Rattrapage estival : Le Coeur de Thomas, chef-d’oeuvre de Moto Hagio

17 août 2013 1 commentaire
  • L'été est l'occasion de réparer des injustices commises pendant l'année. En l’occurrence revenir sur cette œuvre fondamentale du manga dont Kazé a proposé cet hiver une belle édition en un gros volume.
Rattrapage estival : Le Coeur de Thomas, chef-d'oeuvre de Moto Hagio
Moto Hagio en mars 2012 au Salon du Livre de Paris
ph : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Membre de ce que l’on désigne sous le nom de “Groupe de l’an 24”, Moto Hagio est une figure majeure dans l’histoire du manga que le public français avait pu découvrir l’an dernier lors de sa venue en France [1].

Dans les années 1970, avec d’autres femmes mangaka du même courant, comme Riyoko Ikeda, auteure de La Rose de Versailles, elle donne sa forme moderne au shojo alors encore le plus souvent l’œuvre d’hommes.

Moto Hagio ou le shojo moderne

Elle est particulièrement associée au shonen-ai, terme qui désigne les amours entre garçons, de manière moins sexuellement explicite que le yaoi. Le genre, toujours très populaire auprès des jeunes filles et jeunes femmes, met en scène de très beaux jeunes hommes, aux traits souvent androgynes, dans une esthétique proche de celle du shojo.

Ce sont ces bases mêmes que pose Le Cœur de Thomas dès 1974.

Une intrigue construite sur un mort, Thomas, dont Eric semble convoquer le fantôme
Le Cœur de Thomas
© Kazé/Hagio

Les Souffrances du jeune Werner

Dans un pensionnat allemand, le jeune Thomas Werner se suicide laissant une lettre d’adieu à Julusmole, dit Juli, délégué des élèves qui refusait de répondre à son amour. Alors que Juli tente de passer outre sa culpabilité, de démêler le trouble des sentiments qu’il éprouve, un nouvel élève, ressemblant de manière troublante à Thomas, Éric, intègre le pensionnat.

L’acte de Thomas, puis le caractère spontané d’Éric, se heurtent au cadre strict du lycée et fendent l’armure que s’était forgé Julusmole. Alors que tout semblait devoir être tu, contenu, voué à une immuable immobilité, voilà qu’un mouvement intervient dont l’expansion ne saurait, désormais, être ignorée.

Sur cette base, Le Coeur de Thomas se révèle magistral à au moins trois égards : la psychologie des personnages dont sont peints les émois amoureux, la finesse et l’expressivité du trait et le dynamisme remarquable de la mise en scène.

Entre amour et haine, désir de l’autre et envie de le tuer : les ambivalences de Julusmole
Le Cœur de Thomas
© Kazé/Hagio

Une œuvre majeure

Ainsi, le trouble éprouvé par Eric et Juli amorce de subtiles et nuancées introspections. Les personnages, au contact les uns des autres, explorent leurs sentiments, la part d’ombre qu’ils recèlent, les désirs qui les expriment. Et au-delà de cette intimité psychique, de ces modalités affectives et relationnelles, Le Coeur de Thomas puise sa force dans le point de départ de son récit qui entrelace étroitement vie et mort, amour et haine, désir et effroi.

Pour porter cela, le dessin de Moto Hagio déploie une finesse du trait qui confère aux personnages une grâce que l’on pourrait qualifier de féminine : toute virilité se trouve comme estompée des héros pourtant masculins, au profit d’une androgynie qui met en relief l’ambivalence des émotions ressenties. L’élégance graphique répond ainsi à l’élégance psychologique tandis que quantité d’ornements viennent éclairer les planches et doter les passions dépeintes d’une réelle expressivité. Les fondements du shojo moderne peuvent bien être observés dans Le Cœur de Thomas.

Enfin, la mangaka fait preuve d’un art évident de la mise en scène. Alors que l’action semble réduite au minimum, s’impose l’impression d’un dynamisme constant tout au long de la lecture. Un frôlement devient un événement, une sensation plonge dans des souvenirs éprouvants, tel objet ou tel regard suscite une évocation troublante. Moto Hagio joue de contrastes et de symétries, entre les personnages, entre les aplats noirs et les vides laissés blancs, travaille le découpage des cases, afin de construire une dramatisation permanente.

Au contact des autres, des traumas se réveillent, des secrets se révèlent
Le Cœur de Thomas
© Kazé/Hagio

Un travail d’édition patrimonial

Avec Le Cœur de Thomas, Kazé - dont on attend aussi l’intégrale de Très Cher Frère de Riyoko Ikeda - a ouvert la voie en France à la découverte de cette artiste majeure du manga, à l’une des figures les plus importantes de son histoire.

Ce beau volume - 465 pages pour 20 euros - sérieusement en lice cette année pour le Prix Asie de la critique ACBD 2013 finalement remporté par Opus de Satoshi Kon chez IMHO, devrait trouver une place de choix dans toute bibliothèque de mangaphile, de tout véritable amoureux de la bande dessinée.

En attendant l’anthologie consacrée à Moto Hagio annoncée par Glénat pour novembre. Celle-ci reprendra, en deux volumes, plusieurs autres grands récits de l’artiste, inédits en français (rappelons qu’il existe une récente édition en anglais de certaines œuvres de Moto Hagio, proposée par Fantagraphics).

Alors que le patrimonial est réputé aujourd’hui peu vendeur dans le marché français du manga, on ne peut que saluer les démarches engagées par ces éditeurs qui offrent au public des œuvres aussi importantes.

Le Cœur de Thomas
© Kazé/Hagio

(par Aurélien Pigeat)

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[1En 2012, Moto Hagio participe au Salon du Livre de Paris, à l’événement Planète Manga au Centre Georges Pompidou et à Japan Expo.

 
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