Richard McGuire, minimaliste du 9e art

21 décembre 2016 0 commentaire
  • Il s’agit de quelques lignes, d’un trait parfois, qui raconte une histoire. Elles ont rempli les pages du New Yorker avant de paraître sous forme d’un volume épais comme un bréviaire. Un moment d’intelligence et de ravissement. Nous avons rencontré l’auteur de cet objet énigmatique.
Richard McGuire, minimaliste du 9e art
"Ici" de Richard McGuire

L’entretien a lieu dans un hôtel proche de Pigalle. Oh, le bel hôtel, quatre étoiles et tout mais qui a gardé les stigmates d’une activité passée. Pour s’isoler, nous avons choisi un recoin, une sorte d’alcôve avec une barre au milieu dont on imagine bien qu’elle servait jadis aux exercices d’une dame fort peu habillée. Éclat de rire ! « C’est bizarre, mais j’aime ça », nous dit McGuire.

Qui est Richard McGuire ? Grapheur de la première heure à la fin des années 1970, il est le compagnon de route à New York de gens comme Keith Haring ou Jean-Michel Basquiat. Vers 1980-1983 il est le bassiste du groupe post-punk no wave Liquid Liquid dont le disque Optimo reste une référence et Cavern, le morceau-culte repris notamment par certains groupes de rap d’aujourd’hui.

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Richard McGuire dans le New Yorker

Mais la musique ne lui a jamais fait abandonner le graphisme. Il collabora à Raw, la revue d’Art Spiegelman, dans les années 1980. Il y publie en 1989, une courte histoire qui épate jusqu’à un certain Chris Ware. Sa réputation est faite. On lui doit aussi une collaboration aux dessins animés de Prima Linea : Loulou et autres loups (2003) et Peur(s) du noir (2007), à la faveur d’une résidence à Angoulême et aussi de magnifiques couvertures pour le New Yorker dont la direction artistique est confiée à Françoise Mouly, épouse de l’auteur de Maus.

En 1989, il reprend l’argument à son ouvrage Here (Ici, chez Gallimard) qui ressemble un peu à une histoire du même genre par Will Eisner : une pièce d’une maison, toujours la même, traverse les âges, racontant des histoires très différentes, dramatiques et poétiques. Un jeu conceptuel qui saisit le temps qui passe et qui relativise notre pauvre condition d’humain. Graphiquement dépouillé – c’est une Ligne claire, minimaliste, l’album séduit le jury d’Angoulême et obtient le Fauve d’or lors du Festival 2016.

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Richard McGuire - Dessins Séquences (Ed. Gallimard)

Arrive un nouvel objet : Dessins Séquences (Ed. Gallimard). Toujours extrêmement conceptuel, ce petit volume au format d’un bréviaire reprend les « culs de lampe » que McGuire dessine pour le New Yorker. Le cul de lampe ou cabochon (spot drawings en anglais), c’est ce dessin que l’on utilise pour « caler » les colonnes des journaux, quand leur longueur est trop courte par rapport à la maquette. On demande alors à un dessinateur de combler l’espace vide avec un dessin. C’est le cas dans le Canard Enchaîné par exemple. « Au début, le New Yorker utilisait une flopée d’artistes pour réaliser ces cabochons, nous explique McGuire. Pour une édition-anniversaire, ils m’ont demandé de faire l’intégralité des cabochons du journal. J’habitais Paris à cette époque, je fais le film Peur(s) du noir. C’est sans doute le principe de l’animation qui m’a inspiré quand j’ai fait cette série de dessins. Le jeu a plu à certains lecteurs qui en ont redemandé à plusieurs reprises. »

Est-ce que c’est une Ligne claire, dans la tradition de George McManus, Hergé et surtout Joost Swarte et Chris Ware qu’il a côtoyés dans Raw ? « Je ne peux pas nier qu’il y a une influence, répond McGuire. Je n’ai pas grandi avec Hergé. Le premier que j’ai vu dans ce registre, c’est Joost Swarte. Puis le dessin animé Tintin à la TV. Je suis davantage intéressé par le dessin minimaliste, le design japonais, un dessin fait de quelques traits. Je me souviens de dessins animés expérimentaux comme Jump d’Osamu Tezuka. »

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Richard McGuire - Dessins Séquences (Ed. Gallimard)

Sa méthode est finalement assez proche de l’OuBaPo, ces « bandes dessinées sous contrainte » faite à l’imitation des Surréalistes : « Ce qui compte avant tout pour moi, c’est la structure. Je ne suis pas un artiste compulsif, mon approche est cérébrale. Je m’impose un challenge et je m’emploie à m’y tenir. Le dessin doit servir l’idée et ce livre est parfois humoristique, parfois simplement schématique, mathématique pour ainsi dire. J’ai étudié la sculpture aux beaux-arts. Quand je dessine un oiseau, une maison, un gros plan de l’œil, un plan qui s’élargit de plus en plus, je raisonne en volume plus qu’en ligne… »

Dans un silence absolu, l’œil passe d’image en image, une histoire se compose autour d’un jeu graphique : un bonhomme de neige, une grille, un ascenseur, des couverts, des parallélépipèdes, un pigeon, un miroir, une araignée, une plage de sable, un arbre… C’est fin, c’est poétique, c’est beau. Un cadeau idéal.

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Richard McGuire - Dessins Séquences (Ed. Gallimard)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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