"Polyphème" de J. & E. LeGlatin : de la modernité des classiques

9 novembre 2017 0 commentaire
  • J. & E. LeGlatin livrent, chez Adverse, leur interprétation du drame antique "Le Cyclope". En se concentrant uniquement sur le personnage de Polyphème et sur son discours, ils jouent avec les codes du théâtre et de la bande dessinée. Un jeu qui rappelle néanmoins que les classiques demeurent, toujours, modernes.

Le personnage de Polyphème est sans doute l’un des plus connus de l’Odyssée, mis à part Ulysse lui-même. Cyclope parmi les cyclopes d’une terre sans nom, ne connaissant ni l’agriculture ni la navigation, n’ayant ni loi ni limite autre que celle de son estomac, Polyphème est la figure du barbare par excellence. Anthropophage et aimant s’enivrer, il se distingue également par son hybris, cette démesure criminelle incompatible avec la vie de la cité, lieu de civilisation s’il en est.

"Polyphème" de J. & E. LeGlatin : de la modernité des classiques
Polyphème © J&E LeGlatin / Adverse 2017

J. & E. LeGlatin s’emparent de ce personnage marquant, symbole de l’échec de la bêtise primaire suscitée par les bas instincts face à l’intelligence et l’astuce, la mètis personnifiée par Ulysse. Les frères Jérôme et Emmanuel LeGlatin, entité "bicéphale" - c’est le nom de leur maison d’édition - ont en effet choisi de réinterpréter le drame écrit par Euripide au Ve siècle avant notre ère et traduit notamment par Marie Delcourt-Curvers et Nicolas Artaud. Le Cyclope est d’ailleurs le seul exemple de drame satyrique [1] qui nous soit parvenu entièrement.

Si Euripide reprenait l’épisode auparavant raconté par Homère, J. & E. LeGlatin font le vide. Exit Ulysse, Silène et le chœur des satyres : ils ne conservent que le cyclope, unique protagoniste de leur bande dessinée, envahissant chaque page de ce livre joliment édité par Adverse et qui pourrait ainsi se nommer "Le Monologue de Polyphème". Ils gardent pourtant la trame du texte antique et restent relativement proches des traductions récentes.

Polyphème © J&E LeGlatin / Adverse 2017

J&E LeGlatin reviennent d’une certaine manière à la source du personnage. Polyphème signifie en grec ancien à la fois "très renommé" et "qui parle beaucoup". Les auteurs s’appuient sur cette renommée pour parvenir directement à ce qui les intéresse ici. Inutile de rappeler l’histoire ou d’accumuler les digressions, il suffit d’aller à l’essentiel.

Mais, surtout, Polyphème semble être un grand bavard. Il est intarissable, comme s’il devait compenser son manque de jugement par un abus de langage [2] Or ses propos, ses cris, ses rires et ses éructations forment la colonne vertébrale de l’ouvrage de J. & E. LeGlatin. Ces paroles en deviennent parfois si proliférantes que les bords des pages suffisent à peine pour les contenir.

Le choix de faire de Polyphème l’unique personnage est aussi le moyen de révéler ce que peut nous apprendre le mythe. En omettant Ulysse, et donc la face éclairée de l’humanité, nous redécouvrons la dimension cathartique de cet épisode. Polyphème hurle sa rage et sa douleur à pleins poumons. Il est violent et destructeur, il jure et blasphème tout à la fois. Il représente l’envie et la bassesse, la colère et l’impuissance. Il incarne cette partie de l’humanité que nous voudrions oublier ou du moins minimiser, faite d’outrance langagière et d’excès de chair.

Polyphème © J&E LeGlatin / Adverse 2017
Polyphème © J&E LeGlatin / Adverse 2017

Le cyclope est en outre comme un intermédiaire - un intercesseur ? - entre le lecteur et les frères LeGlatin. Il introduit ainsi leur travail et leurs trouvailles quant au théâtre et à la bande dessinée. La réflexion sur la forme n’étant jamais dissociable, dans leur œuvre, de celle sur le fond, Polyphème n’est évidemment pas une simple réécriture ni un jeu "oubapien". Les interprétations possibles du mythe n’empêchent pas de rappeler qu’il s’agit avant tout d’une lecture du monde : de littérature donc, ici à la fois écrite et dessinée, et potentiellement jouée.

Nombre de pages mettent en lumière les points communs et les divergences entre la mise en scène théâtrale et la bande dessinée. Polyphème, à plusieurs reprises, "entre" dans une case comme il entrerait sur une scène. Ses jeux avec le hors-case / hors-scène sont fréquents. Le monologue semble souvent adressé directement au lecteur / spectateur, au point que nous ne savons plus s’il s’agit d’un long aparté ou d’un dialogue avorté. Et le masque, qui donne son visage à Polyphème, rappelle aussi bien le théâtre antique, la Commedia dell’arte que l’esthétique de certains cartoons, tout en annonçant dès le départ le célèbre subterfuge du récit : chacun, derrière un masque, devient "personne". La composition des planches, d’une rare variété, apporte enfin une dynamique impossible au théâtre, alors que le discours du cyclope, semble, lui, déclamé d’une voix de stentor.

Il y aurait encore à écrire sur cet ouvrage qui, s’il s’apprécie dès sa première lecture, gagne à être repris. Il faudrait évoquer le travail sur les motifs - celui de l’œil par exemple, que nous retrouvons ailleurs dans la bibliographie de J. & E. LeGlatin - ou sur le noir et blanc - dont le contraste est superbement employé. Signalons simplement que Polyphème est le fruit de plusieurs années de travail [3], certes en pointillés, mais qui n’ont pas été de trop pour parvenir à cette épure dessinée.

Interprétation audacieuse d’un drame ancien, vision moderne d’un personnage pourtant antique, Polyphème est un livre certes discret, mais ô combien fécond.

Polyphème © J&E LeGlatin / Adverse 2017

(par Frédéric HOJLO)

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Polyphème - Par J&E LeGlatin - Éditions Adverse - 80 pages en noir & blanc - couture apparente sous couverture cartonnée - 20 x 26,5 cm - parution en octobre 2017 - commander ce livre directement sur le site de l’éditeur (fidèles à leur projet éditorial, les éditions Adverse ne sont pas distribuées dans les grandes enseignes).

Quelques mots sur J&E LeGlatin au détour de l’article "Petite sélection estivale de fanzines et autres auto-éditions".

Un article à lire en ligne sur le site de l’espace d’art contemporain Le Trampoline & un autre dans la revue Pré Carré n° 10 : Julien Meunier, "L’ŒIL BIEN EN FACE, À propos de Polyphème de J. & E. LeGlatin", septembre 2017, p. 31-35.

[2Défaut largement partagé, peut-être jusque dans cette chronique.

[3Quelques extraits de Polyphème ont été auparavant publiés dans les revues Turkey Comix, Gorgonzola, Alkom’X et Animal Public.

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