Rat et les animaux moches - Par Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau - Delcourt

31 mai 2018 3 commentaires
  • Un rat, chassé de son logis parce qu'on le trouve dégoutant, va trouver refuge dans un étrange endroit source de nombreuses rencontres cocasses. Si ce conte animalier nous enchante par son esthétique, son propos s’avère discutable.

Horripilé par les cris de "Madame Patate", la propriétaire de la jolie maison où il avait fait son trou, Rat fait son balluchon et s’en va. Après plusieurs tentatives infructueuses pour s’installer dans diverses habitations humaines, il finit par s’éloigner de la ville pour atterrir dans une forêt. Là, il découvre un village peuplé de créatures qui partagent avec lui un point commun : ils sont tous considérés comme repoussants.

Rat passe plusieurs jours en compagnie des animaux moches avec lesquels il se lie d’amitié. Mais bientôt, Rat constate que ses nouveaux amis broient du noir. Ces derniers désespèrent d’être aimés et souffrent du rejet dont ils sont l’objet. Désireux de remédier à cette situation, Rat met au point un plan pour permettre aux animaux moches de réaliser leur rêve.

Bande-dessinée oscillant vers le roman illustré, Rat et les animaux moches séduit par son style graphique proche de la gravure. Jérôme d’Aviau maitrise magnifiquement le noir et blanc ainsi que les effets d’ombre et de lumière, offrant une ambiance particulière à ses planches. Les dessins sont soit épurés, soit saturés de hachures. Toutefois, le design attribué aux animaux moches entraine ici une forme de contradiction.

En effet, il est difficile de considérer ces animaux comme réellement laids, tant ils sont mis en valeur et apparaissent au final plutôt mignons. On pourra s’étonner du changement soudain d’échelle entre certains animaux, comme l’araignée qui, si elle est assez petite pour vivre dans une poupée en plastique, peut aussi se retrouver aussi grande qu’un chien.

La mise en page est intelligente et on appréciera le soin apporté au lettrage manuscrit qui s’accorde totalement avec les images.

Rat et les animaux moches - Par Sibylline, Capucine et Jérôme d'Aviau - Delcourt
Unité spaciale divisée en fractions temporelles
Rat et les animaux moches © Delcourt

Quant au récit, s’il est assez bien mené, on pourra toutefois lui reprocher un point, à savoir sa morale.

Certes, Rat souhaite venir en aide à ses amis fragilisés par un manque d’amour. Pour cela, il tente de trouver une maison faite sur mesure à chacun d’entre eux. Ainsi, le bousier rend service à une vieille dame en devenant son ramasseur de pelote de laine ; la baudroie se retrouve à jouer la veilleuse auprès d’un petit garçon qui a peur du noir ; etc.

Et voilà le problème : pour être aimé, il faut être utile, il faut servir à quelque chose. Tel est en tout cas la conclusion à laquelle on peut arriver à la lecture de ce conte. Les animaux moches ne sont pas appréciés pour ce qu’ils sont, mais pour ce à quoi ils servent. La taupe à nez étoilée perd sa liberté pour aller vivre dans un planétarium, mais elle est heureuse de cette condition car grâce à elle "les enfants sont très contents de voir une étoile de près"...

Loin de s’affirmer, ces animaux acceptent de se dénaturer pour au final pas grand-chose. On peut se demander en quoi cela constitue un modèle à suivre pour de jeunes lecteurs.

Il est aussi assez incohérent de la part de Rat de vouloir à tout prix attribuer un rôle à chaque animal moche alors que lui-même, après avoir rendu service, a subi l’ingratitude des humains. Comment expliquer une telle obsession chez lui ? Pourquoi, au contraire, ne pas leur apprendre à s’accepter comme ils sont, sans dépendre du regard des autres ni s’abaisser à mendier un peu d’attention ?

La fin abrupte n’a rien de réjouissant : éternelles victimes, les animaux moches restants se voyant incapables de trouver par eux-mêmes la solution à leur problème, font la queue, ticket en patte, devant la masure de Rat transformée en une sorte de guichet Pôle Emploi, dans l’attente d’un poste à pourvoir, synonyme pour eux d’affection.

Si le but de cette histoire était de parler de la beauté intérieure, elle apprend surtout à se renier pour plaire à autrui espérant ainsi "trouver sa place".

Rat et les animaux moches est graphiquement agréable, certaines planches sont inventives et poétiques. Mais il pèche par son propos fort peu enthousiasmant, pour ne pas dire sinistre.

(par Tahani Biernat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Rat et les animaux moches. De Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau. Edition Delcourt. Sortie le 2 mai 2018. 19,99 euros.

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3 Messages :
  • Il faudra vous y faire Tahani, il y a des auteurs de droite, et nous sommes depuis un peu plus d’un an dans une "start-up nation".

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    • Répondu par Henri Khanan le 31 mai à  19:45 :

      Je ne vois pas trop ce que vient faire l’allusion à Macron dans ce post. "Socialement utiles" ? Ah, il y a longtemps, on disait déjà "ne demande pas ce que l’Amérique peut faire pour toi, demande -toi ce que tu peux faire pour elle"

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      • Répondu par kyle william le 2 juin à  13:03 :

        Oui il y a longtemps, l’Amérique était déjà à droite. Les américains attendent en effet sûrement moins de l’Etat que les français. Mais ils paient moins d’impôts aussi.

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