Religions et croyances de la bande dessinée d’aujourd’hui

27 février 2016 2 commentaires
  • On continue à écrire des essais sur la bande dessinée, que ce soit sur des thématiques transversales, comme bandes dessinées et religions (Dir. Philippe Delisle, Karthala Editions), sur ses pratiques comme "L'Industrie de la dédicace" par Jean-Luc Coudray (Ed. PLG) ou encore ses supports comme dans Bande dessinée et numérique (Dir. Pascal Robert, CNRS Editions).

La collection Esprit BD chez Karthala nous a déjà gratifié de plusieurs essais intéressants ou anecdotiques sur la BD, que ce soit sur l’imaginaire colonial, sur les bandes dessinées chrétiennes, sur le Siècle des lumières dans la BD, sur la BD de genre western, ou encore, pourquoi pas ?, sur l’image du chien dans la BD.

Cette fois l’éditeur s’attaque aux "bandes dessinées confessionnelles" qui ne manquent pas puisqu’en Europe, le 9e art est quasiment né dans les journaux d’obédience chrétienne. Cet ouvrage dirigé par Philippe Delisle prolonge sur un mode sérieux des recherches faites de longue main par le sociologue Jean-Bruno Renard [1] ou le père jésuite Roland Francart, fondateur du Centre Religieux d’Infos & d’Analyse de la BD (CRIABD) en 1985 [2], sémillant promoteur du Prix de la bande dessinée chrétienne qui, soit dit au passage, a été décerné cette année à Angoulême à Mère Térésa de Calcutta (Scénario Lewis Helfand - Dessin Sachin Nagar, chez 21g).

L’intérêt de cet ouvrage est de prolonger sérieusement ces travaux pionniers en donnant des éclairages inédits sur des maisons d’édition souvent méconnues, comme Petits Belges ou Le Croisé où un auteur considérable comme Jijé a fait ses premiers pas, sur la figure du missionnaire, quasiment un héros de western, sur les productions contre-révolutionnaires dans la BD chrétienne réactionnaire, sur la représentation du Protestantisme, sur la représentation du catholicisme dans les comic books (par le foutraque Harry Morgan qui ne peut s’empêcher de jargonner), sur l’iconoclasme des comic-books contemporains, sur les représentations de Jésus et de Bouddha dans les mangas, sur le "prophétisme" dans les BD africaines, sur les représentations de l’Islam dans le monde arabe et en Turquie. Seul bémol : un dernier chapitre sur la bande dessinée israélienne qui, s’il s’en va cueillir aux bonnes sources et offre un sujet d’étude novateur et très intelligemment abordé, ne concerne pas le thème général de l’ouvrage. Pire encore : par cette proximité incongrue, il accrédite la thèse que la communauté juive et Israël seraient la même chose, alors que bon nombre d’Israéliens laïcs récusent la notion même d’ "Etat juif" au sens religieux et que de nombreux juifs ne se sentent pas par concernés par le nationalisme israélien. Dommage.

Religions et croyances de la bande dessinée d'aujourd'huiLa religion de la dédicace

Tant qu’à faire nous aussi des transitions hasardeuses, parlons des dédicaces érigées en religion par certains collectionneurs. Le dessinateur et scénariste Jean-Luc Coudray s’est fendu d’un pamphlet contre "L’Industrie de la dédicace" (Editions PLG) qui s’insurge contre le développement de la dédicace dans les festivals : "Pendant quelques jours, avec ses moquettes, ses tables, ses éclairages, ses mini-salons d’interview, [le salon du livre] reconstitue une microsociété, théâtralisation dans laquelle les auteurs sont à la fois pions et acteurs. Cette caricature met en scène, dans une sorte d’exacerbation, les éléments qui réduisent les auteurs à des produits : monstration, mise en concurrence, subsituabilité, classification, performance, bénévolat, authenticité naïve."

Si la démonstration a le mérite d’être faite clairement, avec l’intelligence et la finesse qui caractérisent son auteur, non sans quelques errements (l’histoire sur la taxation des stocks est à mon sens complètement fantaisiste), arpégeant sur les différentes symboliques qui émanent du rituel de la dédicace, elle constitue cependant un plaidoyer pour la rémunération des auteurs par les salons et non par les éditeurs qui, s’il est à envisager, semble néanmoins sujet à caution. Il est davantage le reflet de la croyance de l’auteur dans l’idée que "le phénomène des foires du livre et le cérémonial de la dédicace s’inscrivent dans une idéologie néolibérale..." Là encore, cela se discute.

