"Potlatch" de Danide et Marcos Prior : l’amour et la mémoire dans la peau

31 août 2017 0 commentaire
  • Maximo Pérez Gil, jeune détective catalan, souffre d'une forme rarissime d'hypermnésie. Cela ne l'empêche nullement de tomber amoureux. Mais est-il possible de vivre une relation sereine dans ces conditions ? Les Espagnols Danide (au dessin) et Marcos Prior (au scénario) découpent dans "Potlatch", édité par les Editions çà & là, l'histoire de Maximo en un puzzle subtil et séduisant.

Maximo Pérez Gil - mais ne l’appelez surtout pas Max - est un jeune homme amoureux. Piégé par un de ces anciens amis, le déjanté Mario, il fait lors du tournage d’une émission de télé-réalité la rencontre de Claudia, qu’il parvient à séduire. Pour se donner toutes les chances de la charmer, Maximo a même confié à l’un de ses collègues détectives la tâche de se renseigner sur la jeune femme.

Cette histoire, qui sans être tout à fait banale - tout le monde n’engage pas un privé pour espionner sa dulcinée - ne brille pas par son étrangeté ou son romantisme, nous est racontée par Danide et Marcos Prior d’une façon bien originale. En effet, dans Potlatch, paru aux Editions çà & là mais édité en 2013 en Espagne et nommé au festival de Barcelone la même année dans la catégorie "Meilleure bande dessinée", les deux auteurs espagnols choisissent d’éclater presque entièrement leur récit.

Il ne s’agit pas là d’un exercice de style. Leur habileté à construire - ou déconstruire ? - leur histoire s’approche peut-être de la manière dont fonctionne le cerveau de leur héros. Car celui-ci souffre d’hyperthymésie, une forme extrêmement rare d’hypermnésie. Condamné à se souvenir du moindre détail de sa vie, aussi insignifiant soit-il, il ne peut s’empêcher de se remémorer tous les instants de son passé, de les associer et de se créer ainsi comme une seconde vie, se déroulant en parallèle de son quotidien.

"Potlatch" de Danide et Marcos Prior : l'amour et la mémoire dans la peau
Potlatch © Danide / Marcos Prior / Editions çà & là 2017
Potlatch © Danide / Marcos Prior / Editions çà & là 2017

Maximo, et le lecteur avec lui, revit ainsi une multitude d’infimes détails, la plupart précisément datés, à la minute près. Mais tout ceci est fragmenté, relié et de nouveau dispersé, comme le serait un puzzle sans cesse recommencé. Petit à petit, cependant, nous parvenons à reconstituer son histoire. À force d’accumuler les scénettes, les dialogues et les images, les auteurs nous permettent de comprendre ce qui est arrivé à Maximo, et comment il en vient à ce fameux potlatch annoncé dès le titre du livre. Et pour les moins joueurs des lecteurs, une chronologie est même fournie en fin d’ouvrage.

L’autre grand intérêt de cette bande dessinée réside dans les choix graphiques, variés et souvent pertinents. L’ensemble est coloré et élégant, composé avec soin et dessiné avec style. Alors que certains détails sont d’une grande précision, comme une autre réminiscence de la particularité mentale de Maximo, les visages sont à la fois simplement tracés et très expressifs, rappelant certains comic books (du Spirit aux Watchmen) d’ailleurs cités par les auteurs au fil de leur histoire.

La palette de couleurs contraste avec les passages en noir et blanc et les quelques fonds hachurés qui émaillent le livre. Cette diversité graphique est encore accentuée par la reproduction - factice évidemment - de captures d’écran et de pages d’un rapport de détectives. Au puzzle narratif évoqué précédemment vient donc s’ajouter un puzzle visuel, les deux se confondant et se renforçant mutuellement au fil des pages.

Potlatch © Danide / Marcos Prior / Editions çà & là 2017
Potlatch © Danide / Marcos Prior / Editions çà & là 2017
Potlatch © Danide / Marcos Prior / Editions çà & là 2017

La construction du récit comme la variété et la beauté graphique de l’ouvrage tiendront le lecteur en haleine peut-être davantage que l’histoire en elle-même. Nous aurions aimé en découvrir davantage sur les personnages, que ce soit sur Maximo, ou par exemple, sur son ami Mario, dont les motivations demeurent obscures. Bien des questions restent également en suspens à propos de l’hyperthymésie de Maximo et de la manière dont il vit ce qui peut paraître invivable à bien des égards.

Commençant comme un récit policier, se poursuivant comme une romance pour se conclure davantage comme une comédie, Potlatch peut déconcerter. Il ne faudrait cependant pas se priver d’un livre qui, s’il laisse un léger goût d’inachevé, séduit par son esthétique, ses références - le cinéma joue ici un rôle clé - ainsi que la recherche de sa construction.

(par Frédéric HOJLO)

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