Pierre-François Martin-Laval : « Franquin est un Léonard de Vinci de la BD. »

23 mars 2018 10 commentaires
  • Ancien membre de la troupe des Robins des Bois, Pierre-François Martin-Laval joue dans de nombreux films avant de passer derrière la caméra. Après « Essaye-moi » et « King Guillaume », il décroche son premier grand succès avec "Les Profs" en 2013 (plus de 4 millions d’entrées), puis avec « Les Profs 2 » (2015), déjà des adaptations de BD. Le 4 avril prochain, il incarne le rôle de Prunelle dans le film Gaston Lagaffe dont il est aussi le réalisateur. Rencontre.

Pierre-François Martin-Laval : « Franquin est un Léonard de Vinci de la BD. »Pour quelles raisons, croyez-vous, est-on venu vous chercher pour Gaston ?

Parce que le producteur [Romain Rojtman. NDLR.] et moi, on a fait de belles choses. Je pense que les ayants droits ont été séduits par notre manière de travailler ensemble. Les gens ne le savent pas trop mais un producteur et un réalisateur marchent main dans la main. J’ai su par ailleurs que l’éditeur, Claude de Saint-Vincent, avait préféré mon premier film, Essaye-moi (2006), avec Julie Depardieu et Pierre Richard. Je pense qu’entre ce que j’ai fait pour Les Profs et l’univers que je développe dans Essaye-moi, j’étais peut-être la personne qui pouvait se rapprocher le plus du personnage de Gaston.

Pour vous, Gaston, c’est quoi ?

Ce sont des histoires racontées avec poésie, avec énormément de fantaisie, par un auteur qui ne se donne aucune limite. André Franquin laisse son imagination dépasser son écriture. Il y a chez lui de l’enfance, beaucoup d’enfance.

Les fans semblent très méfiants, déjà même avant la sortie du film…

Oui, ce sont des préjugés puisqu’ils n’ont pas vu le film. Ils ne veulent pas que l’on touche à l’intouchable. Je les comprends parce que, moi-même, lorsque j’ai été choisi pour faire le film, je ne savais pas si c’était un cadeau empoisonné ou non. Je me suis donc d’abord concentré sur ce qui paraissait inadaptable. Pour la fidélité, je n’ai aucun mérite car quand on adore une œuvre, cela vient naturellement. Même si, quand on adapte une BD, on est obligé de la trahir.

Quand il a fallu adapter la chaise longue, cela a été une chose simple ?

Oui, et cela fait partie des gags que je voulais à tout prix. Elle n’a pas été la plus simple à construire car on l’a fabriquée spécialement pour le film. Avant même d’être utile pour la scène, elle a surtout aidé le comédien Théo Fernandez à faire des siestes. Pour cela, cette chaise est magique ! Cela lui permettait de se requinquer, de retrouver de l’énergie pendant que je faisais autre chose. D’ailleurs, la première fois que l’on a rencontré l’acteur, c’était lors d’un rendez-vous pour… un autre casting ! Il dormait à l’accueil et il avait laissé passer l’heure… Il incarnait déjà le rôle avant même de l’avoir.

Un hamac de plastique

Le hamac n’as pas été non plus très difficile à choisir, en revanche, ce qui est frappant, c’est que l’attitude de l’acteur est conforme au dessin. Vous avez dû faire une direction d’acteur spécifique pour cela ?

Cela a surtout été un travail physique. Franquin expliquait très bien comment il dessinait la fameuse posture de Gaston, en forme de « S ». J’ai pris plein d’images de Gaston et, avec Théo, je travaillais le corps dans une salle de répétition pour obtenir cette attitude. Cela a été très dur pour Théo qui n’est pas très musclé. Il a donc beaucoup tremblé sur ses jambes les premières semaines car c’était très physique, mais il fallait à tout prix qu’il soit ainsi, courbé.

Vous n’avez pas retenu l’idée du drone en revanche ?

Franquin est un Léonard de Vinci de la BD. Il avait inventé des drones qui, je pense, n’existaient même pas à l’époque. On aurait pu réaliser ce gag, mais puisque j’ai construit sa grotte dans un sous-sol de l’entrepôt, on a utilisé avec mon décorateur les matériaux que l’on avait autour de nous, c’est-à-dire du carton et du film d’emballage étirable. C’est avec cela que l’on a construit son hamac.

Gaston dans son sac de couchage accroché à l’armoire métallique, cela a été facile ? Vous avez des ingénieurs qui conçoivent cela ?

