher).

Ainsi, mon livre publie quelques séquences marquantes comme la naissance d’Astro Boy [3], la dramatique scène de fin du combat de boxe de Tomorrow’Joe [4], mais aussi quelques belles planches de Doraemon [5] ou encore de Gegege no Kitarou [6] Nous avons choisi, autant que faire se peut, de publier des pages de mangas en anglais, plutôt que de privilégier, comme l’avait fait l’ouvrage Manga paru aux éditions Taschen, une iconographie entièrement en japonais. Je voulais que les lecteurs puissent lire les textes autant que les images [7].

Au final, le projet de ce livre est de corriger les malentendus et même les malveillances qui ont consisté pendant longtemps à réduire l’art des mangas à des histoires au contenu sexuel douteux, forcément violentes, peuplées de robots et de personnages simplets aux grands yeux.

- Qu’est-ce qui distingue fondamentalement l’univers des mangas des autres courants de la bande dessinée mondiale ?

Je crois que c’est avant tout la liberté d’aborder n’importe quel sujet, pour tous les genres de public, avec des histoires d’une très grande diversité qui ne sont pas contraintes par une longueur particulière : la production comprend aussi bien de courtes histoires très ramassées que de longues sagas épiques. Bien entendu, comme dans les autres écoles de bande dessinée, la manga véhicule son lot de clichés et de formules toutes faites, ses codes populaires spécifiques. Mais l’intérêt renouvelé des lecteurs pour découvrir chaque jour de nouveaux talents a fait que la manga a su rester, au fil des ans, nouvelle, surprenante, diversifiée, engagée, voire même subversive. Tout cela a fait de ce médium un art moderne et vivant.

- L’un des apports de votre livre, à notre sens, est de montrer à quel point les mangas constituent également une véritable révolution esthétique.

Comme j’ai pu l’écrire, les mots même de « style manga » me laissent songeur. Car si l’on croit que l’on fait des mangas en imitant vaguement un certain style de dessin destiné à une catégorie de teenagers, en gros celui qui est utilisé dans les films d’animation d’Héroïc Fantasy et de Science-Fiction, on fait complètement l’impasse sur les éléments narratifs, tout en subtilité, qui caractérisent cet art séquentiel innovant. On passe à côté de ses symboles, de ses climats émotionnels et de tous les autres aspects de ce système narratif unique. Les artistes occidentaux qui ont compris et adopté cette révolution esthétique dans leurs propres travaux sont en train de chambouler l’industrie de la bande dessinée. Nous avons beaucoup à apprendre de cet art.

- Osamu Tezuka tient un chapitre entier de votre ouvrage. Vous le créditez d’une influence équivalente à celle d’Hergé, de Disney, de Will Eisner ou de Jack Kirby et vous dites que, là encore, la comparaison est insuffisante...

Cet homme a non seulement pratiquement construit de ses mains, au lendemain de la guerre, et l’industrie de la bande dessinée, et l’industrie de l’animation de son pays, mais il avait aussi acquis, parallèlement à ses débuts de Mangaka et d’animateur, un diplôme de docteur en médecine. Mieux : il a défendu de façon constante ses idées tout au long de sa vie, tout en sachant se remettre complètement en question. Sa productivité phénoménale se combinait en outre avec un sens aigu de la créativité, doublé d’un profond sentiment humaniste.

Il convient cependant de signaler que Tezuka ne surgit pas de nulle part. Il est au confluent de nombreuses influences, parmi lesquelles l’animation américaine et le cinéma d’Hollywood, mais aussi ses prédécesseurs japonais d’avant-guerre. C’est pourquoi, en dépit du fait que mon ouvrage s’intéresse en particulier à la production des mangas publiées dans les 60 années qui ont suivi la guerre, nous avons pris soin de réserver un chapitre sur les emprunts que Tezuka avait fait à ses prédécesseurs, au terreau fertile de la manga d’avant-guerre.

La Naissance d’Astro Boy
par Osamu Tezuka.

- Votre chapitre de conclusion s’intitule « culture et impérialisme »...

J’ai le sentiment que nous vivons un moment particulièrement fascinant de la mondialisation de la culture. Après quelque cent ans d’une domination culturelle américaine dont la vague a inexorablement submergé le monde de ses modèles, nous assistons ces dernières années à une singulière émergence des modèles culturels nippons, un ressac qui met ces deux courants face à face. Dans quel sens les standards de la culture japonaise - radicalement différente des valeurs américaines fondées sur un individualisme forcené, sûr de son bon droit, aux préceptes moraux binaires - vont-ils influencer la jeunesse dans le monde ? Telle est, dans des termes on ne peut plus clairs, la question qui se pose à nous aujourd’hui.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Didier Pasamonik, le 26 septembre 2005.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Schodt, Frederik L., Manga ! Manga ! The World of Japanese Comics, Kodansha, Tokyo, 1983.

[2Groensteen, Thierry, L’Univers des Mangas, Casterman, Tournai, 1991. Réédition augmentée en 1996.

[3Célèbre BD d’Osamu Tezuka publiée en France par Glénat.

[4Ashita no jô de Tetsuya Chiba et Asao Takamori, à notre connaissance pas encore traduite en français.

[5Une manga de Fujiko F. Fujio alias Hiroshi Fujimoto. Un énorme succès mondial.

[6Manga de Shigeru Mizuki, l’auteur de la célèbre manga pacifiste Journal de fuite, à notre connaissance inédite en français.

[7On peut objecter qu’il eût été préférable que les illustrations soient en français. Cette réflexion est absurde quand on connaît la difficulté d’obtenir les droits de reproduction de la part des ayants droit japonais. En outre, un bon nombre des œuvres mentionnées ne sont pas encore traduites en français, elles ont dès lors été soit laissées en japonais pour des raisons graphiques, soit en anglais.

 
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