Rétro "BD alternative" 2016 : Atrabile n’est pas si noire

6 janvier 2017 0 commentaire
  • La maison d’édition genevoise poursuit son travail avec régularité. Elle a publié en 2016 des livres encore variés, exigeants et souvent enrichissants. Une ligne éditoriale où la recherche graphique n’empêche en rien le plaisir de la découverte, et où le politique, le psychologique et l’artistique s’entremêlent souvent avec bonheur.

Atrabile, maison d’édition suisse fondée en 1997 par Maxime Pégatoquet, Daniel Pellegrino et Benoît Chevallier, a rencontré au début des années 2000 de jolis succès, en particulier avec les ouvrages de Frederik Peeters, Pilules bleues et Lupus.

Ces réussites ont connu leur point d’orgue en 2011, lorsque Manuele Fior obtint le prix du meilleur album au festival d’Angoulême pour Cinq mille kilomètres par seconde. Toutes choses qui ont permis au label suisse de creuser son sillon : éditer des livres où la recherche, voire l’innovation graphique, vont de pair avec le souci de l’écriture soignée.

Rétro "BD alternative" 2016 : Atrabile n'est pas si noire
Azolla © Karine Bernadou - Atrabile 2016

Si 2016 ne semble pas avoir apporté à Atrabile de succès aussi marquant que ceux déjà évoqués, plusieurs de ses publications ont éveillé un certain intérêt. Que ce soit Azolla de Karine Bernadou, mêlant l’angoisse à l’érotisme dans des couleurs d’une subtile légèreté, ou Six mois d’abonnement de Gabriel Dumoulin, dont l’écriture relève presque du défi, il est juste de souligner que les ouvrages d’Atrabile ont pour la plupart été bien reçus cette année.

Sans revenir sur l’ensemble de la production "atrabilaire" de 2016 – Azzola, Six mois d’abonnement et Duchamp Marcel, quincaillerie ont leur chronique sur ActuaBD – il n’est pas inutile de s’arrêter sur quelques-uns des dix livres parus ces douze derniers mois.

Décris-Ravage, d’Adeline Rosenstein et Alex Baladi, est le livre le plus ouvertement politique édité par Atrabile en 2016. Le sujet l’est en effet éminemment : il s’agit de revenir sur l’histoire de la Palestine depuis le XIXe siècle. Rien de moins ! Cette terre si disputée, prétexte autant à la polémique qu’à la guerre, a connu une histoire des plus complexes et aux prolongements qui semblent ne jamais devoir cesser. Sujet ambitieux donc, d’autant plus que le projet des auteurs est d’adapter en bande dessinée la pièce de théâtre du même nom écrite et créée par Adeline Rosenstein elle-même.

Le propos est bien politique, au sens noble du terme. Il n’est pas question de prendre parti pour un camp ou un autre, d’accuser les uns ou les autres ou de remonter à la genèse pour identifier le premier à avoir tirer. Dans sa pièce comme dans la bande dessinée, Adeline Rosenstein souhaite décrypter une histoire trop souvent tronquée voire manipulée. Pour cela, elle fait appel à de multiples références, tant historiques qu’artistiques, et dresse en creux le portrait d’une terre mythique et fantasmée. Elle livre un récit dense, instructif mais vivant, porté par le trait précis et dynamique d’Alex Baladi.

Et il faut en effet un dessin virtuose pour faire oublier à la fois la difficulté du sujet et toutes les images que nous avons accumulées sur la Palestine. Alex Baladi fait évoluer son graphisme en fonction du récit : tantôt minimaliste et erratique, tantôt réaliste et fouillé, son dessin donne corps à un texte plein d’érudition. Il faudra tout ce savoir-faire pour tenir les lecteurs en haleine. Six épisodes, et donc six livres, sont prévus. Nous ne sommes donc qu’au début d’une fresque passionnante.

Décris-Ravage © Adeline Rosenstein - Alex Baladi - Atrabile 2016

Autre ouvrage à la tonalité politique : De la Chevalerie, de Juliette Mancini. Car il ne faut pas se laisser mystifier. Sous des dehors quelque peu trompeurs – une couverture rappelant les albums "jeunesse" et un thème apparemment loin de notre quotidien – la dessinatrice brode une critique sociale et politique acide et assez désenchantée, bien que pertinente.

Certes les personnages – un roi, une reine, un clerc, un conseiller, des chevaliers – et les décors ne sont qu’ébauchés. Le noir et blanc envahi par les petits traits ou les coloriages gris font croire à de la maladresse. Mais ces leurres ne tiennent pas longtemps. La composition des pages est libérée tout en étant complexe. Elle produit ainsi un rythme très particulier, formé par l’alternance de grands dessins sans cadre et de petites cases. De même, les phylactères sont placés d’une façon un peu perturbante, qui permet au final de souligner le discours.

Ce discours, justement, est intemporel. Sommes-nous au Moyen Âge, avec ce roi au pouvoir absolu, avec ces guerres incessantes entre chevaliers, avec l’esclavage, les tournois, les châteaux et les complots ? Sans doute, car rien ne vient s’y opposer. Mais le discours en question peut être transposé à n’importe quelle autre époque. La politique, le pouvoir, la vanité, les rapports femmes-hommes sont évoqués dans un langage contemporain à la verve critique et à l’argumentation implacable. Il faut lire ce passage où le roi, doutant de l’existence de Dieu, finit par y croire, contraint et forcé : le clerc lui rappelle simplement qu’il se dit de droit divin, et qu’il ne peut donc faire autrement…

De la Chevalerie © Juliette Mancini - Atrabile 2016

Enfin, le Canadien Michael DeForge nous emporte aux confins de la BD, du dessin contemporain, de la psychologie, de la fantaisie, de la science-fiction et presque de l’abstraction. Au fil de la dizaine de petits récits de Dressing, sortes de nouvelles graphiques, il étoffe son univers si personnel. Nous retrouvons dans ce livre présent dans la sélection officielle d’Angoulême 2017 le goût du dessinateur pour les situations étranges et absurdes, ainsi que ses dessins parfois épurés, parfois fouillés. Mais il ne faudrait surtout pas le réduire au statut de faiseur : chacun des styles qu’il adopte revêt un sens, à mettre en rapport avec l’ensemble de son œuvre.

Dressing © Michael DeForge - Atrabile 2016

Atrabile, "une bile noire qui passait pour causer la mélancolie" : la définition est donnée par l’éditeur lui-même. Nous pouvons éprouver, parmi d’autres sentiments, un peu de mélancolie à la lecture de certains livres. Mais elle n’est certes pas due au regret d’avoir pris un peu de temps pour se plonger dans des ouvrages toujours enrichissants – en tout cas en 2016.

(par Frédéric HOJLO)

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