Oui, bien sûr, c’est grâce à l’équipe « décoration et accessoires » Les Versaillais. C’est pourquoi j’ai vécu un rêve d’enfant. Les fans ont raison : ils pensent que Gaston est inadaptable parce que, quand on dessine une BD, on prend un feutre ou un pinceau et on en fait ce qu’on veut, alors qu’au cinéma, on se demande comment cela pourrait être possible. En fait, j’ai appris avec Gaston que tout est possible. Il faut juste des équipes qui réfléchissent au problème. Dans ce cas-ci, ce n’a pas été simple parce qu’il a fallu visser l’armoire pour être sûr que celle-ci ne tombe pas sous le poids de l’acteur.

Comment cela s’est passé avec la vache ?

Cela n’a pas été simple non plus, mais pour d’autres raisons : Théo Fernandez, qui incarne Gaston, en avait très peur ! Autant Gaston aime plus les animaux que les êtres humains, autant Théo était un peu en panique, surtout qu’elle était bien plus imposante que celle de Franquin ! J’ai cherché cette vache longtemps, une très belle vache limousine, qui était trois fois plus grande que dans la BD. Avec elle, j’avais l’impression que je me trouvais face à Sarah Bernhardt ! Il y avait tout un protocole à respecter. En tant que réalisateur, je n’avais plus mon mot à dire. On disait « Corinne va arriver » (on lui avait donné ce prénom, elle s’appelait en réalité Pétunia, je crois) et il fallait lui réserver le meilleur accueil !

Vous l’avez hélitreuillée sur le toit ou c’est entièrement du numérique ?

On ne l’a pas faite monter, figurez-vous : on a mis le toit au sol. Je vous raconte nos petits secrets. Je voulais absolument le moins de virtuel possible. C’est une vraie vache sur un faux toit.

La fameuse porte à ressort, pour le coup, est très fidèle à la bande dessinée…

C’est grâce à mon équipe qui s’est régalée à construire les gags imaginés par Franquin. On avait une grande barre et c’était un gars des effets spéciaux qui était caché derrière qui l’actionnait. On avait mis un faux ressort. Heureusement, une pareille porte ne peut pas marcher : c’est bien trop dangereux !

La fameuse Fiat 509 de 1925 est également dans le film… Elle a été facile à trouver ?

En réalité, cette voiture n’existe pas : Franquin l’a dessinée dans des proportions caricaturales qui lui sont propres. De la même façon que dans la bande dessinée, il y a des personnages qui ont des grosses mains, des gros nez, des gros pieds et des jambes très fines, la Fiat dans la réalité est différente, moins ramassée, bien plus grande. J’ai choisi le plus petit modèle possible pour essayer d’être le plus près des intentions de Franquin. On l’a achetée à un particulier et on a prié pendant tout le tournage pour qu’elle ne nous lâche pas, en particulier dans les côtes, car elle a cent ans cette voiture ! Évidemment, nous l’avons colorisée nous-mêmes à la mode Franquin, elle n’était pas comme cela. Mais la plus grande difficulté n’a pas été de la trouver : cela a été de la confier à Théo qui n’a pas son permis, en fait.

L’incontournable gaffophone...

Le Gaffophone, vous l’avez fabriqué ou il existait déjà ?

Je sais qu’en Belgique, il y a des musiciens rigolos qui se sont amusés à en construire un très bien. Mais j’avais envie, non pas de le leur racheter, mais de faire de la création.

Il est fait dans quel bois ? René Hausman disait qu’il fallait qu’il soit en bois de cornouiller…

Euh… il est en bois d’arbre ! Mais il a fallu une armature en fer pour le construire ! Pour le son, tout le monde voulait le faire : le compositeur, le monteur-son aussi. En fait, comme j’ai une équipe qui a 40-50 ans, tous voulaient réaliser ce rêve d’enfant. Ce qui est chouette, c’est que j’ai pris ces sons, que je les ai mélangés et ça a donné un truc incroyable, vous allez être surpris ! J’ai voulu que ce soit intenable pour le spectateur, qu’il ait envie de quitter la salle mais qu’il reste par amour pour Gaston ! C’est un mauvais moment à passer, mais c’est tellement intenable, tellement absurde, qu’on rigole !

Vous avez gardé la vraie recette de Gaston qui était dans l’album.

Bien sûr ! J’ai relu plein de fois l’album avant de la réaliser. On l’a même goûtée, on y avait mis du vrai pastis, c’était immangeable (rires). On a versé du vrai pastis pur dans un verre, puis je l’ai recraché… Mais cette séquence est tombée au montage.