Cette expression pro domo d’un auteur ne s’intéresse absolument pas au lecteur considéré comme une masse amorphe et imbécile manipulée par de méchants industriels. C’est pourtant eux qui font le succès des livres et des festivals. Un festival comme Japon Expo où la dédicace a si peu d’importance et constitue, par le biais des "commissions" (dédicaces payantes), une activité proprement commerciale de vente ou de communication, a bien compris la chose : la cérémonie de la dédicace est comme celle du thé, un rituel parmi d’autres.

L’ironie du sort veut que cet ouvrage soit édité chez un éditeur dont le label, PLG, est l’acronyme du vocable "Plein la gueule", ironique réduction du titre du fanzine d’origine : "Plein la gueule pour pas un rond" (tout un programme...) créé en 1978 par des amateurs bénévoles, sans doute collectionneurs de dédicaces, et qui, depuis cette date, font ces publications sans être rémunérés. Comme quoi, la générosité n’est pas que le fait des auteurs...

Croyances et préjugés sur le support numérique

Il est intéressant de mettre en parallèle le précédent ouvrage de Jean-Luc Coudray qui octroie au moins cette qualité aux salons du livre esclavagistes : celle d’anticiper et de contrer l’expansion annoncée des livres numériques. "On imagine en effet difficilement des séances de dédicace sur des tablettes électroniques", écrit-il. Mais il ajoute :"Cette résistance contre le livre numérique demeure l’un des aspects positifs de ces manifestations, aspect sans doute involontaire."

Pour Pascal Robert qui dirige cette édition émanant de la revue Hermès intitulée précisément "Bande dessinée et numérique" (CNRS éditions) , l’enjeu est de questionner le "tout jeune numérique" par le prisme de la bande dessinée. "N’aurait-elle pas quelque chose à lui apprendre", postule-t-il ?

Et de mettre en avant ses usages actuels : la reproduction homothétique sur des supports numériques (comme Izneo, par exemple) ou par l’usage du "Turbomedia". Les contributions de Julien Baudry et Magali Boudissa dressent un excellent état des lieux des évolutions du rapport entre la BD et le support numérique et notamment les expérimentations sur le son, l’animation, la jouablité et l’hypertextualité. "Plus qu’une différence de degré, c’est peut-être une différence de nature qui se pose aujourd’hui entre bande dessinée papier et bande dessinée numérique" écrit cette dernière.

La vidéoludicité de sa lecture, son statut artistique (le Net Art...), sa sémiologie ("Qu’est-ce que l’écran fait à la case ?"), la sociologie de ses usages créatifs comme consuméristes et les enjeux industriels que cela implique sont également abordés dans ce volume qui constitue un excellent instantané de la question aujourd’hui.

Mais quid de son avenir ? La boule de cristal de Madame Irma saura-t-elle mieux répondre que l’écran ? Ce n’est pas impossible...

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
2 Messages :
  • Vous semblez oublier que la religion, à travers la BD ou non, est très souvent mise au service de la propagande d’un Etat ou d’une nation, des élites qui la dirigent, de sorte qu’il n’est pas facile de démêler ce qui relève du domaine spirituel et ce qui appartient au domaine politique.

    La distinction que vous faites entre les Israéliens (nationalistes) et les juifs (croyants) est valable aussi pour les "Etatsuniens" et les chrétiens qui vivent aux Etats-Unis. Peut-être est-ce plus facile à observer à propos d’Israël, du fait que c’est un Etat relativement récent comparé aux Etats-Unis.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 5 mars 2016 à  16:27 :

      La distinction que vous faites entre les Israéliens (nationalistes) et les juifs (croyants) est valable aussi pour les "Etatsuniens" et les chrétiens qui vivent aux Etats-Unis. Peut-être est-ce plus facile à observer à propos d’Israël, du fait que c’est un Etat relativement récent comparé aux États-Unis

      Je pense qu’il ne viendrait à personne de confondre "chrétien" et "habitant du Vatican", là est la différence.

      Répondre à ce message