Pierre Spengler : « J’ai produit les trois premiers films de la saga Superman »

12 juillet 2006 0 commentaire
  • Exclusif ! À l'occasion de la sortie en salle de {Superman Returns}, nous avons rencontré le producteur Pierre Spengler, un précurseur qui est à l'origine de l'adaptation du mythique super-héros au cinéma. Il y a deux ans, à la grande surprise de la profession, ce Franco-Russe qui vit entre Londres et Los Angeles rachetait les Humanoïdes Associés. Nous l'avons rencontré pour vous.
Pierre Spengler : « J'ai produit les trois premiers films de la saga Superman »
Superman 1 (1978)
© Warner Bros.

ACTUA BD : Dans quelles circonstances avez-vous racheté les Humanoïdes Associés ?

PIERRE SPENGLER : Cela remonte déjà à deux ans presque, le temps passe ! À cette époque, il y avait des frictions entre actionnaires. J’ai appris par mon ami Jodorowsky qu’il y avait quelques tensions à l’intérieur de la boîte et qu’il y avait éventuellement une opportunité de reprendre. J’ai donc étudié l’affaire qui m’a semblée bonne et je l’ai conclue.

Votre main business, votre activité principale, c’est le cinéma. Qu’est-ce qui fait qu’un producteur comme vous rachète une maison d’édition, ce qui est a priori un métier totalement différent du vôtre ?

J’ai fait dès le départ le vœu de ne pas m’occuper de l’édition qui est gérée par l’équipe en place qui est excellente et qui, d’ailleurs, n’a pas changé depuis mon intervention. Par contre, ce qui m’intéressait énormément, c’est l’adaptation audiovisuelle des droits du catalogue et qui, à mon avis, a été sous-exploitée. Il y a beaucoup de choses à faire. Comme vous le savez, j’ai une histoire avec la bande dessinée du fait que j’ai produit les trois premiers Superman. Donc, voilà, ça m’a intéressé. Là, je commence à mettre en marche certains développements.

Vous commencez avec Je Suis Légion de Fabien Nury et John Cassaday. Une série qui n’est même pas encore achevée...

Voilà. Je suis en train de le monter. On a d’ailleurs gardé l’intervention des auteurs originaux, c’est-à-dire que Fabien Nury qui a écrit le scénario de la BD a également écrit le scénario du film et John Cassaday qui avait illustré la BD et qui, comme vous le savez, est un des artistes les plus importants des États-Unis, rêvait toujours de faire de la mise en scène. Eh bien, on va lui donner son break !

Cela n’est pas un petit peu dangereux dans la mesure où, certes Fabien Nury est déjà scénariste de cinéma, puisqu’il a co-scénarisé les Brigades du Tigre, mais dans le cas de John Cassaday, vous vous trouvez confronté à un vrai débutant ?

Non. On voit qu’il a une vision du film et qu’il a un sens tout à fait développé de ce que doit être le film visuellement. Vous savez, la BD, c’est parfois un petit peu comme un storyboard. S’il y a quelques connaissances techniques qu’il ne domine pas encore parfaitement, on va l’entourer, pour l’aider, de gens très, très bien. On a dans l’équipe de production des gens très professionnels qui ont travaillé avec Spielberg, etc. Cette équipe est en stand by pour démarrer dès que l’on aura tout à fait bouclé le financement.

Christopher Reeve dans Superman 1 (1978)
© Warner Bros.

Du fait de l’actualité du film de Bryan Singer qui sort en salle ces jours-ci, je voulais revenir avec vous sur cette incroyable aventure qui vous a occupé il y a trente ans, la production des premiers Superman... Les personnages super-héroïques au cinéma, c’était évident à ce moment-là ?

C’était un petit peu « d’avant-garde », si j’ose dire. Il n’y a avait pas de films similaires à ce moment-là, du moins quand on l’a mis en chantier. Il se trouve, on le savait malgré le fait qu’il le faisait en secret, que Georges Lucas était en train de faire Star Wars à ce moment-là. Nous, on a mis le film en chantier en novembre 1974, lorsque j’ai passé six semaines à New York pour négocier les droits avec DC Comics. C’était en soi une petite aventure car, bien entendu, Carmine Infantino, qui était le président de la compagnie, et les responsables de l’époque étaient extrêmement concernés et protecteurs de leur personnage. Ils ne voulaient pas que l’on en fasse un spoof parce que c’est très facile de tomber dans la parodie avec ce genre de sujet. Ils voulaient absolument que cela soit straight [1]. Il y avait tout un tas de clauses assez compliquées en ce qui concernait l’interface avec DC Comics dans le processus créatif. Cela a pris six semaines à négocier le contrat. On a engagé Mario Puzo [2] trois mois après, ainsi que le réalisateur Guy Hamilton [3]. On a commencé la production à peu près à ce moment-là. J’ai réuni les équipes d’effets spéciaux à Londres à la fin 1975, début 1976.