Vous utilisez aussi les fameux télésièges de bureau…

Oui. Avant même que j’aie été choisi pour réaliser Gaston, je rêvais de ces constructions sophistiquées qui ne fonctionnent jamais. Cela a été incroyable à réaliser ! Parce qu’en plus, on est obligé de travailler au risque zéro : les pompiers étaient présents sur le plateau, on ne pouvait pas risquer un accident. La seule chose que l’on nous a autorisé à faire, c’est de ne pas être attaché au fauteuil. Mais c’était très solide, avec un câble comme ceux des télésièges des stations de skis, mais en plus fin. Les machines sont conçues spécialement par un maître de cascade qui a l’habitude de faire ces scènes très dangereuses et très impressionnantes. Il fallait tendre le câble dans des décors qui n’étaient pas en carton-pâte. Les comédiens avaient un peu la frousse. J’ai eu l’honneur de passer en premier, c’était le pied total ! Et comme dans le film l’entreprise s’échelonne sur quatre niveaux, il fallait à tout prix que l’on descende, alors que dans la BD, on est en ligne droite, c’est encore plus drôle.

On retrouve aussi les sèche-mains qui servent de hamac dans les toilettes…

Pour Franquin, comme pour moi, c’est simple : on écrit un gag sur le papier. Après, pour le film, ce sont les accessoiristes qui travaillent… Dans la BD, il y a quatre sèche-mains côte à côte. Pour le film, j’ai trouvé plus graphique qu’il n’y en ait que trois, pour que le corps de l’acteur ne disparaisse pas complètement, que l’on voit ses pieds, un bout de son ventre… Ça lui a plu à Théo : il s’est vraiment endormi là-dedans ! Ce n’est pas une légende : il dort tout le temps… C’est un grand acteur, plein d’énergie mais, comme Gaston, s’il n’a rien à faire, il s’ennuie, et donc il s’endort, pareil ! Et comme Gaston, il invente des choses : par exemple, il construit lui-même des cigarettes électroniques.

Dans le film, Pef joue le rôle de Prunelle.

Êtes-vous aussi énervé et stressé que Prunelle ?

Oui. Je suis comme cela, je n’en suis pas fier. Cela me vient de mon père, de plus loin encore. Mais en vieillissant, j’essaie d’être plus calme.

Comment ont été dirigés les acteurs ?

90% de ma direction a été dans le choix des acteurs. J’ai passé des mois et des mois à les choisir. Cela faisait bizarre pour la production qui attendait que je me mette au travail. J’ai la chance d’être comédien et de mettre en scène. J’aime les acteurs, j’ai l’impression de bien les comprendre, surtout aujourd’hui. À mes débuts, je m’y prenais comme un manche mais maintenant, je m’adapte à chacun d’eux. Chacun a une manière de travailler différente.

La mouette et le chat ont été traités numériquement ?

Pas toujours. En discutant avec les gens qui s’occupaient des effets spéciaux en plateau, c’est-à-dire ceux faits en vrai, je leur expliquais ce que je voulais faire des animaux, sachant qu’on ne peut évidemment pas leur faire faire n’importe quoi. Par exemple, il faut savoir qu’un chat n’écoute pas comme un chien. Surtout, un chat à qui l’on fait faire quelque chose qui ne lui plaît pas ne le refera plus jamais. Or, dans le cinéma, on fait toujours plusieurs prises. Le dresseur du chat m’expliquait donc au préalable ce que le chat aimait faire ou non. Pour la mouette, tout a été fait en numérique : on n’aurait jamais pu la faire passer comme cela dans un bâtiment.

C’est compliqué de faire une mouette numériquement ?

Ah oui. Les animateurs travaillent la morphologie, le comportement, les muscles,… C’est un travail de titan. Le chat, c’est ce qu’il y a de pire : il y a toutes les attitudes, et puis après les poils ! Cela prend des mois et des mois. C’est pourquoi il ne fallait pas que je me trompe sur mes intentions.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval, avec Théo Fernandez, Pierre-François Martin-Laval, Arnaud Ducret, Jérôme Commandeur, Alison Wheeler… En salle le 4 avril 2018.

Dessins d’André Franquin © Dupuis, 2018
Photos : Arnaud Borrel © 2017 - Les Films Du Premier – Les Films du 24 – Tf1 Films Production – Belvision Avec la participation de TF1 et OCS. Tous droits de reproduction réservés

 
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10 Messages :
  • Je voudrais demander aux ayants droits de Franquin, à l’exception de celui qui est installé à Monaco, mais également aux journalistes, historiens de la BD, amateurs passionnés, de protéger l’oeuvre du créateur en question. Que jamais un réalisateur employé d’une société de production ne s’attaque aux idées noires ou aux monstres. S’il vous plaît, n’abîmez plus l’oeuvre, Spirou, Gaston, c’est assez ! ça suffit ! Foutez nous la paix bande de marchands de savons.

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    • Répondu le 24 mars à  10:31 :

      En fait, la question n°1 est : "Mais pourquoi adapter Gaston en prise de vue réelle ?" Franquin était opposé à cette idée (c’est pourquoi il n’a pas autorisé les producteurs du film des années 80 à utiliser les noms de ses personnages), comme Goscinny l’était pour Astérix et comme Zep l’est pour Titeuf .

      Une fois qu’un tel projet est lancé, il ne reste plus qu’à espérer que le projet sera confié à un réalisateur talentueux, humble, qui respecte et comprend l’oeuvre. PEF répond à ces critères, comme le confirment son travail sur "Les profs" et cette interview. Après, personne n’est obligé d’aller voir son film. Je n’ai vu ni "Blueberry", ni "Les chevaliers du ciel", ni "Les aventures de Spirou et Fantasio" qui me paraissaient trop éloignés des BD les ayant inspirés. Mais là, j’ai envie de voir le "Gaston Lagaffe" de PEF.

      Et si ce film peut donner envie à mon fils de treize ans l’idée de lire Franquin, ce sera une complète réussite.

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      • Répondu par Julien le 27 mars à  13:13 :

        j’ai vu le film en AVP .. c’est énorme ! Excellent ! Rien ne manque.On aurait pu prendre plus de risque avec un 3DRelief particulièrement pour la mouette et le chat dans leurs assauts, comme la grosse fuite d’eau. Gaston reste ce personnage dans son époque, dans le film au 21ième siècle, avec les innovations , les idées, la fantaisie , rien ne manque dans cette adaptation via la start-up ! M’enfin ! Ce film est très bien !
        N’oublions pas de revoir l’adaptation d’Adèle Blanc-Sec et Valerian et le Lucky Luke avec Terence Hill.
        Pour Blueberry , le hic c’était l’intervention de Jean Gireaud qui s’est mis dans la peau de Moebius, et on a plongé plus dans une quête chamanique que dans un bon western comme aurait pu le scénariser Charlier.
        _

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        • Répondu par kyle william le 27 mars à  15:40 :

          Le Lucky Luke de Terence Hill ? You cannot be serious…

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          • Répondu par Julien le 27 mars à  18:44 :

            Si vous préférez la version avec Dujardin , ou la daube Jamel Debouze /Eric & Ramzy ... allez y !

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            • Répondu par kyle william le 27 mars à  22:54 :

              Aucun des trois. Encore que l’acteur allemand qui joue Luke pendant 5 minutes dans le film d’Eric et Ramzy est le plus fidèle à l’esprit de la BD. De toute façon, contrairement à son surnom, ce personnage n’a pas de chance, ni dans ses adaptations au cinéma, ni dans ses albums après la mort de Goscinny…

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    • Répondu par kyle william le 24 mars à  11:13 :

      Qui est ce "nous" ?

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    • Répondu par Julien le 27 mars à  13:18 :

      Et si on confie les droits des Monstres à la société ILLUMINATION (des français) déjà créateur des Minions, ça vous va ?! Ou le studio qui s’est occupé de Astérix et le Domaine des Dieux ? Ou l’équipe qui s’occupe de l’animation de Chez Wam (Alain Chabat) ?! C’est bon ?
      Gaston n’a pas été abîmé une seule seconde dans le film de PEF.

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      • Répondu par kyle william le 27 mars à  22:57 :

        Euh non merci, pour les Minions, et on s’en fiche un peu que ce soit des français, ça n’est pas un critère de qualité, même pour la volaille d’ailleurs.

        On peut aussi trouver que le Asterix de Chabat est seulement le moins mauvais de la série… et se demander aussi pourquoi il faudrait nécessairement adapter les BD au cinéma. Les auteurs de BD adaptent très peu les films… Cela dit, il est aussi permis d’avoir un a priori plutôt favorable sur le Gaston, et d’aller le voir pour vérifier, si on n’est pas membre de la secte des puristes atrabilaires de Franquin.

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        • Répondu par Julien le 28 mars à  07:53 :

          Je me considère comme "puriste" de Franquin ; Je suis membre et j’assume ! Oui ! Cette adaptation répond aux critères de nombreux thème abordé par l’auteur de Gaston et cie. J’ai même vu un petit "easter egg" concernant un homme à la houppette !
          Je dois être plus ouvert que les autres à ce moment là... ! Et je dois prendre en compte ceux qui ne connaissent pas la BD, ceux qui ont dû la lire sans trop se souvenir etc etc .. Et connaitre le sens du mot "adaptation" .

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