A Monaco en avril 2006, Pierre Spengler et Jean-Pierre Cassel, lequel joue un petit rôle dans Superman II
Photo(c) D. Pasamonik

Comment avez-vous recruté Christopher Reeve ?

Il y avait une recherche qui a été faite par Lynn Stalmaster, le directeur de casting, qui avait écumé tout ce qu’il y avait de potentiel à Los Angeles et à New York. Il y a eu ensuite différentes sessions d’essai, etc. Et finalement, Richard Donner [4], qui avait déjà remplacé Guy Hamilton à la réalisation, s’est retrouvé avec le directeur de casting à New York et, dans tous les candidats qui revenaient, il y avait Chris [Christopher Reeve], bien qu’il était un peu maigre à l’époque, un peu freluquet. Mais il avait des capacités et ce visage qui était tout à fait étonnant. On l’a fait venir à Londres pour faire un bout d’essai avec la fille de Jack Palance, Holly Palance. Et là, si j’ose dire, il n’y avait pas photo : on a tous été absolument ébahis par sa présence à l’écran et par sa fidélité au personnage de légende.

Pierre Spengler à Monaco 2006
Photo (c) D. Pasamonik

À Monaco, vous nous avez révélé que vous aviez « failli » racheter DC Comics ?

« Failli racheter », c’est un grand mot. Mais il est vrai qu’à l’époque, quand on a eu les réunions sur le script, on avait appris effectivement que DC Comics pouvait éventuellement se trouver à vendre. Donc, quand j’ai appris cette nouvelle, j’en ai parlé à Alexandre Salkind qui était tout de même le chef de cette opération, le producteur exécutif. Quand Salkind devait décrire son rôle dans la production, il avait toujours ce mot : « I’ve made it happen... » (Je l’ai fait devenir réalité...) Je lui ai dit : « Voilà, il y a cette opportunité  ». Il a répondu que c’était intéressant mais que nous n’étions pas des éditeurs, nous, etc. J’ai regretté par la suite, ne serait-ce que pour des raisons économiques, car le premier chèque de participation que nous avons fait à DC Comics était à peu près du double du montant nécessaire pour racheter la boîte. Ensuite on aurait été propriétaires de Batman, de Wonder Woman et de tous les personnages de la Justice League of America...

Ils ont eu quelques soucis à se faire avec les auteurs du comics d’origine, Siegel & Shuster...

Ca, c’est entre DC Comics et les auteurs. Je ne peux pas prendre position sur cette question. Ce que je sais, c’est que dans la loi américaine sur le copyright, quand vous faites un work for hire [5], l’éditeur est propriétaire de votre travail pour un montant agréé, point barre. Effectivement, quand quelqu’un a produit quelque chose d’aussi exceptionnel que Superman, il y a une position à prendre qui serait « morale ». Mais à ma connaissance, légalement, DC Comics n’était pas dans son tort. Ils ont d’ailleurs fait un geste : il y a eu un settlement ("accord") financier qui fait que les auteurs ont bénéficié d’un supplément. Pas comme si ils étaient restés propriétaires, soyons clairs.

Vous avez vu le nouveau film ?

Oui, bien sûr. J’étais à la première, à Los Angeles.

Comment le trouvez-vous ?

Eh bien, c’est intéressant car Bryan Singer, de toute évidence, a été influencé par la saga que nous avons produite. C’est en quelque sorte une suite du 1 et du 2 dans la chronologie. Le 3 et le 4 ont été en quelque sorte mis de côté. Il y a un grand nombre de références au premier film, dont la présence de Marlon Brando lui-même dans le film. Pour moi, ça a été une surprise de voir à ce point-là des similarités et des hommages. Mais je me dis qu’il y a toute une nouvelle génération qui n’a probablement pas vu les premiers et qui va redécouvrir le personnage et ses aventures. Personnellement, j’ai un petit peu de mal à ne pas voir Chris [Christopher Reeve] sur l’écran. J’ai été trop baigné là dedans pour prendre de la distance.

The show must go on...

Absolument. Si Chris avait été valide, de toute façon, il aurait trop âgé pour jouer le rôle.

Propos recueillis par Didier Pasamonik, le 10 juillet 2006.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire aussi notre article : "Le retour de Superman : Super, évidemment ?".

[1"Sérieux". NDLR.

[2Le romancier à succès du Parrain, lui aussi adapté au cinéma.

[3Réalisateur notamment des James Bond : L’Homme au pistolet d’or et Goldfinger. Il a dû renoncer au film pour des raisons fiscales qui lui interdisaient de travailler en Angleterre à cette époque-là. Il avait été choisi après que Spielberg, pressenti pour la réalisation, ait été écarté pour des raisons de cachet trop élevé. NDLR.

[4Réalisateur du film fantastique La Malédiction. Plus tard, il réalisera L’Arme fatale et Maverick.

[5Type de contrat où l’artiste n’est pas propriétaire de sa création. NDLR.

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